‹ Correspondance de BérangerChapitre 67 sur 73 · CHATEAUBRIAND A BÉRANGER · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND A BÉRANGER

Mardi soir, 27 avril 1850.

J'avais, monsieur, lu comme vous les articles des journaux ; loin de me trouver offensé que l'on croie que j'ai cherché le prc-

* M. Dubois, député de la Loire-Inférieure sous le règne de Louis-Philippe, et directeur de l'École normale où il a si longtemps mainteau les études à une hauteur d'où on les a précipitées en 1852. Élève lui-même de l'ancienne École, il en était sorti en 1814 et avait enseigné jusqu'en 1820, époque où il fut suspendu de ses fonctions. Il fonda bientôt le Globe avec IDI. Lachevardière et Pierre Leroux. Ce fut l'organe de la fraction doctrinaire du parti libéral : la plupart des hommes qui ont occupé de hautes fonctions sous le règne de Louis- Philippe y firent leurs débuts. Le 15 février 1850, pour suivre dans l'arène le National qui venait d'être fondé, le Glohe devint journal quotidien. L'ar. ticle La France et les Bourbons en 1850 amena M. Dubois, son auteur, en cour d'assises. 11 fut condamné à quatre mois de prison et à 2,000 francs d'amende. Après 1850 le Globe, passé sous la direction de M. Pierre Leroux, devint le journal des idées saint-simoniennes. Rayé des cadres de l'Université après sa condamnalion, M. Dubois y fut rétabli au mois d'octobre 1850, avec le litre d'inspecteur général des études. L'année suivante il fut envoyé par la Loire-Inférieure à la Chambre des députés.

* Chef du bureau des prisons ù la préfecture de police.

mier un homme de votre talent, je le tiens à grand honneur. Tout ce qui ajoute à la renommée de la France m'est cher, et vous avez élevé la chanson jusqu'à la gloire. Restez donc chansonnier, monsieur, puisque vous le voulez, comme la Fontaine est resté fablier; mais pourquoi ne seriez-vous pas académicien, comme la Fontaine? Je ne sache pas qu'il y ait rien de plus immortel que lui parmi les quarante immortels.

Je suis bien fâché, monsieur, d'apprendre que vous êtes souffrant. J'irais moi-même vous demander de vos nouvelles si je n'étais un véritable manœuvre attaché à mon métier. Je suis aussi vieux que votre admirable Juif errant; malheureusement je ne puis plus courir comme lui, et je ne serai pas chanté par vous. Je mourrai assis et oublié, mais

La liberté va rajeunir le monde ;

Sur mon tombeau brilleront d'heureux jours.

Agréez, monsieur, je vous prie, l'assurance de ma vive admiration et de ma considération la plus distinguée. Chateaubriand.

GGXXVI

A MONSIEUR GUIZOT

28 avril 1830.

Monsieur, je me hâte de répondre à votre lettre : oui, je connais ce pauvre M. S*** et m'intéresse à lui. J'ai moi-même tâché de lui procurer quelque peu de travail, et n'ai pas réussi. Je suis persuadé que c'est faire une bonne action que de le tirer de la misère où il est plongé. Je ne lui crois pas une forte tête : la faute légère qui, par une suite de fatalités, lui a valu un an de prison, est le résultat d'un instant de faiblesse. J'ai fait ce que j'ai pu dans le temps pour le sauver, mais je vieillis, je ne suis plus heureux; témoin ce malheureux R***, condamné hier au bagne, et à qui je m'intéresse tant. Celui-là, ce n'est pas la faiblesse qui l'a perdu; mais il est aussi^un de ces hommes qu'une

main secourable, tendue à propos, eût empêché de retomber dans l'abîme. S***, avec de moins graves reproches à se faire; S***, que des juges plus indulgents auraient promptement rendu à la société, s'il n'est secouru à temps, peut aussi retomber; mais j'ose croire qu'avec du travail, et il en demande partout en vain, il sera à jamais préservé de toute rechute et ne donnera jamais occasion de se repentir de l'avoir obligé. S'il vous est possible, monsieur, faites cette bonne action, digne d'une âme comme la vôtre. Je lui crois des connaissances ; mais vous êtes plus que moi capable de les apprécier. Ce que j'ai pu voir à la Force, c'est que le travail est une passion chez lui. Aussi sa conduite en prison a-t-elle été exemplaire, et je ne dois pas omettre de dire que j'ai éprouvé de sa part des procédés d'autant plus délicats, que sa triste position les rendait plus difficiles.

