‹ Correspondance de BérangerChapitre 6 sur 73 · A MONSIEUR DE FONTANES · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE FONTANES

Monsieur,

Mon nom vous est inconnu ; la circonstance qui aurait pu lui donner une place dans votre mémoire est trop éloignée pour que vous puissiez vous le rappeler. Je crains même de retracer inutilement à votre souvenir cette circonstance qui seule me donne l'espoir de vous inspirer quelque intérêt.

Il y a quatre ans que M. Lucien Bonaparte, mon protecteur, vous lut, monsieur, deux poëmes, l'un du Rétablissement du culte, et l'autre du Déluge. Selon ce qu'il m'a dit, ces ouvrages, quoique chargés de fi\utes, obtim^ent votre

1 Cette lettre a été écrite à Péronnc ou à Paris, avant le départ de Déranger pour l'éronnc. C'est Arnault nui la fit écrire. Elle i)arait être datée du mois de seplrnibrc, car c'est en septembre 1808 que M. de Fonlanes fut nonuné grand maître de l'Université impériale.

éloge. Apparemment que quelques-uns de ces traits que parfois le hasard fait rencontrer à la médiocrité vous portèrent à l'indulgence envers une muse novice. J'ai su, monsieur, que votre suffrage ainsi que celui de M. Arnault, qui depuis m'honore de son amitié, contribua dans le temps à me faire obtenir la protection de M. Lucien : la pension qu'il m'a accordée, des bienfaits particuliers, et les lettres aimables et flatteuses qu'il daigne m'adresser, me donnent la certitude qu'il n'a pas cessé de s'intéresser à moi. Malheureusement j'ai des charges qu'il n'est pas obligé de connaître, et l'état de gêne dans lequel je vis me fait hasarder de vous faire la demande, monsieur, de quelque emploi dans l'Université; non dans le corps enseignant, je n'ai reçu aucune éducation, et c'est contre toute raison que je cultive les muses, mais dans l'administration de ce vaste établissement à la tête duquel vous êtes si dignement placé. Dans ce moment sans doute, monsieur, un grand nombre de personnes de mérite s'adressent à vous pour le même objet ; aussi n'est-ce pas une injustice que je sollicite ; mais, lorsque vous aurez pourvu ceux qui ont des droits réels à votre bienveillance, j'espère, monsieur, que vous voudrez bien songer à moi, dont le plus grand regret, si mon espoir était trompé, serait d'avoir perdu l'occasion de connaître particulièrement l'un de nos poètes les plus distingués. Je suis, monsieur, avec le plus profond respect, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

P. J. DE Béranger.

P. S. M. Arnault doit avoir la bonté de vous confirmer les détails que j'ai l'honneur de vous donner.

Rue du Port-Mahon, numéro 12 '.

' Précédemment le numéro de la maison était lo numéro CBéranf^eruvait-il changé de maison ou la maison avait-elle changé de numéro ?

Celto Icflre se trouve dans réliule générale que M. Sainte- Beuve a publiée en 1832, sur Béranger. Elle est introduite de cette manière :

« Le hasard m'a procuré la lettre honorable et modeste par laquelle Béranger sollicite M. de Fontancs. C'est une pièce intéressante de plus à ajouter à toutes celles qui témoignent de ces luttes secrètes du talent et de la fortune. »

A la fin de la lettre, il y a cette réflexion :

« On saisit bien, ce me semble, dans cette lettre digne, mesurée, touchante, le point de départ littéraire de Béranger, et comment il a dû suppléer à tout. F'ontanes répondit à cet aj)pel du jeune homme ; mais nous voudrions savoir ce que dirait aujourd'hui quelqu'un de nos célèbres poètes, en s'entendant appeler tout simplement un poëte distingue. » Cette note est juste et finit par un trait piquant; mais M. Sainte-Beuve s'est trompé, sans le savoir, en disant que Fontanes répondit à l'appel de Béranger. On verra tout à l'heure comment il lui mesura sa faveur et chercha même .à le dégoûter de tout emploi. Béranger était un ami de Lucien. Fontanes, qui devait à Lucien son élévation, traitait alors les amis de Lucien disgracié comme des gens dangereux. Il était pourtant d'un naturel doux et d'une humeur obligeante; mais ces personnages, qu'un heureux hasard et les services d'une plume servile ont élevés à de grands postes, sans que leur mérite y réponde, deviennent bientôt jaloux et ombrageux. Ils sentent plus vivement qu'on ne croit ce qu'il y a de factice dans leur grandeur et d'incertain dans leur fortune. Napoléon ne s'y méprenait pas. Se frappant la poitrine, un jour qu'on lui parlait des beaux discours de Fontanes : « C'est trèsbien, dit-il, mais il n'y a pas de cela. » C'étail traduire le Pectus est quod facit disertos de Quintilien *.

A MONSIEUR BOSQUILLON WILHEM^

Péronne, 24 septembre 1808.

Eh bien, mon cher Bosquillon, que dites-vous de votre

* On (lit que Fontanes a laissé des Mémoires. ' - Willieni a été l'un des quatre ou cinq amis les plus chers h Bénuiger. Dans

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ami qui, renonçant tout à coup aux charmes de la capitale, s'accommode des manières picardes, de l'air brumeux de la Somme, et projette de passer l'hiver où il avait juré de ne jamais mettre les pieds? Vous allez le nommer inconsé-

unc tloR lettres écrites à M. Trélat, lettre datée du 7 mai 1842, qiiol'on trouvera à sa i)lacc, IV'ranger dit : « Louis-Guillaume Bosquiilon est né à Paris en JTS'i. C'csl eu voyaut le goiit français ])our tout ce qui a un air étranger, surtout en musique, qu'il prit le nom de Wilhcm, traduction d'un de ses prénoms, et qu'il l'aul lui conserver, puisqu'il l'a mis en réputation. »

On a écrit diverses notices sur Williem.La plus complète est le Discours sur la vie et les travaux de G. L. B. l7///je?/i, prononcé à l'assemblée générale de la ' Société pour l'instruction élémentaire, le 5 juin 1842, et publié peu de temps après. L'une des plus intéressantes est celle qu'a mise M. Trélat dans la Revue du Progrès du 1" juin 1842. Béranger en a vivement remercié l'auteur; et il est difficile, en effet, de rencontrer un travail de ce genre où il y ait en moins de mots plus de sentiment d'un caractère et une meilleure intelligence d'une œuvre féconde comme Ta été l'œuvre musicale de Williem.

Wilhera est né à Paris le 18 septembre 1781 ; il y est mort le 26 avril 1842 dans les bras de son fds, M. Alexis Wilhem, tout plein de son art et rêvant musique jusqu'à la dernière heure de sa pénible maladie.

On a essayé et l'on essayera vainement de remplacer la méthode de chant dont il a enrichi nos écoles et qui allège la chaîne

Du pauvre enfant de l'ouvrier.

C'est une véritable œuvre de génie, et smiout c'est l'œuvre d'un homme de bien.

Wilhem a laissé un récit naïf et charmant de ses premières années. Nous en reproduisons quelques pages qui resteront ainsi attachées aux lettres de son ami. ç)j^

« Au temps de la République, on transféra^ Paris dans le château dévasté de Liancourt les élèves du chevalier Paulet, de la caserne Popincourt, et ceux de Léonard Bourdon (les enfants delà patrie) venus de l'abbaye Saint-Martin. On leur adjoignit les élèves d'une école mihtaire instituée dans le même villa"^e par le duc de la Rochefoucauld (l'un des fondateurs des caisses d'épargne actm'Ues), elle nouvel établissement prit, sous la direction du docte et très-excellent Pierre Crouzet, le nom d'École nationale de Liancourt.

« Là, au nombre d'environ trois cents, élevés et entretenus aux frais de la République, nous manquions à peu près de tout. Je me souviens qu'en une certaine année, couverts de vestes assez légères et portant des culottes courtes nous étions presque tous sans bas et sans souliers, au mois de nivôse; (janvier). Nous n'avions pas de pain, et chaque jour ou envoyait quelques-uns de nous sur la route de Paris, pour voir s'il n'arrivait pas de farine.

