A MADAME D
20 janvier 1830.
Je n'ai plus de nez, madame; aussi n'ai-je point du tout senti votre bonne volaille normande; et cela est fort heureux pour moi, car je ne résisterais peut-être pas au fumet. Or il faut que vous sachiez que je n'ai pas encore permission de sortir. Vous l'auriez dû deviner, au reste, puisque depuis si longtemps je ne vous ai pas été voir. Voilà pourtant huit jours que je n'ai plus de fièvre ; mais le dégel n'a pas encore opéré sur ma maudite poitrine, et je n'ai fait que tousser la
Lellre communiquée par M- Mnrchnl (de Lunéville).
nuit dernière ; aussi suis-je brisé aujourd'hui. Il y a seulement dix ans, cela ne m'eût pas empêché d'aller dévorer une cuisse de votre volaille; aujourd'hui je jeûne au coin de mon feu : c'est sans doute bien plus sage, mais c'est fort ennuyeux, et je n'en guéris pas plus vite. Doux privilèges des années! Si, encore, j'avais quelqu'un pour me soigner; mais ces diables d'affaires de Baudoin ^ ne me permettent point maintenant de prendre une bonne. J'en serai réduit à faire comme Kératry, si j'arrive à soixante-trois ans. Espérons que le ciel y mettra bon ordre. En attendant, je regrette bien de ne pouvoir être des vôtres, et je vous prie de le dire à D*** % qu'il m'eût été doux de surprendre.
Recevez tous mes remercîments ; et puisque diable il y a, croyez-moi au moins bon diable, et tout à vous, madame, de cœur et pour la vie.
GCXXl
A. MONSIEUR ROUGET DE LISLE
29 janvier 1830.
Je ne devine pas pourquoi, étant venu à Paris, vous ne m'êtes point venu voir; et, quoi que vous en disiez, ce ne peut être la crainte de m'ennuyer qui vous a retenu, car vous savez bien que vous ne pouvez produire cet effet-là sur moi. Je vous préviens, toutefois, quand vous me rendrez visite, de vous munir de la prétendue lettre de poche, vu que mon
^ L'éditeur de Béranger qui en ce moment se trouvait embarrassé, ce qui mettait en [léril une partie de la petite fortune de Déranger. C'est alors que W. Bérard chercha à l'affermir. Quelques mois plus tard M. Perrotin traitait avec Béranger par l'intermédiaire de M. Bérard.
- M. Alexis D*** est l'écrivain à qui on doit les singuliers Mémoires de Sénaii, qu'il faut lire avec quelque précaution. 11 est mort en 1858, à soixantequinze ans. Royaliste déclaré sous la République el sons l'Empire, il s'était rattaché au parti libéral, cl, quoique soldat de la Vendée et prisonnier des bleus, il fut mis ;i Sainli^-Péla^ie sons Louis XVlll. '"" "" '
nouveau portier n'est pas encore façonné à reconnaître les privilégiés.
Vous me demandez si Meyerbeer m'a écrit ou fait visite. Ni l'un ni l'autre ; mais ce n'est pas ce dont je me plains.
Envoyez, quand vous le voudrez, votre jeune compatriote. Vous savez qu'il sera bien reçu, venant de votre part.
Vous prétendez que vos souhaits ne s'accomplissent jamais. Est-ce qu'en dépit de votre résolution vous en auriez fait pour ma santé? Je suis toujours prisonnier, et voilà deux mois que cela dure. Ma poitrine, qui a déjà beaucoup souffert, souffre encore beaucoup, au point qu'hier jeudi, jour des grandes entrées, Dubois a fait défendre ma porte, prétendant qu'il faut que je parle le moins possible. Je n'espère de fin à toutes ces précautions que lorsque le temps deviendra plus doux.
Auriez-vous aussi fait des souhaits pour la conservation de ma petite fortune? Le libraire, qui me doit encore 18,000 fr. , fait une espèce de faillite qui aventure furieusement cette somme, sur laquelle je comptais pour me faire donner les soins dont ma santé et mon âge commencent à me faire sentir la nécessité. N'allez pas croire, au moins, que tout cela me rende plus malheureux ni plus triste. Vous me connaissez assez, au reste, pour penser que mon caractère, je n'ose pas dire ma philosophie, résiste à ces atteintes. Je connais tant de gens plus malheureux, qui méritent mieux que moi le bonheur qui me manque, que je ne saurais avoir ni l'envie ni la force de me plaindre.
