‹ Correspondance de BérangerChapitre 66 sur 73 · A MONSIEUR SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR SAINTE-BEUVE

Mars ou avril.

Mon cher Delorme,

Sachant que j'ai écrit à Hugo au sujet d'Hernani, peutêtre, en recevant ma lettre, allez-vous croire que je me veux faire le thuriféraire de toute l'école romantique. Dieu m'en garde! Et ne le croyez pas. Mais, en vérité, je vous dois bien des remercîments pour les doux instants que votre nouveau volume ' m'a procurés. H est tout plein de grâce, de naïveté, de mélancolie. Votre style s'est épuré d'une façon remarquable, sans perdre rien de sa vérité et de son

* Lettre communiquée par M. Gindre de Mancy.

* Le recueil des Consolations, piiMiiî en 1830.

allure abandonnée. Moi, pédant (tout ignorant que je suis), je trouverais bien encore à guerroyer contre quelques mots, quelques phrases; mais vous vous amendez de si bonne grâce et de vous-même, qu'il ne faut que vous attendre à un troisième volume. C'est ce que je vais faire, au lieu de vous tourmenter de ridicules remarques.

Savez-vous une crainte que j'ai? C'est que vos Consolations ne soient pas aussi recherchées du commun des lecteurs que les'infortunes si touchantes du pauvre Joseph, qui pourtant ont mis tant et si fort la critique en émoi. Il y a des gens qui trouveront que vous n'auriez pas dû vous consoler sitôt; gens égoïstes, il est vrai, qui se plaisent aux souffrances des hommes d'un beau talent, parce que, disent-ils, la misère, la maladie, le désespoir sont de bonnes muses. Je suis un peu de ces mauvais cœurs. Toutefois, j'ai du bon ; aussi vos touchantes Consolations m'ont pénétré l'âme, et je me réjouis maintenant du calme de la vôtre. Il faut pourtant que je vous dise que moi, qui suis de ces poètes tombés dans l'ivresse des sens dont vous parlez, mais qui sympathise même avec le mysticisme, parce que j'ai sauvé du naufrage une croyance inébranlable, je trouve la vôtre un peu affectée dans ses expressions. Quand vous vous servez du mot seigneur, vous me faites penser à ces cardinaux anciens qui remerciaient Jupiter et tous les dieux de l'Olympe de l'élection d'un nouveau pape. Si je vous pardonne ce lambeau de culte jeté sur votre foi de déiste, c'est qu'il me semble que c'est à quelque beauté, tendrement superstitieuse, que vous l'avez emprunté par condescendance amoureuse. Ne regardez pas cette observation comme un effet de critique impie : je suis croyant, vous le savez, et de très-bonne foi ; mais aussi je tâche d'être vrai en tout, et je voudrais que tout le monde le fût, même dans les i. 26

moindres détails ; c'est le seul moyen de persuader son auditoire.

Qu'allez-vous conclure de ma lettre? Je ne sais trop. Aussi je sens le besoin de me résumer.

A mes yeux, vous avez grandi pour le talent et grandi beaucoup. Le sujet de vos divers morceaux plaira peut-être moins à ceux qui vous ont le plus applaudi d'abord ; il n'en sera pas ainsi pour ceux d'entre eux qui sont sensibles à tous les épanchements d'une âme aussi pleine, aussi délicate que la vôtre. L'éloge qui restera commun aux deux volumes, c'est de nous offrir un genre de poésie absolument nouveau en France, la haute poésie des choses communes de la vie. Personne ne vous avait devancé dans cette route; il fallait ce que je n'ai encore trouvé qu'en vous seul pour réussir : vous n'êtes arrivé qu'cà moitié du chemin, mais je doute que personne vous y devance jamais; je dirai plus : je doute qu'on vous y suive. Une gloire unique vous attend donc ; peut-être l'avez-vous déjà complètement méritée ; mais il faut beaucoup de temps aux contemporains pour apprécier les talents simples et vrais ; ne vous irritez donc point de nos hésitations à vous décerner la couronne. Mettez votre confiance en Dieu; c'est ce que j'ai fait, moi, poëte de cabaret et de mauvais lieux, et un tout petit rayon de soleil est tombé sur mon fumier. Vous obtiendrez mieux que cela, et je m'en réjouis.