« Uaus ce château, les vastes appartements, dépourvus de vitres, étaient devenus nos dortoirs, et nous avions des couchettes d'hôpital sur lesquelles ligurait une paillasse surmontée d'un mince matelas dont nous nous servions en guise de couverture. D'autres salles à double ou triple courant d'air formaient

qiient, inconstant même; cependant il n'est rien de cela. Je vous ai mis dans le secret de mes affaires : vous pourrez donc sentir de quel avantage est pour moi l'économie avec laquelle je vis ici. Je n'ai pas un sol à dépenser, et je vis

les classes où le pauvre professeur cherchait à ne pas transir en concentrant la chaleur de sa respiration dans les plis de l'énorme cravate qui lui montait jusqu'au nez : nous, sans cols et la face violacée, nous l'écoutions en grelottant.

« Le service de surveillance se lit d'abord par une compagnie de vétérans, mais ils ne surent pas se faire obéir, et on nous organisa à la manière du chevalier Paulet. Les meilleurs et les plus capables devinrent donc officiers ou sons-offlciers pour la police générale ou répétiteurs pour l'intérieur des classes : c'était déjà presque renseignement mutuel rapporté d'AngleteiTe en France par M. Jomard, en 1815. Dès lors tout se passa avec ordre et sévérité. Exemple : l'inspection de propreté des mains et de la tête se faisait à six heures du matin, dans la cour du château, en ouvrant les rangs du bataillon. Les jeunes chefs passaient devant et derrière chaque file, tandis que les élèves, le corps droit et la tête fixe, montraient vivement le dessus et le dedans de leurs mains ou laissaient examiner leur coiffure ; personne ne disait mot, celui qui recevait un coup de baguette sur les doigts ou une tape quelconque était ainsi averti, en bon camarade, d'être plus propre le lendemain.

« Au réfectoire, nous étions tous debout et rangés par escouades de dix à treize autour de petites tables rondes et grossières. L'élève de corvée pour chaque table apportait de la cuisine souterraine une soupe claire dont chacun prenait une cuillerée à son rang. Arrivaient après, et en nombre exact, de petites portions de basse viande ; la ration de pain brun et pâteux était grande et épaisse comme un jeu de cartes. Au souper, c'était une gamelée de riz liquide où surnageaient quelques grignons de lard qui étaient enlevés au premier tour par les plus adroits. Cet unique plat du soir variait, selon la saison, en vieux fromage ou en salade au pur vinaigre, en pois chargés de pucerons, en haricots tachés ou en pommes de terre mal épluchées.

« Tandis quenous étions ainsi attablés (pour si peu), un habile lisait à haute voix les Hommes illuslres de Plutarque ou l'Histoire générale des Voyages; mais les mauvais conseils de notre estomac l'emportaient quelquefois sur ces bons exemples de vertus et de dures privations, et la nuit, des champs de carottes, de navets et d'oignons, aussi bien que des plants d'oseille, étaient dévorés sur place ou transportés dans les dortoirs pour y être bi'outés comme par des lapins.

« Faute de pots et de carafes, nous mangions toujours sans boire. Avant ou ^ après le repas on faisait queue à la pompe. Quand il gelait, les plus pressés cassaient la glace au bout du conduit de plomb sous lequel, bouches béantes, nous penchions nos jeunes têtes écbevelées.

« Néanmoins cet asile, où nous étions si malheureux, est bien cher à notre souvenir : il a commencé des amitiés qui sont inaltérables, n'est-ce pas, mon bon Antier ?...

« .... Lèvent de l'adversité comme celui des orages transporte et sème en

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dans la plus grande abondance ; tous les soins me sont prodigués. Jugez jusqu'où vont les attentions : le jeune homme chez qui je suis (car malgré les prières de mes parents j'ai voulu rester chez mon compagnon de voyage) ayant su que

grondant quelques bonnes semences. Un grain de musique vint à frapper au front de l'un des petits, puis un autre grain lui frappa sur le cœur. Était-ce heur ou malheur pour sa vie? 11 ne le sait pas encore. De plus dignes que lui furent plus sûrement partagés : ils sont devenus honorables dans les emplois civils et militaires, dans la magistrature, dans les sciences, les arts, les lettres et le commerce.

« Le père Guette, lambourdes vétérans, était un homme prodigieux. 11 cnseignaitla clarinette, le basson, la grosse caisse, le cor, les cymbales et la trompette; il jouait du violon, de l'alto, delà basse, de tout enfin, excepté de la flûte. Une musique militaire fut donc assez promptement organisée, et l'un de nos camarades, qui avait été enfant de chœur, ayant une fort Jolie voix, on nous fit entendre un hymne composé pour nous par notre directeur chéri et mis en musique par le célèbre Gossec.

« Tout à coup, à l'audition de ce chef-d'œuvre d'expression touchante et de simplicité, le grain de musique pousse un premier germe chez le prédestiné et il demande à s'instruire : « Impossible, dit le père Guette, le temps et les « instruments me manquent. Prends pourtant cette petite flûte, prends cette «j méthode de Devienne, va et souffle. » L'enfant lut et souffla, le jour pendant les récréations, la nuit pendant le sommeil un peu dur de ses camarades ; bientôt son pipeau domina tous les autres dans les marches et au Temple de la Raison (à l'église).

« Cependant le nouvel adepte se mit à composer. Il notait ses chants d'après les sons de sa flûte, et il écrivait les accompagnements d'après ses remarques sur Devienne et Gossec, mais cela ne sonnait pas toujours aussi bien que dans Ses modèles. Pourquoi? A qui le demander? — Il fouilla la belle bibliothèque échappée par miracle au vandahsme, et puisa dans les livres de l'école de Rameau des principes qu'il dut abandonner ensuite pour ceux des écoles d'Allemagne et d'Italie.

« Sur ces entrefaites, Ginguené, littérateur fort distingué et bon musicien, vint à Liancourt pour inspecter l'école. On exécuta devant lui je ne sais quelle ébauche de composition nmsicale à plusieurs parties, et il conseilla d'adresser l'apprenti compositeur à Gossec, pour le consulter sur l'avenir. — Joie et bonheur ! Guillaume-Louis ira à Taris !

« Deux jours après, l'élève de Liancourt, l'àme bondissante, se met en route à quatre heures du matin, ayant environ cinq francs dans sa poche, pour faire y à pied, et d'une seule traite, les '''quatorze lieues^^dc trajet. A moitié chemin, vers Champlàlreux, un pauvre assis i)rès de la haie s'écrie : « La charité, s'il « vous plaît, mon bon jeune citoyen! je prierai pour vous! — Tenez, bravo « homme, voici cinq sous, [)riez Dieu que je sois reçu au Conservatoire de mu- « sique, et je vous donnerai trois francs en repassant après-demain. » ^ « Le pauvre eut ses trois francs, car l'enfant avait été accueilli comme un fils par Gossec. Plus tard, il fut encore conseillé par Méhul, et encouragé par lésa-

mes dettes me forçaient de retourner à Paris, l'ait partir presque à mon insu cinq cents francs pour Bourdon, que je vais charger d'après cela de satisfaire mes créanciers. On donne rarement de pareilles preuves d'attachement. J'espère que l'oncle qui m'a élevé* me mettra h portée de rendre une partie de cette somme avant mon retour qui, d'après mes calculs actuels, ne doit pas avoir lieu avant la fin du mois de mai. Une seule chose pourrait mettre obstacle à ce plan, ce serait une lettre d'Arnault en réponse à celle que je viens de lui écrire % dans le cas où il prévoirait que ma présence est nécessaire à Paris pour solliciter une place dans les bureaux de l'Université. J'espère bien peu de ce côté et je compte à peine sur une réponse. Mais c'est assez parler d'affaires. Comment vont les amours? avez-vous fait quelques parties amusantes? Je regrette de n'avoir pu partager vos plaisirs au moins une fois (vous entendez de quel partage je veux parler); continuez-vous de voir ces darnes^? Bourdon m'écrit qu'elles sont toujours d'une humeur aussi gaie. Vous n'allez donc pas les taquiner, car je sais que rien ne les amuse davantage. Mais que dircz-vous de moi,

vant et trop modeste Perne, qui devint son ami. Le ciel et un travail assidu ont fait le reste. »

C'est à Déranger que l'on doit en partie le bienfait de la méthode Wilhem.

