‹ Correspondance de BérangerChapitre 50 sur 73 · ANCIEN ARCHEVÊQUE DE MALIXES · texte numérisé non relu

ANCIEN ARCHEVÊQUE DE MALIXES

La Force, 14 mars.

Monseigneur, je termine la lecture de votre dernier ouvrage, et, ravi des grandes et utiles vérités qu'il contient, je ne puis résister au plaisir de vous en témoigner mon admiration; je dirai plus, ma reconnaissance comme Français. Sans doute vous serez peu touché du suffrage d'un pauvre chansonnier, condamné pour avoir eu le courage de s'avancer en enfant perdu, et qui pourtant ne s'est aventuré que parce qu'il a jugé comme vous, monseigneur, que les autres ne s'aventuraient pas assez. Oui, un certain orgueil personnel m'a exalté, en lisant votre écrit si éloquent, si sujjslantiel; j'avais pensé une partie de tout ce que vous démontrez si bien, et j'en atteste une lettre écrite en Auvergne, sur des renseignements qui me furent demandés, à l'époque où vous donnâtes votre démission à la Chambre. Je d('fendais le parti que vous veniez de prendre, auprès d'une personne assez influente sur la jeunesse de ce pays. Je crois que j'ajoutais <à mes raisonnettes que vous seriez plus utile deliors que dans la Chambre. J'avxiis bien raison : vous le prouvez.

A des époques comme la nôtre, des hommes comme vous, monseigneur, doivent se tenir loin des meneurs pour guider

* LcUrc communiquée par M. Guichon do Grandpont, commissaire général de la marine.

* Lettre coiniiiimifjm'e par M. En;;, de Lnniie.iii.

DE RÉRANGETI. oOr.

coiix (jiii marchent el censurer cenx qui lonL seml)lan( do marcher, ou qui ne marchent que pour reculer. Avec quel courage et quel talent vous vous acquittez d'une si belle mission ! Ceux qui ne sont pas encore complètement stupidifiés ou entièrement corrompus ne pourront s'empêcher du reconnaître la justesse et la force du tableau que vous faites de notre malheureuse position. Il n'est pas possible qu'ils nient les fautes que vous signalez si énergiquement; il doit leur arriver, pour beaucoup de points, ce qu'il m'arrive à moi pour l'accusation portée contre le ministère Villèle. Hier matin encore, je la croyais la plus belle chose du monde : vous m'avez ouvert les yeux, monseigneur, et je sens maintenant que celte question de personnes ne pouvait qu'en- Iraver l'application des principes dont elle avait l'air d'être le but.

Après avoir lu cet excellent livre, il me reste une crainte, c'est que la ligue des torpilles n'en amortisse les effets bienfaisants; mais. Dieu merci! vous avez le génie avec lequel on fait tète à tous les adversaires. Heureux homme, d'avoir conservé tant d'énergie et de voir son talent croître avec l'âge ! Ah ! monseigneur, je crois en vérité que c'est une grâce d'état. J'ai toujours observé que les gens d'Eglise conservaient leur verdeur plus longtemps que d'autres; cela m'a souvent fait regretter de n'avoir pas endossé leur robe. Je vous assure que j'aurais été un fort bon prêtre. Je suis beaucoup plus croyant qu'on ne le suppose, et je crois nécessaire de vous l'affirmer, pour que vous rougissiez moins de me voir chanter vos louanges. On ne me traiterait pas d'antichrétien, si on ne faisait du christianisme un moyen politique, comme je ne serais peut-être pas antibourbonnien, si au droit divin, qui peut au moins faire des héros, on ne substituait chez nous le prestige royal qui n'est propre qu'à

faire une nation de laquais. Vous voyez, monseigneur, que je ne suis pas aussi déraisonnable que le disent nos gens de la fusion^.

Mais c'est assez vous ennuyer de mon bavardage. Je dois seulement ajouter que ce n'est point pour établir une correspondance avec vous que je vous écris cette lettre. Je juge trop bien voire position et les obligations que votre caractère vous impose pour avoir voulu vous mettre dans une fausse position. J'ai une mission à remplir toute différente (le la vôtre : un chansonnier doit aller de l'avant; il a beau connaître les convenances, il en est une foule au-dessus desquelles il doit se mettre pour servir la cause qu'il a embrassée. Enfant perdu, il faut qu'il se résigne à être quelquefois enfant abandonné. Aussi doit-il voir sans humeur ceux qui le connaissent le mieux ne pas lui rendre toujours ses coups de chapeau : s'il tombe, il doit s'attendre même que plus d'un ami lui jettera la pierre. Seulement il ne lui est pas défendu de se venger! Ah ! que je vous plains, monseigneur ; c'est un plaisir que vous ne pouvez prendre ! Toutefois, si vous aviez neuf mois à passer en prison, vous vous en donneriez peut-être la joie. Si vous saviez combien il vient ici de mauvaises pensées! On n'a pas toujours pour s'en distraire des ouvrages comme les vôtres ; de ces ouvrages si pleins, si forts, si rapides qu'ils vous occupent encore bien longtemps après les avoir lus, et qu'on en parle sans cesse. Ah ! que je voudrais colporter celui-ci dans toute la France ! malheureusement on y a mis bon ordre. Au moins on ne peut m'empêcher d'en parler ni d'en témoigner ma reconnaissance à son illustre auteur : c'est une consolalion que; j'ai voulu me donner, et, à ce titre, monsei-

* il y a toujours ou des gens pour fusionner, jionr coller et recoller des noms et (les intt'rèls, Hrrrini.Mr nnns ensei;^ne :i no nous orcu|inr qnofl'un |U'incipe.

l)K BÉr.ANGEH. 305

gncur, vous voudrez bien me pardonner la liberté que j'ai prise de vous écrire, aussi lamilièremenl, une lettre aussi longue.

N'en croyez pas moins au profond respect avec lequel j'ai riionneur d'être, monseigneur, votre très-bunible et trèsobéissant serviteur. BÉRA^GEn.

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