En finissant, permettez-moi, monsieur, de me féliciter de la marque de confiance que vous voulez bien me donner. Recevez l'assurance de ma considération la plus distinguée '.

A MONSIEUR GUIZOT

43 mai 1830.

Monsieur, des particularités qui arrivent à ma connaissance m'engagent à vous prier de regarder comme non avenue la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire il y a quelque temps en faveur de S***. Si les doutes qu'on vient d'élever dans mon esprit se dissipent heureusement, je m'empresserai de vous en faire part. Jusque-là, monsieur, suspendez le projet que vous aviez de lui être utile.

Recevez, monsieur, l'assurance de ma haute considération ^

* \ ettre conuiiuuiquée par M. Guizot. - Lettre communiquée par M. Guizot.

CGXXVIII

A MADAME BRISSOT-THIVARS

24 mai 1830.

En vérité, vous voulez vous moquer de moi. Quoi! vous m'envoyez de si bonnes choses et vous me faites des excuses du peu, et puis, pour mettre le comble à la plaisanterie, vous me priez de vous continuer ma bienveillance. Je ne le vois que trop, vous me trouvez si vieux, que vous voulez épuiser avec moi toutes les formes respectueuses. C'est me rappeler mon âge trop cruellement, et je commence à douter de toutes les aimables qualités que j'avais cru remarquer en vous. Cela m'est d'autant plus pénible que j'avais la meilleure envie du monde d'oublier mes cinquante ans auprès de vous. Je profiterai de la leçon; mais, pour me consoler un peu, s'il est possible, venez me voir quelquefois et m'aider à vider les deux bouteilles, qui, sans cela, ne me rappelleraient que l'idée que vous avez conçue de moi. Vous voyez, madame, à quel prix je mets le pardon dont vous avez besoin. Ce n'est pourtant pas tout encore. Quand vous voudrez faire preuve de repentance, munissez-vous de biscuits, car je craindrais que ceux dont je ferais provision à votre intention ne fussent un peu trop durs lorsque vous visiterez ma retraite.

J'achève ma lettre sous les yeux de madame Lemaire S qui me charge de vous faire les plus tendres amitiés. Vous voyez que, puisqu'elle est là, elle se moque du qu'en dira-t-on. Mais je suis si vieux!

• C'est madame Cauchois-Lemaire qui fil connaitre madame et M. Brissot- Thivarsà Béranger. M. Brissot, neveu du conventiomiel, a été libraire avant 1850. C'est chez lui que s'assembla la dernière haute vente des Carbonari. Il devint directeur de la salubrité publique à Paris, après i 830, et en 1849 préfet du Finistère. Il est mort dansl'exercicp de ses fonctions.

Recevez mes hommages respectueux et l'assurance de mon parfait dévouement*. Déranger.

A MONSIEUR ROUGET DE LISLE

Mai.

Mon pauvre ami, j'ai appris avec bien du chagrin le nouveau malheur qui vous est arrivé. Vous voilà peut-être encore cloué pour quelque temps dans votre chambre. M. Perrotin, éditeur de mes vignettes et de la nouvelle réimpression de mes chansons, va à Choisy, et je l'ai prié d'aller vous porter ce petit mot et d'avoir la complaisance de me rapporter de vos nouvelles. Soignez-vous bien et dorénavant regardez mieux où vous mettez le pied.

Bérard est revenu, il y a déjà dix ou douze jours, mais je ne l'ai encore vu qu'une fois et un très-court moment; au reste, ne vous occupez pas trop de vos affaires.

J'ai lu votre opéra ; il me semble trop bien fait, trop bien écrit, trop bien pensé. La lecture m'a fait un vrai plaisir. Je n'ai qu'une critique à faire. Je trouve qu'Othello devient jaloux trop subitement ; il me semble qu'un chant où il eût repoussé ce sentiment par de tendres souvenirs, mais où, presque par refrains, la jalousie se fût fait entendre comme malgré lui, eût été mieux en situation et eût surtout fourni au musicien un motif plus original.