Le 23 juin 1819 {Notice de M. Trélat, p. 7), M. de Gérando, toute sa vie occupé de l'instruction et de la moralité des classes laborieuses, proposa à la Société d'enseignement élémentaire l'introduclion du chant dans les écoles. Cette proposition fut sur-le-champ comprise et aiioplée.

A quelques jours de là, son auteur rencontra Déranger : « Connaissez-vous, lui dit-il, un umsicien qui puisse doter nos écoles des bienfaits du chant? Le principe est admis, la mesure décidée ; il ne s'agit plus que de l'exéculcr. — J'ai votre homme, » répondit Déranger, qui peu de moments après en parla à "NVilhem. Celui-ci ne dormit pas, rêva toute la nuit à sa méthode, et courut le leudtmain matin chez son ami qu'il éveilla pom* lui dire : « Je l'ai trouvée, je suis sur de mon alfaire. »

* M. Douvet.

- Cette lettre n'a pas été retrouvée.

^ Madame et mesdemoiselles Mellet de la rue DeLlefonds.

DE BÉRANGKH. 65

qui abandonne aussi facilement ma jeune conquête?

Je ne vous parle pas de musique, c'est à vous à traiter ce chapitre et à m'apprendrc comment vous êtes avec le travail. Hélas! la poésie se trouve bien mal de l'air épais et des dîners copieux de ce pays. Cependant mon hôte prend de temps en temps sur lui de m'eniérmer dans sa bibliothèque où je versifie tant bien que mal.

Je vous prie, mon ami, d'embrasser madame Mellet pour moi, embrassez aussi Constance et Virginie, vos chères sœurs. Dites bien des choses à Alphonse et à Pradon. J'espère que notre grand ami est tranquille désormais et qu'il n'est plus dans le cas de marcher à la gloire entre deux gendarmes.

Je vais écrire à Bourdon sous quelques jours.

Adieu, mon cher Bosquillon, patientez un peu, et j'espère que le mois de mai ^ nous verra vider une bouteille de Condrieu^ ensemble. Votre dévoué et sincère ami. Chez M. Quenescourt, rue Saint-Jean, à Péronne*.

A MONSIEUR QUENESCOURT

Mon ami, je suis arrivé samedi à deux heures après midi, nous n'avons pas passé Muirancourt la première nuit, et c'est au coin du feu qu'il nous a fallu attendre sept heures du matin; la seconde nuit nous sommes restés en plaine, ne sachant plus où nous étions; on a dételé, et nous

* Comme on va le voir, la maladie de sou père rappela Béranger a Paris à la fin de l'automne.

2 Vin blanc d'enlremels de deuxième classe (Lyonnais).

^ Cette lettre, et toutes celles qui sont adressées à Williem, ont été trouvées dans ses papiers.

66 CORRESPONDAiNCE

avons dormi dans les voitures. J'ai couché la dernière nuit au Bourget, où le froid m'a empêché de dormir. Jugez combien j'ai été fatigué et combien je le suis encore. Tout cela ne serait rien, si je n'avais trouvé mon père dans un état qui me laisse peu d'espérance S Sa tête n'est pas perdue, comme on me le faisait entendre, mais il ne voit plus, ne peut plus remuer et ne prend aucun aliment. Ma présence semble devoir lui apporter quelques consolations. Son premier mot, en me voyant, a été : « Je puis mourir maintenant. » Les idées les plus sombres l'occupent sans cesse. Il ne peut rester longtemps dans cette situation. Je vous écrirai dans peu de plus longs détails.

Mille amitiés à Laisney, à Delaporte, à De France, à Beaulieu. Ne m'oubliez auprès de M. Auger; dites à mademoiselle Julie ^ que je me suis déjà aperçu plus d'une fois qu'elle n'est plus auprès de moi pour deviner tous mes besoins. Embrassez-la, je vous prie, et croyez-moi pour la vie votre sincère ami. Béranger.

A MONSIEUR QUENESCOURT

Paris, 29 décembre 1808.

Mon cher ami, la situation de mon père est loin de s'améliorer : peut-être dans quelques jours il n'existera plus; il ne peut rester longtem[)s dans cet état de souffrance. Le médecin ne s'explique pas assez clairement pour que je puisse juger quel est véritablement le mal qu'il

• M. Béranger (de Mersix) avait eu une attaque d'apoplexie. - Plus tird madame Quenescourl.

DE IJKKANIJKK. 67

éprouve, ou du moins des progrès que ce mal a l'ails depuis que je suis ici. Malheureusement il n'a pas été pris à temps. Enfin, je m'en remets à la Providence, mais je suis préparé à tout. Ce qui me console, c'est que, grâce à vous, mon ami, je suis à même de lui prodiguer des secours. Il ne fallait rien moins qu'une obligeance comme la vôtre pour cela, car j'ai beaucoup à dépenser, et je n'ai cependant point encore vu de mémoires de médecin ni de comptes de gardes : vous pensez que ces braves gens-là m'étrilleront d'importance. Mais plus le besoin de nouvelles ressources se fait sentir, plus aussi l'instant qui doit m'en procurer semble approcher. Arnault ne paraît pas douter que je n'obtienne une place, qui, bien que d'un revenu trèsmodique, me fournira peut-être un jour de l'avancement et le moyen d'acquitter les dettes que je suis forcé de contracter. J'ai bien besoin que l'avenir me sourie un peu, car le présent prend à tâche de me désoler. Combien n'ai-je pas d'occasions de regretter les jours de tranquillité que j'ai passés chez vous ! J'y jouissais du bonheur que j'ambitionne le plus, un sort paisible, exempt de tout souci, qui ne me laissait point à m'occuper même de moi; de moi qui suis si souvent un fardeau incommode à moi-même. Mais enfin de quoi me serviront mes regrets? supportons le joug qui m'est imposé.

Mille souhaits de bonne année à mademoiselle Julie.

Dites à Laisney que j'aurais voulu lui écrire et le charger de me rappeler aux souvenirs de ses bons parents, mais que dans ce moment je suis trop tourmenté pour faire tout ce qne je voudrais.

Parlez de moi à Delaporte, à De France, àBeaulieu ', (|ui,

' Ouvrier de l'imprimerie Laisney qui domia à Béranger ses premières leçons de casse.

je l'espère, ne m'oublieront pas en un jour. Rappelez-moi aussi au bon souvenir de M. Auger et de Sauvage. Mes compliments à M. et à madame Noël. Je suis, pour la vie, votre ami sincère. Béranger.

P. S. Bourdon se promet de taire avec moi le voyage du mois de mai, s'il y a possibilité. L'oncle de mademoiselle Julie vous dit bien des choses. Je n'ai pas encore fait la commission de Laisney.

A MONSIEUR QUENESCOURT

Paris, 5 janvier 1809.