A vous de tout mon cœur, Béranger.

P. S. Je viens de relire ma lettre, et j'en suis un peu honteux. C'est un bredouillage qui n'a pas le sens commun. Ce qui me décide à vous l'envoyer telle qu'elle est, à part la paresse de la refaire, c'est que j'espère que vous découvrirez à travers ce latras l'expression de tout l'intérêt que je

DE BÊRANGEU. 405

vous porte, intérêt qui ne m'est pas inspiré que par votre talent seul, quelque justice que je lui rende *.

L'article publié en 1851 par M. Sainte-Beuve a été le prétexte qu'ont pris des critiques d'une autorité bien inférieure pour entreprendre de rayer le nom de Déranger de la liste de nos grands écrivains et pour le chasser, non-seulement de la littérature, mais de la morale même. M. Sainte-Beuve a renié ces prétendus commentateurs de sa pensée par une note ajoutée à son article, dans la troisième édition des Causeries du lundi. Il est essentiel de tenir compte de cette note. Comme les personnes qui ont lu l'article de 1851 ne connaissent pas sans doute la note écrite récemment, nous la plaçons au bas de cette première des lettres adressées par Déranger à M. Sainte-Deuve. Elle respire quelque chose de l'ancienne amitié littéraire qui vers 1830 dictait au critique ses articles du Globe et du National. La voici telle qu'elle se trouve à la suite de la dernière réimpression de l'article du Constitutionnel :

« Cet article sur Déranger a servi de prétexte et de point de départ à un article de M. de Pontmartin, qui a fait du bruit et qui commence ainsi :

« Je viens de relire les Causeries du lundi.... Il y a, dans le « second volume, un chapitre fait, selon moi, pour racheter bien « des peccadilles, bien des Chateaubriand romanesques et amou- « reux, bien des regrets, bien des versets de la litanie Lespinasse, « Geoffrin et du Deffand. C'est le chapitre oii M. Sainte-Deuve a « rendu un immense service à la littérature et à la morale en at- « tachant le grelot à la gloire de M. Déranger. »

« Et M. de Pontmartin s'empare de ce qu'il appelle mes commencements d'idées pour pousser plus avant sa pointe. J'ai ouvert la tranchée. C'est à lui de monter à l'assaut.

« J'ai besoin de m'expliquer ici sur cette manière de se servir du nom et de l'idée d'autrui en s'en faisant un instrument con-

* Lettre communiquée par M. Saiatc-Bcuvc.

tinu et une arme; c'est commode, mais ce n'est pas juste ni trèsbien séant. Je vais dire ce que vous n'avez pas eu le courage de dire. Je n'ai pas d'antécédents qui m'engagent, et vous en avez beaucoup. Je vais oser exprimer ce que vous pensez.

« J'ai connu autrefois M. de Pontmarlin, et je n'ai pas attendu ses succès pour rendre justice à toutes ses qualités d'homme agréable et de causeur fort spirituel. M. de Pontmartin s'est quelquefois souvenu de ses anciennes relations; j'ai été étonné pourtant que l'écrivain homme du monde et de bonne compagnie se fût permis, à d'autres fois, de juger si lestement et si souverainement de mes pensées et de mes sentiments intérieurs, comme lorsqu'il a écrit que « je n'avais jamais rien aimé et jamais cru à rien.» Je suis trop poli pour dire ce que je pense de cette manière d'interpréter les écrits, d'user et d'abuser de quelques paroles plaintives, et après tout senties, de poëte et d'artiste ; je croyais que M. de Pontmartin laissait ce procédé trop facile et trop simple à M. Nettement. Parce que M. de Pontmartin a gardé un reste de cocarde blanche et que moi je n'ai pas de cocarde (car je n'en ai pas), il se croit un singulier droit, et il abuse étrangement de son symbole.