Je vous soumets l'observation, faites-en le cas qu'elle mérite.

Présentez mes respectueuses amitiés à M. le général Blein.

' Lellre communiquée p:ir m;iil;iiiio F. Brlssol-Tliivars.

GGXXX

A MONSIEUR FÉLIX CADET DE GASSICOURT

27 mai 1830.

Mon cher ami, j'ai été hier soir rue d'Artois *, mais il m'a été impossible de parler de l'affaire en question ^ Gela m'a donné le temps de réfléchir, et j'ai pensé qu'avec un homme qui parle plus qu'il n'écoute, il valait mieux écrire. J'ai donc fait une longue lettre où j'ai tâché de faire valoir toutes nos bonnes raisons avec adresse et précaution. J'ai proposé, comme meilleur moyen, une option publique pour Bayonne, en ajoutant que j'avais, en l'absence de la S***, donné le môme avis à Gonstant ^ Nous verrons si ma lettre fera bon effet; mais je pense que vous pouvez maintenant aborder votre homme, en ne vous montrant pas toutefois instruit de ma démarche qu'il ne vous communiquera pas.

Sur ce qu'il prétend que Paris doit avoir une députalion riche en talents et en réputation, je lui ai fait sentir que plus, cette fois, le choix de nos arrondissements tombait sur des hommes sans éclat, plus Paris montrait dans quelles intentions il les renvoyait à la Ghambre. Des choix d'illustrations diraient bien moins.

Je n'ai rien dit de la promesse qu'on pourrait obtenir du général; c'est la botte secrète.

J'irai ce soir, sans doute; mais, à te vrai dire, je ne suis pas fâché de lui laisser le temps de réfléchir. Les discussions avec lui ne valent pas un coup bien porté. Je crois même que, sans en savoir davantage, vous ne feriez pas

« Chez M. LaffiUe.

* Il s'agissait d'assurer la l'éélection des 221 votants de l'adresse au roi. Les soi-disant chefs de l'opposition lihérale, visant à l'ubiquité, tendaient à faire obstiicle à la réélection de tous les 221.

^ Benjamin Constant.

mal de vous hâter de le voir avant qu'il ait entendu d'autres voix que la mienne. Hier, il n'était au courant de rien, du moins il m'a paru ne rien savoir. Tout à vous de cœur.

CGXXXI

A MONSIEUR FÉLIX CADET DE GASSICOURT

29 mai 1830.

Mon cher ami, si j'en juge par les journaux, vous avez réussi dans votre ambassade. J'étais venu pour avoir des détails et t'apporter une lettre de Constant que j'ai reçue hier soir, dans laquelle il dit qu'il fera ce qu'on voudra. Tu conçois que, d'après ce peu de mots, j'ai jugé que de ce côté on désespérait de réussir. Aussi n'ai-je pas été étonné de la note des journaux de ce matin. Voilà tout ce que je voulais te dire. Adieu. Fais mes amitiés à ta femme.

GCXXXII

A MADAME FIRMIN

1" juin 1830.

Ma chère amie, j'étais à la campagne dimanche ; j'en suis revenu hier matin pour l'enterrement du dernier président de la république*; mais, n'étant rentré chez moi qu'à minuit, je n'ai pu te prévenir de l'impossibilité où j'étais d'accepter ton invitation, puisque c'est à cette heure que j'ai reçu ta lettre.

Je crains que vous ne m'ayez attendu, et j'en serais désolé. J'irai, avant ton départ, m'excuser de ce contre-temps. En

' Gohier (r^ouis-Jérôme), né à Seniblançay en 1746, mort à Paris le 29 mai 1830. En 1825, lorsqu'il publia ses Mémoires, il les intitula Mémoires d'un vétéran irréprochable de la Révolution, il faisait, dans un âge déjà bien avancé, de jolies chansons, comme le prouve la chanson de Béranger A monsieur

Gû/J.T(t82J).

attendant, fais mes amitiés à Firmin, et crois-moi de cœur tout à toi.

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