Mon ami, je viens de perdre mon père. Le jour de l'an, à neuf heures du soir, il a rendu le dernier soupir. Ma douleur est vive; elle est d'autant plus forte dans ce moment, qu'il s'y mêle une profonde amertume causée par les affaires malheureuses où je suis jeté et par les injustices révoltantes dont je suis la victime. La nièce * pour qui mon père a tout fait, pour qui il a fait dix fois plus que pour moi, me dépouille du reste du mobilier de mon père et de ma mère, seule compensation que je pusse recevoir des dettes que je contracte aujourd'hui pour subvenir à toutes les dépenses que le moment exige. Je ne suis point intéressé, mais j'abhorre l'injustice. On a été jusqu'à fabriquer des calomnies pour justifier le don qu'on dit avoir été fait par mon père de ces objets, peu considérables il est vrai, mais qui sont à moi. On a fait plus, on a gagné sur les dépenses qu'il m'a fallu faire depuis mon arrivée, et chaque chose m'a été comptée le double, le triple de sa valeur, ou, pour

* Adélaïde Paron.

mieux dire, on a refusé de me faire aucun compte pour pouvoir me voler plus facilement. J'ai demandé au ciel un peu de patience; j'en ai eu tant que mon père a respiré, mais maintenant je n'y tiens plus. Je n'en veux point à mon père ; cependant il est la cause de tout ce qui m'arrive : je suis à en tomber malade \ J'ai déjà dépensé beaucoup d'argent, et celui que Laisney m'avait donné pour Prieur y a passé ; dites-le-lui, et priez-le de me dire quel terme est fixé pour son payement, afin que je sache si j'aurai le temps de faire les fonds nécessaires.

Je ne sais à quoi en est ma place. Je n'ai eu que peines et qu'embarras. Ah ! si je n'avais point à remplir d'autres devoirs, je fuirais d'un pays où je ne suis revenu que pour être en proie aux tourments, aux injustices et aux regrets. J'irais auprès de vous tous, mes amis, retrouver quelque tranquillité. Ah! je n'y porterais plus la même gaieté. J'ai pour longtemps à souffrir, et mon cœur est trop ulcéré.

Adieu, mon cher Quenescourt, pardonnez-moi de répondre par une jérémiade à l'aimable lettre que vous m'avez écrite et que j'ai sous les yeux dans ce moment pour me rafraîchir un peu le sang ; mais je ne suis pas maître de mon indignation.

Excusez-moi, je vous prie, auprès de Laisney, et diteslui bien que dans quinze jours on doit me faire un prêt qui me mettra à même de lui rendre les 200 fr. Il est seulement nécessaire qu'il m'envoie une autre lettre.

Adieu, Quenescourt, Laisney, Delaporte, De France, Julie; adieu, plaignez-mo i.

' Ajoutons quelques mots pour achever ici l'analyse de tous les renseignements relatifs au père de Déranger qu'il a été possible de réunir.

D'abord il faut produire les pièces justificatives des lettresqui.en ce moment, nous occupent. Béranger avait à se plaindre de son père; il n'avait à attendre que des ennuis de son héritage; il navait que de l'argent d'emprunt pour

.70 CORRESPONnANCE

A MONSIEUR QUENESCOUUT

Paris, 8 janvier 1809.

Envoyez-moi, mon cher ami, 400 francs. Je vous devrai J 400 fr. J'en dois deux à Laisney, cela fait 1600 fr. , et Dieu sait seul quand je pourrai m'acquitter. La maladie de mon père, son convoi et mon deuil, et celui de ma sœur, tout cela me revient à plus de 900 fr. J'ai outre cela un acte de renonciation à faire, ainsi qu'un inventaire, et une vente

subvenir à toutes les dépenses delà maladie et de l'inhumation ; mais il se conduisit aussi honorablement que possible et voulut que son père eût de justes funérailles. C'est ainsi que l'on a trouvé dans ses [tapiers divers reçus datés de celle époque. L'un, de la Ville de Paris; c'est une quittance de frais d'inhumation donnée le 2 janvier 1809. La somme est de -40 francs. L'autre est un reçu signé Poirot, prêtre, receveur des convois, de 78 francs pour les frais du service religieux fait le 5 janvier en l'église Saint-Germain l'Auxerrois. Un autre, des Pompes funèbres, monte à 147 francs. A ces reçus, il faut joindre une quittance de 00 francs, signée le 4 février 1809, par Balluet, docteur en chirurgie, et une autre quittance de 48 francs, signée le C janvier, par Démolie, docteur en médecine. C'est un total de près de 400 francs qui représentent presque 700 francs d'aujourd'hui. Béranger, aidé par ses amis, sut donc remplir jusqu'au bout et largement ses devoirs.

Un bordereau d'adjudication, trouvé avec les reçus et quittances dont il vient d'être fait mention, prouve qu'il acheta la montre et le matelas de son père à la vente après décès qui eut lieu le 18 janvier dans In maison paternelle. Le père de Béranger logeait alors de sa personne dans une chambre du cinquième étage, rue Sainl-Thomas-du-Louvre, n° 19. Voici le commencement de l'acte de décès.

Ville de I'aris. Premier arrondissement. — « Exlrail du recjistre des actes de décès de Van 1809. — Du 2 janvier mil huit cent neuf, à une heure du soir, acte de décès de monsieur Jean-François de Béranger de Mersix, décédé à neuf heures du soir, rue Saint-Thomas, n° 19. Présent Pierre-Jean île Béranger, âgé de 28 ans, homme de lettres, etc. »

Ces diHails funéraires achèvent de clore une existence agitée. Mn voici qui se rallachenl au temps de la naissance ou de l'enfance de Béranger.

l'arli de Paris dans le courant de février 1780, le père de Béranger alla vivre à Bruxelles, presque sans ressources, écrivant lettres sur lettres à sa jeune fennne, moitié pour la diriger dans les embarras au milieu desquels il la laissait, moitié pour lui jurer une lidélité élernellc et lui parler du fruit de leur mariage.

DE BÉRANGEK. 71

(lu peu (le chiffons qu'on m'a laissés de mon père. Ces derniers frais sont nécessaires pour me tirer de tous les embar-

De Bruxelles, où il ue trouva pas à s'occuper, il alla à la Haye, où il fut atteint par une misère cruelle, revint à Bruges par Rotterdam et rentra au bout de quelques mois en France par Lille.

En 1782, il est arrivé à Durtal, en Anjou, où il gagne 600 livres par an de son état de féodisle.

C'est dans cet emploi subalterne, tenant du clerc de notaire et de l'agent voyer, qu'il vécut pendant sept ans.

Les pièces suivantes, cpnservées en original, disent comment il finit, un an avant la Révolution, par se créer une position d'un genre qui lui plaisait tant.

i" Provision de la charge d'avocat y;os<M/art/ de la juridiction du marquisat de Jarzé, etc.; signé François-Joseph, m.irquisde Foucault, 51 décembre 1788.

2° Provision de l'office de notaire à Mercé pour le comté de Durtal, 20aoùt 1788, signé La Ilochefoucault, duchesse d'Estissac.

Z° Sentence de réception, 26 août 1788, comme notaire de Durtal, signé Leleu, sénéchal-juge du comté-pairie de Durtal.

4° Senietice de réception, comme avocat, 21 avril 1789, signé Ferrière du Coudray, sénéchal-juge du marquisat de Jarzé.

5° Sentence de réception, 11 juillet 1789, comme notaire de la chàtellenie de la Chèze (du chapitre d'Angers), signé Lelongde Bel-Air, lieutenant général de la sénéchaussée loyale de Beaugé.

6° Extrait du registre des conclusions du chapitre de l'église d'Angers, 11 mai 17n9, relatif à la pièce précédente.

7° Discours prononcé à la séance de réception de notaire ('28 août 1788), et discours prononcé à la séance de réception comme avocat (21 août 1789).

Il y a dans les papiers du père de Béranger un cahier contenant des pièces et des lettres relatives à deux ou trois des affaires qu'il a eu à traiter pendant le peu de temps qu'il fut notaire.

Une lettre du 17 février porte pour inscription : A monsieur de Béranger de Mersix, notaire de Durtal et avocat de présent à Saiiit-Germain.

D'autres lettres (du 15 mars au 28 octobre) lui sont adressées à Durtal où il était revenu et où il assista, sans grand plaisir probablement, aux premières agitations que In Révolution naissante répandit dans les campagnes. Son amom' des titres et des distinctions de noblesse, et la position même qu'il avait acquise dans les sièges dejudicature seigneuriale, tout se réunissait pour lui inspirer le dégoût des nouveaux principes d'égalité et d'affranchissement.