Vous voyez que je me venge, sur le papier, de la contrainte qu'on m'impose en m'empêchant de parler, car en voilà bien long, et pourtant je ne vous ai pas encore parlé de vous. Comme j'ai souvent vu mes vœux pour les autres s'accomplir, je vous souhaite, moi, de la santé et toutes les
598 COKUESPONDANCE
consolations que vous méritez. Je voudrais l'aire mieux, vous
le savez ; mais ce mieux viendra peut-être.
Adieu, tout à vous. Mes civilités au général Blcin *.
A MADEMOISELLE ANAÏS BERNAUD
5 février 1830.
L'arrivée de votre père à Paris, ma chère Anaïs^, m'a empêché de répondre à l'aimable petit mot que vous aviez mis dans sa dernière lettre. Le voilà au moment de son départ, et il veut que je lui remette ma réponse. Comme je crains qu'il ne la décacheté en route, je suis obligé d'y mettre bien de la prudence, sans quoi, vraiment, je vous ferais de belles déclarations. Je vous dirais que votre bon souvenir m'a enchanté, et que je suis ravi de savoir que vous et madame votre mère m'avez donné place dans votre amitié ; je vous dirais que je souhaite tous les jours de vous voir rapprochés de Paris, pour aller vous rendre visite et passer quelque temps auprès de vous ; j'ajouterais que s'il m'est jamais possible d'aider à ce rapprochement, j'en serai bien heureux. Vous voyez sur quel texte j'aurais à broder, avec force compliments et tendresses pour madame Bernard, dont toutes les bontés pour moi me sont encore présentes ; mais Bernard est père et mari, et il y aurait inconvénient à le faire porteur de tous les secrets d'un jeune cœur comme le mien. Nous autres jeunes gens, nous sommes forcés à une foule de précautions que vous, jeune fille, vous ne soupçonnez pas. Cela ne m'empêchera pourtant pas de vous dire que je vous charge de me conserver l'amitié de madame votre mère,
' Cette lettre, comme presque toutes celles qui sont adressées à iiougct de Lislc, il été communiquée par madame Élisa Voiart. - Fille de M. Joscpli Bernard.
DE liÉUANGEH. 7m
cil lui disant quelquefois du bien de moi, ce qui vous oblige d'en penser, ce à quoi je liens beaucoup. J'y tiens presque autant qu'à rester éternellement l'ami de votre père, que j'aime chaque jour davantage et que je vois partir encore avec tant de regret. Nous nous entendons si bien ! et puis, vous voilà parlant pour Draguignan, au lieu de venir à Chartres! Bon voyage, fille, mère et père; mais, que ce voyage vous conduise à en faire bientôt un autre qui vous rende tous à vos parents et amis.
Adieu, ma chère Anaïs; promettez-moi de m'écrire quelquefois, et embrassez madame votre mère.
Je suis tout à vous de cœur.
CGXXIII
A MONSIEUR GIKDRE DE MANCY
12 février 1830.
Je regrette que vous vous soyez donné la peine de passer clicz moi, dans le temps où mon médecin me défendait de recevoir des visites par suite d'une indisposition de poitrine. C'est un peu la faute de M. de Lisle, que j'en avais prévenu. La permission de recevoir vient de m'être rendue en partie, et si vous aviez encore la bonté de revenir rue des Martyrs, soit un jeudi, soit un dimanche, de onze heures à quatre, je serais très-heureux, monsieur, de vous dire combien j'ai été sensible à l'allenlion que vous avez bien voulu prendre de m'apporter votre traduction des Bucoliques. Je suis malheureusement un bien mauvais juge en pareille matière, car je dois me hâter de vous dire que je ne sais pas un mot de latin. Je n'ai pas plus lu Horace que Virgile, au moins dans leur langue. Mais, monsieur, je dois d'autant plus de reconnaissance à ceux qui se font pour moi les interprètes de ces grands poètes. Virgile, si je ne me trompe, sera tou-
jours plus heureux qu'Horace à cet égard, et vous me semblez être une preuve de ce que j'avance; peut-être même m'en inspirez-vous l'idée. Depuis longtemps j'ai celle qu'un poëte ne peut être traduit que par un poëte. Vous me paraissez remplir celte condition, et je crois qu'avec quelques retouches et quelques corrections, surtout en vous astreignant à une concision plus grande, vous obtiendrez dans ce genre de travail le prix auquel vous me semblez avoir déjà bien des droits.
Pardonnez à un ignorant de prononcer ainsi dans une cause dont il n'entend qu'une partie; mais ne doutez pas, du moins, du plaisir que j'aurai d'apprendre le succès d'un ouvrage qui m'a fait passer d'heureux moments au milieu des ennuis d'une longue indisposition.
Recevez, monsieur, mes remercîments bien sincères et l'assurance de ma considération distinguée*.
CGXXIV