« Sur Béranger, je déclare donc en toute sincérité que j'ai dit et très-nettement ce que je pense, tout ce que je pense, et qu'ajouter un mot de plus défavorable à l'illustre poëte, c'est aller non-seulement au delà de ma pensée, mais contre ma pensée.

« Il y a en littérature des nuances et des limites comme en politique. On va jusque-là, on ne va pas plus loin. On est de 89, on n'est par pour cela de 95, et c'est mém.e pour cela qu'on n'en est pas. On est du centre droit et l'on n'est pas pour cela de la Chambre introuvable de 1815. Je parle à M. de Pontmartin le langage qui lui est familier et qu'il aime.

« J'aime la sincérité en tout, et je n'aime pas les rôles. C'est parce qu'il y a eu un peu de rôle dans la conduite de Béranger que je me suis permis de relever quelques contradictions piquantes, rien de plus.

« M. de Pontmartin, qui se croit des principes, est dans le rôle et dans la coterie jusqu'au cou ; il est légitimiste par état, comme d'auties sont orléanistes ; il est homme de ce beau monde qui se

pique d'être moral sans pratiquer les mœurs, et de professer la religion sans aller toujours à confesse. Moi aussi, j'ai jugé pour mon plaisir M. dePontmartin comme j'avais jugé autrefois Déranger, et voici la note, depuis longtemps écrite, que je tire du même cahier familier d'où j'ai extrait quelques-unes de mes impressions de fond sur le poëte national. A chacun son tour :

« Je viens de lire les Nouvelles Causeries de M. de Pontmar- « tin. C'est facile, coulant; l'auteur a une fluidité nuancée et spi- « rituelle de détail, mais aucune résistance ni solidité de jugece ment, aucune proportion dans sa mesure des talents et dans la « comparaison des ouvrages, aucune fermeté, aucun fond. Il croit « avoir des principes, il n'a que des indications fugitives, des « complaisances ou des répugnances de société, et il s'y aban- « donne tout entier.

« Souvent de la grâce, mais le jugement frêle ; il n'a que peu « d'invention et d'initiative ; mais qu'on lui donne un commen- « cément d'idée ou les trois quarts d'une idée, il excelle à la « pousser et à l'achever.

« Son filet de voix est continu, intarissable et agréable autant « qu'une voix aussi fluette et aussi fêlée peut l'être; et, comme « l'a dit le poëte Barbier, il a de la parlotte en critique. »

« M. de Pontmartin peut croire que j'aime quelquefois à monter à l'assaut, et il se pourrait bien que, sous mon air de prudence en critique, j'y fusse monté plus souvent que lui.

« Il me reste cependant à déclarer que, si quelqu'un s'emparait de ce précédent jugement sur M. de Pontmartin, pour m'en faire penser sur son compte plus que je n'en ai dit, je protesterais de même, et que, ces réserves une fois posées, je n'ai plus que des compliments à lui faire toutes les fois qu'il n'a rien de bien solide à dire. Et quand il est surtout dans des eaux toutes contemporaines, c'est un très-agréable causeur. »

Sans doute ce qu'a écrit M. de Pontmartin est déjà oublié ; mais puisque, s'attaquant de la manière dont il l'a fait à un très-grand poëte et à un remueur d'idées, il a paru rechercher le genre de gloire qu'ont obtenu certains critiques de Voltaire, il n'y a pas de mal à ce que son nom, ici même, reste attaché au nom de Béran-

ger, comme celui des Patouillet et des Nonnotte l'est au nom de leur triomphante victime.

GCXXV

A MONSIEUR BÉRARD

Avril 1830.

Dubois, du Globe y a vu la Conciergerie * : il est épouvanté d'un pareil séjour. Il désirait être à la Force. Pourriez-vous voir, mais au plus tôt, M. Cléau*, et rendre à Dubois le service de le protéger auprès de cette autorité toute-puissante dans les prisons. J'ai promis à Dubois votre protection ; je sais que vous êtes accablé d'affaires, mais celle-ci est urgente, et il s'agit d'obliger un digne et excellent homme. Aussitôt votre démarche faite, ayez la bonté de m'écrire un mot pour m'apprendre le résultat.

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