De Durtal il vint ini instant à Angers, puis à Paris. Nous voyons qu'il y était dès le 24 décembre 1 789 et qu'il logeait à l'hôtel de la Marine, rue Gaillon, dans un quartier que ])his tard Béranger devait habiter assez longtemps.

Le 5 avril 1790, M. Béranger était encore à Paris. A la lin de l'année, le 1" décembre, il datait d'Angers un mémoire qu'il voulait adresser, qu'il a adressé peut-être à l'Assemblée constituante pour demander que les notaires seigneuriaux fussent considérés comme les notaires nationaux, après délibéra tion des municipalités.

C'est pendant son court séjour à Paris, en 1789, qu'il fit placer son fils en pension, rue des Boulets, chez l'abbé Chantereau.

De 1780 à 1782, il ne l'avait vu qu'une ou deux fois en passant. Mais sa pa-

ras où pourrait me jeter le mauvais état des affaires de la succession. On voulait m'engager' à me faire déclarer héritier, en me faisant espérer quelque avantage pécuniaire, mais j'aime mieux perdre même ce qui m'est dû du côté de ma mère, que de risquer ma tranquillité. Eh ! que m'importe l'argent? N'ai-je pas des amis ! Je les mets à la gêne, il est vrai, mais ils ne me le reprocheront pas, et qui sait si la Providence ne me mettra pas à même de reconnaître un jour tout ce qu'ils font pour moi ? N'y comptez cependant pas trop, mon cher ami ^ ; une personne qui m'est attachée voulait, et devait me prêter les 400 fr. que je vous demande ; mais elle a moins le moyen de les perdre que vous, et je vous ai donné la préférence.

Embrassez mademoiselle Julie ; dites-lui que si je n'ai point de place dans six semaines, j'irai lui donner encore de la besogne. TouL à vous.

Que n'étais-je à Nurlu'? Mais nous irons un autre jour. Adieu. Déranger.

ternité paraît lui avoir étû plus chère que ne l'indique sa conduile. Dans ses lettres de 1780, avant la naissance de Béranger,il se préoccupe plus d'une fois de ce que sera un jour ce lils qu'il abandonne contre son gré, cet héritier inconnu d'une famille dont il a rêvé la gloire.

Un mot encore : Le père de Déranger, qui fit tant de métiers, aurait fini par réussir dans les opérations de banque qu'il avait entreprises sous le Directoire et qui échouèrent en i7t)8. Ce fut l'une des crises financières, dues à l'incapacité du gouvernement, qui détermina sa ruine et elle ne fut complète que parce que la plupart de ses débiteurs le trompèrent. Son naturel généreux et confiant fut la principale cause de son infortune. « 11 fut malheureux dans tout cela, «lisons-nous dans une lettre particulière, écriteparun vieil ami de Déranger qui, plus âgé que lui, lui a survécu. « 11 a eu à supporter des escroqueries de la part d'individus auxquels il avait prêté de grosses sommes. Il a été volé sur un prêt de diamants qu il avait fait. Le directeur du théâtre de l'Ambigu, l'icardeau, auquel il avait prêté 50,000 francs, fit banqueroute, etc. »

Mais si lepèrede Béranger n'eût pas succombé, s'il fût devenu riche, aurionsnous un Béranger ?

' Son oncle Merlot, sans doute.

- Ce jour est venu; il les a largement payés sur sa gloire. Heureux lepoëte et les amis qui l'ont aidé !

' Villaae près IVroime.

DE BERANGEU. 73

A MONSIEUR QUENESGOURT

Voilà deux jours que je devrais vous avoir accusé la réception de l'envoi que vous m'avez fait ; mes occupations momentanées m'en ont empêché. Aujourd'hui je vous remercie, et n'en dis pas davantage, imitant en cela le silence que vous gardez sur ce point dans la lettre jointe à l'envoi.

Vous vous êtes donc bien amusés. Pends-loi, brave Béranger, on s'est régalé à Péronne et tu n'y étais pas !

Il n'en sera pas toujours de même ; il faut que vous sachiez, mon bon Quenescourt, que malgré la bonne intention d'Arnault, malgré même l'assurance qu'il m'avait donnée, il paraît probable que je n'aurai pas de place.

On ne veut pas augmenter le nombre des employés, et Arnault ne compte pouvoir renouer les fils qu'il avait fait agir pour moi que dans quelque temps. J'en suis moitié triste et moitié gai ; on me parle d'autres places, mais qui ne me conviennent pas, par le genre de subordination, car vous savez que c'est à cela que je regarde, et nullement aux appointements. Mais il faut que je vous quitte, ma sœur m'attend pour faire les visites d'usage lors de la prise du deuil.

Je vais courir tout Paris. Ah ! si vous me voyiez tout en noir, je suis vraiment beau; ce qu'il y a d'heureux, c'est que je suis gai sans trop savoir pourquoi. Salut à Laisney, au maître ivrogne Beaulieu, à De Fiance, Delaporte, etc., etc. J'embrasse mademoiselle Julie. Continuez

vos dîners jusqu'à mon arrivée, el buvez bien à ma sanlé ;

mais je bavarde, je bavarde sans fin.

Adieu. Votre reconnaissant ami, Déranger.

Bourdon est très-sensible à voire amitié.

A MONSIEUR QUENESGOURT

Paris, ce 6 février 1809,

Sûr que vous auriez de mes nouvelles par Delaporte, je ne me suis pas pressé de répondre à votre dernière. Il vous aura dit, mon ami, qu'il ne m'est pas possible d'être à Péronne pour le carnaval, quelque désir que j'en aie. Je comptais cependant faire les jours gras au sein de notre communauté, et jeûner avec vous pendant le carême ; mais, mon ami, le temps de la passion est déjà venu pour moi : une délicatesse, dont je finirai peut-être par me repentir, me jette dans la main des hommes de loi, et il me coûtera beaucoup d'argent et de peines pour renoncer à la succession de mon père, parce que je veux assurer les droits des créanciers, en leur facilitant les recouvrements dont j'abandonne ma part à ceux d'entre eux qui n'ont pas de titres. Vous voyez, moucher Quenescourt, qu'il ne suffit pas toujours de faire des sacrifices pour avoir le repos, puisque malgré ceux que je fais, je suis tourmenté, vexé, pillé.

Voilà donc comme je vais passeï" mon carnaval !

Plus ce temps doit amener de joie, ])lusil aigrit mon humeur, et, malgré toute ma pliiloso})hii', je ne puis dans ce moment me défendra des regrets que le passé doit faire naître et des craintes que m'inspire l'avenir. Vous voyez que rien ne me réussit.

DE BKHANGER. 75

Sans vous où en serais-je? Je me suis endetté d'une manière effroyable, et la place qui semblait devoir m'aider à ni'acquilter ne paraît pas devoir arriver de sitôt.

Quel avenir ! Quoi ! toujours dépendre des autres ! devoir à tout le monde ! ne vaudrait-il pas mieux mettre un terme à tant de peines que d'être continuellement obligé de mon trer à ceux qui nous entourent un front serein et joyeux, qui contraste si fort avec ce qui se passe en nous ! Ab ! mon ami, je cherche en vain à m'étourdir ; l'âge va bientôt m'ôter cette dernière ressource. N'allez pas au moins montrer cette lettre à nos amis ; quand je serais avec eux, ils se défieraient de ma gaieté*.

J'espère vous embrasser tous au commencement de mars ; cependant ici on désapprouve ce voyage comme nuisible à mes intérêts; faudra-t-il céder encore à de vaines sollicitations? Embrassez tous les membres de la communauté pour moi; n'oubliez point la bonne demoiselle Julie; amusez-vous et pensez à moi quelquefois. Pourquoi Laisney ne m'écrit-il pas? Tout à vous.

* « En dépit de quelques folies de jeunesse et des épines que la misère laisse toujours aux jambes de ceux qui l'ont traversée, c'est de ce moment que ma vie put prendre un essor plus régulier. Je sortais d'une époque critique, surtout pour les hommes dont l'intelligence se développe d'elle-même et pour ainsi dire au hasard. De vingt-six à trente ans, il s'élève en eux un combat entre l'imagination exaltée par les sens et la raison éclairée pnr un commencement d'expérience, où celle-ci ne triomphe pas toujours. Quelle qu'en soit l'issue, le champ de bataille est profondément remué. La lutte fut en moi aussi douloureuse que longue, et il me semblait par instants que j'allais devenir fou. Enfin, la raison rem|)nrla; bientôt umn àme devint plus sereine, les accès de mélancolie disparurent; je vis les hommes tels qu'ils sont, et l'indulgence commença à pénétrer dans toutes mes pensées. Depuis Inrs, ma gaieté, d'inégale et bruyante, devint calme, soutenue, et ne m'abandonna plus que quelquefois dans le monde, mais toujours pour venir m'attendre dans ma retraite ou auprès de mes amis, qu'elle consola souvent. » {Ma Biographie.)

A MONSIEUR QUENESGOURT

Que vous êtes paresseux, mon ami! En vérité, ne diraiton pas que toutes les affaires sont de votre côté! Comment, il y a au moins trois semaines que je vous ai écrit, et point de réponse! Avez- vous joué aux dames? avez-vous joué à la chique ! voyez les belles occupations auprès des miennes ! Outre mes affaires d'intérêts, auxquelles je me livre le moins possible, j'ai eu les embarras que cause le carnaval \ un dîner, deux dîners, trois, etc., bal, soupers, etc., etc., car je ne me suis fait faute de rien. J'ai été l'ordonnateur des fêtes ; j'ai fait des chansons, je me suis bien trémoussé, i'ai bien bu ; enfin, grâce à mes bons amis et à quelques femmes aimables, j'ai si bien étourdi mon chagrin, que me voilà redevenu gai, content, farceur comme ci-devant; eh ! vogue la galère ! J'avais envie, pour vous le prouver, de vous envoyer mes chansonnettes, mais j'ai pensé qu'il valait mieux attendre que je pusse vous les chanter moi-même. Vous verrez qu'on peut n'avoir pas un sou, car nous sommes tous aussi avancés les uns que les autres, et se mettre audessus des chagrins réels, des peines imaginaires, par le seul charme qu'on goûte dans des réunions amicales où l'amour ne sert qu'à éveiller la gaieté et où le vin l'alimente sans cesse. Mais je ne vous apprends rien de nouveau ;

* « Quelle douce chose que des amis ! Mes méditations littéraires ne n'empêchaient pas d'avoir des chansons pour tous les joyeux dîners que notre bourse nous permettait. Pas un carnaval ne se passait sans mascarades; jouer la comi'die fut un de mes grand? divertissements, et je composais de petits vaudevilles pour mes fêtes particulières, ce qui rend plus extraordinaire le peu de plaisir que par la suite j'ai trouvé à aller au spectacle. » (Ma Biographie.)

si les réunions picardes ne sont pas tout à fait complètes, au moins ce n'est ni les bons amis ni les bons vins qui y manquent. Sans doute vos repas ont encore lieu ; y parlez vous de moi? Je parle ici de vous à tout le monde, et Dieu sait avec quelle effusion de cœur! Laisney ne m'écrit pas ; est-ce parce que je suis son créancier ? Delaporte a-t-il toujours la fièvre? Dites à Sauvage que je suis très-sensible à son souvenir. N'oubliez point mon Capitaine. Embrassez la bonne demoiselle Julie; en vérité, quand je pense à tout ce qui me manque ici, je suis tenté de la regretter plus que vous tous ensemble.

La feuille est remplie, adieu.

A MONSIEUR QUENESGOURT

Paris, ce 16 mars 1809.

Vous prenez tout au pis, mon cher ami ; dans l'une de mes lettres, vous me voyez prêt à me pendre; dans l'autre, vous voyez un homme qui oublie ses meilleurs amis au sein des plaisirs. J'ai l'expression un peu trop vive, et votre manière d'interpréter ne l'est pas moins. Je suis loin d'avoir renoncé au voyage de Péronne ; mais vous me connaissez. Je n'ai personne derrière moi pour me pousser par les épaules ; on me retient plutôt, et je reste en pensant à partir. Il faut tout vous avouer. Dans le dessein bien formé de retourner dans mes terres, je ne voulais former aucune liaison de cœur, et je me contentais de quelques passades amusantes. Mais un diable de lutin ^ est venu s'emparer de

* Mademoiselle Judith qui, dès ce moment, se chargea de continuer l'éducation du jeune Lucien que su mère abandonnait et à qui manquait le père de Béranger.

78 CUHHESPUNDANCE

ma volonté, s'est lait aimer en dépit de moi, m'a séduit en me parlant raison, en exigeant de moi un entier retour à la poésie; enfin, une femme m'enivre d'amour en me parlant sans cesse de travail et de gloire. Le charme commence à opérer; ma tête est électrique. Mais, de tout cela, il ne m'en reviendra peut-être que peines et soucis, et cela par différentes raisons que je ne puis vous dire. Si bien que ce que vous croyez devoir être un obstacle à mon retour pourra fort bien me le faire avancer.

Dites mille choses à tous mes amis; chargez Laisney d'embrasser ses parents pour moi. Rappelez-moi sans cesse au souvenir de mademoiselle Julie, et croyez qu'au milieu des chagrins les plus vifs, des peines les plus grandes, je ne puis perdre le souvenir d'un ami tel que vous.

Je me hâte d'écrire parce qu'elle m'attend.

A MONSIEUR QUENESCOURT

Paris, le 26 mars 1809.

Mon ami, mes affaires sont à peu près terminées, et malgré tout l'argent qu'il m'en coûte encore, je rends grâces au ciel de me voir enfin débarrassé de cet embarras qui m'a causé le plus grand dégoût. Je fais donc mes préparatifs de voyage, et je compte être à Péronne vers le 8 avril, ou le 12 au plus tard ; faites-moi savoir si cela s'accorde avec le dessein que vous aviez vous-même de venir à Paris. Si vous étiez toujours dans l'idée de venir à Paris pour le mois de 'mai, j'aimerais mieux attendre cette époque pour retourner, car vous savez combien il me coûtera de m'embarquer seul. Dites-moi aussi quelle est la voiture que je dois préfé-

rer; irai-je par Noyon? Vous voyez, mon ami, que ramour n'a pas encore assez d'empire sur moi pour m'arracher entièrement à l'amitié et à la reconnaissance. A propos, comment oserai-je me présenter dans une ville où j'ai fait tant de dettes? que répondrai-je aux débiteurs, qui ont au moins le droit de me demander quelques à-compte?

Adieu, mon bon ami, je ne vous charge de rien pour personne, je l'erai bientôt mes commissions moi-même.

En attendant le plaisir de vous embrasser.

A MONSIEUR QUENESCOURT

Ce mardi, il avril 1809,

Mon ami, je prendrai la voiture vendredi, 14 du courant ; viendrez-vous le même jour jusqu'à Noyon? Cela ne me déplairait nullement. Cependant ne faites que ce que vous pourrez faire ; mais qu'il serait beau de souper, non-seulement deux, mais trois, mais quatre, dans ce lieu de rendezvous! Quant à mes effets, j'en aurai une petite partie avec moi, l'autre sera mise à la diligence jeudi. Je n'ai rien de plus à vous dire, sinon que si je ne trouve personne à Noyon, je gagnerai Ham, et prendrai pour cela une voiture, ne voulant pas me hasarder de pied sur les routes. Dans ce cas, je descendrai à Ham, au Petit- Saint- Jean. C'est ainsi^ je crois, que se nomme l'auberge où nous avons dîné. Si je ne rencontre là aucun ami, j'en prendrai mon parti et pousserai ma route jusqu^au lieu où je suis sûr d'être bien vu et bien reçu.

Au plaisir de vous revoir, mes chers amis; priez le ciel pour qu'il n'arrive aucun accident, et bientôt nous nous embrasserons.

80 CORRESPONnANCE

A MONSIEUR BOSQUILLON WILHEM

Péronne, 23 avril 1809.

Je t'écris, mais me répondras-tu ' ? Tu me l'as promis : si j'étais sûr que tu ne tinsses pas ta parole, je ne t'en écrirais pas davantage. A tout prendre, je ferais aussi bien, car je n'ai rien à te dire de nouveau ; il faut être à Paris pour avoir de longues lettres à remplir. Tu as appris sans doute par Bourdon que j'étais arrivé à bon port : aussi ce que je pourrais te conter serait plutôt relatif aux instants qui ont précédé mon départ qu'à ceux qui l'ont suivi : je pourrais te dire, par exemple, que ces demoiselles m'ont donné une dernière preuve de leur amabilité, en me faisant voir que je les gênais, dans les deux heures qui se sont écoulées depuis la fin du bal jusqu'à l'instant de mon départ. Le fait est que j'avais eu tort de rentrer avec elles chez .madame Mellet, puisque j'aurais pu rester chez madame Prévost avec plusieurs jeunes gens de la noce. Je me suis en allé chez elles par la seule raison que, près de partir, je croyais devoir passer avec elles, Bourdon et Alphonse, le peu d'instants qui me restaient. Elles l'ont si peu senti, que j'ai été honteux de le leur avoir dit dans un moment de vivacité. Tu peux bien penser que ces amertumes qui restent à l'instant d'un départ influent beaucoup sur nos sentiments. On pourra bien

' Dans la dernière lettre écrite à Wilhem, Bi'ranger ne le tutoyait pas encore. L'amilié avait marché. W'iliieni, qu'on cùl pu croire plus tard un peu mélancolique et réservé, cliagrin même, avait dans sa jeunesse l'humeur vive et un caractère passionné. C'était un ami ardent ; et ce n'était pas seulement dans l'amitié qu'il mettait de la chaleur. Béranger eut bien vite compris celte âme si tendre et si impétueuse.

DE BÉRANGEH. 81

ne pas me revoir souvent au Château *. Je vais me remettre à travailler après avoir mis fin aux dîners de famille et d'amis. Je suis heureux où je suis : on m'y montre tant d'amitié !

Voudras-tu me rappeler au souvenir de madame Paffe " et de mademoiselle Henriette. Je regrette beaucoup les parties que nous devions faire ensemble; mais j'espère bien que, pour moi, ce ne sera qu'un plaisir différé.

Comment va la musique? et les lycées abondent-ils? Fais fortune, instruis-loi, marche à la gloire; jeté souhaite tout le bonheur possible. Dis bien des choses aux personnes de ma connaissance que tu pourras rencontrer.

Adieu, mon ami, compte sur mon sincère attachement.

P. J. DE Béranger.

Chez M. Queriescourl.

A MONSIEUR B. WILIIEM

J'apprends, en rentrant, que tu es venu me voir. J'ai été chez ta tante à peu près à l'heure de la sortie du bureau, croyant t'y rencontrer : nos pas ont également été inutiles. Je n'ai osé parler chez madame Paffe de ta place ; mais il paraît enfin que c'est une corde cassée. Il y a deux manières d'envisager la chose, et je t'engage à ne la voir que du bon côté. Pour l'embellir encore, n'y aurait-il pas moyen de saisir cette occasion de faire un acte de charité? Tu connais madame Guermante : son mari est sans place; il est honnête homme, intelligent et instruit. S'il t'est possible, en

' De la rue Bellelonds.

- Tante do Wilheiu, pour qui a été faite la chanson de la Bonne Maman.

faisant relraite, de présenter un remplaçant, je t'engage à le faire en sa faveur. 11 est père de quatre enfants, et je le sais dans une gène qui est bien près de la misère, et qui doit finir par là avant peu.

Je ne veux pas, au reste, que cela te fasse faire une fausse démarche ou te faire préférer mon protégé à ceux que tu pourrais avoir; c'est seulement dans le cas où tout pourrait s'arranger sans inconvénient.

Adieu, mon ami, porte-toi mieux, et viens me voir dimanche, comme tu me l'as promis, ou écris-moi.

A MONSIEUR QUENESCOURT

Paris, ce 20 mai 1809.

J'ai tardé à vous écrire, parce que je voulais vous annoncer ce qui en était de ma place ; mais, cela étant encore dans le cas de traîner quelques jours, je crains de vous donner de l'inquiétude par un plus long retard. Je me bornerai à vous raconter ce qu'il y a de fait à cet égard. D'abord, le jour de mon arrivée, je me suis empressé d'aller trouver Arnault, qui m'a renouvelé les assurances que contenait sa lettre. Malgré mon peu de toilette, puisque ma malle n'était pas avec moi, il m'a emmené tout botté, en redingote et en linge sale, chez le grand maître*, qui voulait me voir, et qui m'a fort bien reçu, à l'étonnement, sans doute, de tous les conseillers à vie, conseillers ordinaires, inspecteurs, etc., que mon costume devait un peu scandaliser. Ce jour-là même, Arnault m'a proposé une place de sous-chef

' Le giiiiul mailrc de rUnivorsilc, Fontaiics.

DE BÉRANGEH. 85

(et observez qu'il n'y n pas de cliels dans cette partie-là) avec 3,000 francs d'appointements. Le eroiriez-vous ! je l'ai refusée. Cette place est sujette à un travail extraordinaire, et me laisserait trop ])eu de temps. J'ai dit que je préférerais moins d'argent et plus de liberté. Je m'en tiens donc à la place de 2,000 francs; mais je pense qu'Arnaull tachera de m'en procurer une meilleure, et qui pourtant ne me gène pas trop. Comme le grand maître est bien disposé, cela se pourra peut-être; quant à moi, je tiens à ne point avoir trop à faire, et je l'ai dit devant lui.

Vous voyez, mon ami, que, dans tous les cas, la chose ne peut que bien tourner; il serait assez drôle pourtant qu'elle tournât mal : dans ce cas, vous me reverrez bientôt. Vous me demanderez sans doute pourquoi Arnault me pressait de partir si vite, ce dont je suis assez fâché. Il a suivi en cela les intentions de M. Fontanes, qui lui demandait presque chaque jour si j'étais arrivé. Je vous avoue que lui et moi sommes encore à en deviner la raison.

Mon voyage a été heureux et même assez gai. Comment a été celui de Nurlu? Dites bien à Mascrc que j'aurais voulu le voir au milieu de sa famille.

Que devient la malheureuse chanson?

J'ai fait les commissions de Laisney.

Je vous attends toujours avec le bon De France et mademoiselle Julie pour le 1" juillet, et Laisney et Delaporte pour le 10. J'ai déjà annoncé votre arrivée à Grappe. Remerciez M. Auger de la célérité qu'il a mise dans l'envoi de la cassette.

Mes compliments à ceux de mes parents que vous verrez. Je vous embrasse tous, mes amis.

A MONSIEUR QUENESCOURT

Fm mai 1809.

Vous êtes peut-être étonné, mon ami, de ne point recevoir de mes nouvelles. Je devrais remettre encore à vous écrire; mais je crains que vous n'attribuiez mon silence à la haute fortune où vous me croyez parvenu : « Sans doute, ditesvous, il est déjà au plus haut point d'élévation; il oublie ses amis. » Rassurez-vous, la fortune que j'ai faite ne me troublera pas le cerveau. Si j'avais la tête moins philosophique, il y aurait cependant de quoi. Vous allez en juger : je vous ai dit, je crois, déjà que le grand maître avait prié luimême Arnault de m'écrire qu'il m'attendait avec impatience, que je lui avais été présenté au plus vite pour le satisfaire, qu'il m'avait dit de demander ce que je voulais, qu'un emploi de 3,000 francs m'avait été offert; je vous ai dit tout cela, mon ami , rien n'était plus vrai. Eh bien ! le croiriez-vous? lorsque les états ont été envoyés à Arnault, mon nom n'y était pas. Vous jugez de la surprise de celui-ci. 11 court chez le grand maître. Ce cher homme fait l'étonné, lie se pardonne pas l'oubli qu'il vient de faire, sort du conseil pour le réparer, et plus de nouvelles de M. le grand maître! Si quelqu'un a été affligé dans cette occasion, c'est Arnault. Il était bien visible (du moins c'est mon opinion) que Fontanes s'était laissé aller à la crainte d'avoir auprès de lui un homme attaché entièrement à Lucien, crainte que d'abord il avait surmontée. Quant à moi, je n'ose vous dire que je n'éprouvai d'abord aucun regret, et que, si mes parents et mes amis ne m'avaient démontré la nécessité de me

pondre pour un malheur aussi imprévu, je n'aurais été que médiocrement triste. Enfin, Arnault, qui se trémoussait pour moi, revit encore mon donneur d'eau bénite, et il paraît qu'il le pressa tant, qu'il ne put refuser quelque chose; très-généreusement on m'offrit un emploi de 1,500 francs, avec des promesses d'avancement rapide. Vous croyez bien que je fus indigné, et que, si j'eusse alors rencontré le grand maître, j'aurais manqué de respect à l'Université. Ce qui m'a fait le plus souffrir dans cette affaire, c'est d'avoir été obligé d'accepter ; l'indignation s'est emparée de moi, et mes nerfs ne sont pas encore raffermis. Ce qui me console, c'est qu'il y avait un mois de surnumérariat à faire, et que, moi, on me laisse la liberté de me promener pendant ce temps. Je n'entrerai au bagne que le l*"" juillet. Vous voyez, mon ami, à combien d'incertitudes nos destinées sont soumises : car observez bien que le peu que j'attends ne m'est pas encore assuré. Ah ! mon ami, sans un peu de philosophie, que l'on serait à plaindre ! Heureusement, je vous le répète, je ne me sens pas trop affligé. Je travaille un peu pour me distraire, et je fais des projets vastes pour m'amuser. Je pense toujours à l'Italie : je crois que j'irai.

Dites-moi par quel hasard vous avez vu M. Bouvet ; ma tante se porte-t-elle bien? Madelon* m'a écrit des choses qui m'ont fait de la peine. 11 paraît que madame Forget ne me pardonne pas : c'est ce qui m'inquiète le moins; mais je serais fâché que mon oncle conservât quelque prévention contre moi. Donnez-moi des nouvelles de tous nos amis. Embrassez mademoiselle Julie. Je vous renverrai vendredi prochain la caisse et le sac.

Dites à Laisney que je n'ai point encore fait la commis-

* Sa cousine Madeleine-Catherine Paron, née en 1784.

sion, parce qu'il a négligé de me marquer où les personnes qui pourraient donner des renseignements à Denise Yivien devaient s'adresser.

P. S. Quand arriverez-vous avec Boniface? Que Laisney embrasse les parents pour moi. Dites bien des choses à François de Paule.

XXÏI

A MONSIEUR QUENESCOURT

Paris, ce 16 juin 1809.

On me reproche ma paresse ; on n'a pas tort ; mais etesvous moins paresseux que moi, mon ami? H vous coûterait si peu de m'écrire un mot pour chaque lettre ! Mais, je le sais trop, la paresse est comme la peur : cependant j'espère me corriger de ce vilain mal, ce n'est pas que je travaille beaucoup; mais je sens en moi ces battements de cœur qui, dans un âge moins avancé, me faisaient produire mes faibles essais. Je deviens méditatif ; la gaieté que je montrais naguère commence à perdre de sa vivacité. Je cesserai d'avoir peut-être cette petite dose d'amabilité que vous me trouviez; mais enfin il faut être homme; je le sens, trop tard sans doute. Combien de temps n'ai-jcpas perdu ! Plaise au ciel que je n'en perde plus ! Oh ! je crains bien que ma résolution ne soit encore qu'un beau rêve ! Pour m'armer contre moi-même, je me retire du monde. Je vais me loger au bout delà terre, rue de Bellefonds', près de Montmartre, au milieu d'un vaste jardin. Là, dans une maison dont je vous ai souvent parlé, et où mes amis se réunissent, je n'aurai de société qu'aux heures de repas; je serai loin des connaissances nuisibles; j'aurai des promenades solitaires,

* Chez le docteur Mellet.

DE RÉRANGER. 87

de l'ombrago, une belle vue, et, s'il m'est possible d'être heureux, je le serai. En attendant que le petit logement qu'on m'y fait préparer soit prêt, je vais y camper et jouir de la belle saison et du temps de liberté que j'ai encore à passer d'ici au 1" juillet, jour où je dois entrer à mon bureau; vous me trouverez donc dans ma solitude. Je ne serai point encore en état de vous y bien recevoir; mais vous m'y verrez toujours le môme pour vous et nos amis communs.

Depuis quelques jours, ma santé n'est pas bien bonne. Je souffre de la poitrine, j'attribue cela aux contradictions que j'ai éprouvées pour ma place. Je supporte facilement l'adversité; mais les vexations me font mal.

Dites à mes amis que, souffrant ou en santé, je pense toujours à eux avec le même plaisir.

Embrassez pour moi mademoiselle Julie et ma cousine Madelon, si vous la voyez.

J'ai commencé cette lettre avec l'intention de vous an noncer que je venais de faire porter la caisse chez Liévin, et je m'aperçois que je ne vous en ai point encore dit un mot : elle doit partir aujourd'hui. La clef et le cadenas sont dedans.

Bourdon est toujours très-sensible à la manière aimable avec laquelle vous voulez bien vous occuper de lui. Croyez qu'il désire faire votre connaissance.

Je suis tout à vous. Déranger.

Rue de Bellefonds, numéro 20.

A MONSIEUR QUENESCOURT

24 juin 1809.

Je me suis acquitté de la commission que vous m'avez

donnée, mon cher ami; mais il n'est pas possible de rien décider sans vous. Les prix de location diffèrent de ce que vous voulez mettre. Madame Gai, je crois qu'elle se nomme ainsi, ne pourrait vous donner le logement au premier pour 50 francs comme elle l'a fait l'année dernière. Le premier logement que vous aviez occupé est trop petit, dit-elle, pour y mettre trois lits. Elle vous propose deux chambres et un cabinet, ce qui vous conviendrait bien, pour 70 francs. C'est le nombre des lits qui fait cette augmentation, plutôt que la grandeur de l'appartement; du moins, j'ai cru l'entrevoir aux explications qu'elle m'a données, explications qui m'ont paru si claires, que je crains de faire quelque bévue en vous les rapportant. Ce qu'il y a d'essentiel, c'est l'assurance que j'ai qu'elle aura toujours quelque logement de prêt à votre arrivée et où vous pourriez vous loger à la journée si le prix ne vous convenait pas.

Je vous attends donc le 30, à six heures du soir, faubourg Saint-Denis. Je vous dirai pour nouvelles que j'ai déjà été deux fois à mon bureau ; mais moins pour y travailler que pour y faire acte de présence. Je suis facile que François de Paule' n'ait pu venir; témoignez-lui-en mes regrets. Mes respects et mes amitiés à M. et madame Laisney, dont le souvenir m'est toujours si cher.

Rappelez-moi au souvenir du joyeux M. Auger. Assurez M. De France que je regrette extrêmement de n'avoir pu lier entièrement connaissance avec le père de l'un de mes meilleurs et de mes plus anciens amis.

J'embrasse Beaulieu, qui voudra bien embrasser sa femme pour moi; mes amitiés à l^ouiIlard^ Si vous voyez Larcher, faites-lui des compliments de ma part ; n'oubliez point Ca-

' F. de P. Forgef, son cousin.

* Beau-frère de Laisnev.

lixtc, bien des choses à M. et madame Noël. Quant à Mascré, si vous le voyez avant votre départ, vous lui direz que je pense toujours aux folies que nous avons dites ensemble.

Je ne dis rien à ceux que j'attends avec impatience. J'ai écrit à M. Bouvet; mais je n'écrirai que dans quelque temps à ma tante. »

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