‹ Correspondance de BérangerChapitre 8 sur 73 · APOLLON · texte numérisé non relu

APOLLON

Apollon est le dieu dont l'imagination des anciens a le plus multiplié les attributs. Soit qu'on le confonde avec Phœbus, dieu du jour ou le soleil, ainsi que cela est permis, puisque, malgré l'opinion de quelques savants modernes, c'est la même divinité à qui l'on rend deux cultes distincts, soit qu'on ne le regarde que comme le dieu de la poésie, le conducteur des Muses, ce personnage brillant semble avoir été pour les Grecs le type de la beauté idéale; on l'a entouré de tous les prestiges que les poètes ont pu enfanter. La musique ne l'a pas moins célébré, et enfin la peinture et la sculpture ont rendu à ce dieu des hommages si éclatants, qu'elles en ont presque fait une divinité pour les peuples modernes.

Quelques mythologues ne veulent voir dans Apollon qu'un

être allégorique dont l'idée, selon eux, est due aux Égyptiens. Jls expliquent toutes les particularités qu'on en rapporte par les révolutions physiques que le soleil opère dans son cours. Cette opinion est fondée en partie, puisqu'en effet le culte du soleil, le plus ancien peut-être de tous les cultes idolâtriques, celui que les Perses et les Mèdes adoptèrent dans les temps les plus reculés, fut adapté par les Egyptiens et par les Grecs à celui qu'ils rendaient, les uns à Orus, fils d'Osiris et d'Isis, prince dont ils avaient reçu les plus grands bienfaits, les autres à trois personnages célèbres qui portèrent le nom d'Apollon et qui étaient originaires, selon Cicéron, l'un de Crète, l'autre d'Arcadie et le troisième des régions hyperborées. On sent d'après cela qu'il doit être presque impossible de reconnaître ce qui appartient à l'histoire de ce qui est du domaine de la fable dans les aventures dont Apollon est le héros. Nous les rapporterons donc sans en faire un examen approfondi .•

Jupiter ayant entretenu un commerce amoureux avec Latone, fille de Cœus et de Phœbé, exposa cette princesse à la fureur de Juaon, qui la fit poursuivre par le serpent Python pendant tout le temps de sa grossesse. Latone chercha vainement un refuge dans diverses contrées; enfin il fallut que Neptune fît sortir des flots l'île de Délos afin que cette infortunée pût se cacher pour faire ses couches. C'est là qu'elle donna le jour à Apollon et à Diane. Le Jupiter dont il est ici question est vraisemblablement le plus ancien des princes de ce nom qui régnèrent sur la Crète.

Selon la théogonie des Egyptiens, Latone n'était que la nourrice d'Apollon ou plutôt d'Orus, et, pour soustraire cet enfant d'Osiris aux persécutions de Typhon, usurpateur du trône d'Egypte et qui nous est peint dans la Fable comme un être effroyable et monstrueux, elle s'enfuit dans une île flot-

lante qui ne se fixa que lorsque le jeune prince fut hors de danger. La tradition relative à l'Apollon Cretois s'est visiblement accrue de celle qui concerne le prince égyptien. Lorsque Apollon eut atteint l'âge viril, il voulut venger sa mère des persécutions qu'elle avait éprouvées et tua le serpent Python à coups de flèches, victoire dont il lui revint le plus grand honneur et qu'il voulut rendre à jamais célèbre en couvrant le trépied d'un temple qu'il avait à Delphes de la peau de cet énorme animal, né du limon resté sur la terre après le déluge de Deucalion.

Un brigand à la tête d'une troupe nombreuse infestait les environs du temple de Delphes : le prêtre d'Apollon eut le courage de l'aller combattre avec quelques troupes, et, l'ayant vaincu, suspendit l'armure de ce brigand dans le temple qu'il venait de délivrer : voilà tout ce qu'il y a de vrai dans ce récit, à moins qu'on ne préfère en puiser l'explication dans la physique et dire que les exhalaisons fétides de la terre, après les ravages du déluge de Deucalion, ayant été dissipées par l'influence bienfaisante du soleil, donnèrent lieu à cette allégorie.

Quoi qu'il en soit, ce fut à cette occasion qu'on donna à Apollon le nom de Pythien et qu'on institua des jeux qui se " célébraient de quatre ans en quatre ans avec une solennité extraordinaire. Tous les peuples de la Grèce envoyaient à Delphes des députations ou théories composées de jeunes garçons et de jeunes filles chargés de présenter au dieu les plus riches offrandes et de faire des pompeux sacrifices. On chantait dans ces fêtes des hymnes en l'honneur d'Apollon, et une branche de laurier était le seul prix décerné au vainqueur.

Apollon, ayant conçu de l'amour pour Coronis, fille de Phlégias, fut averti par le corbeau, son oiseau favori, que

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cette nymphe aimait un jeune homme nommé Ischis. Il tua les deux amants et retira des flancs de Coronis le fruit de l'amour qu'il avait eu pour elle, et qui, élevé par le centaure Chiron, se rendit célèbre sous le nom d'Esculape, La naissance de l'Esculape grec, car il y en a aussi un égyptien, étant de beaucoup antérieure au temps où a vécu l'Apollon crétois, on doit penser qu'il s'agit ici de celui qui était originaire d'Arcadie et que nous croyons moins ancien. Dans la suite, Esculape étant devenu médecin habile et ayant ressuscité Hippolyte, fils de Thésée, la Fable raconte que Jupiter, irrité de voir un mortel usurper ainsi le pouvoir de la divinité, foudroya ce savant homme, et qu'Apollon, pour venger son fils, perça de ses traits les Cyclopes qui avaient fourni à Jupiter la foudre dont Esculape avait été frappé.

Le maître des dieux voulut venger à son tour ses fidèles serviteurs et il exila Apollon de l'Olympe. Ce dieu, réduit à la condition humaine, se retira chez Admète, roi d'une partie de la Thessalie, qui lui confia le soin de ses nombreux troupeaux. La mort inopinée d'Esculape et les malheurs de quelque prince fameux par son^goiit pour la poésie, peutêtre de l'Apollon arcadien, furent la source de cette fable. Cet Apollon, réfugié chez Admète, fut chargé par ce prince du gouvernement de plusieurs contrées, et, comme le nom de pasteur et celui de roi étaient presque synonymes alors, on représente Apollon gardant les troupeaux d'Admète. On suppose que, lorsqu'il avait cette occupation, Mercure s'amusa à lui dérober des bœufs et les traits dont il était resté armé, et qu'il employait avec tant de succès contre ses ennemis. Désespéré de cette perte, le dieu, réuni à Neptune, disgracié ainsi que lui, alhi offrir ses services à Laomédon, qui faisait construire les murailles de Troie et qui les employa à faire les briques duiiL il avait besoin. Quand l'ouvrage fut

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terminé, il leur refusa le salaire qu'il leur avait promis. Neptune, pour l'en punir, envoya un monstre marin qui ravagea les environs de Troie et Apollon frappa son peuple de la peste. Ces diverses circonstances ne peuvent avoir d'autres fondements que les malheurs que Laomédon s'attira par sa mauvaise foi et que les poètes attribuèrent à la vengeance des dieux.

Enfin l'exil d'Apollon eut un terme, et il reprit sa place dans l'Olympe; mais il eut auparavant différentes aventures amoureuses que nous allons rapporter d'après les poètes. Leucothée, fille d'Orchame, roi des Perses, lui inspira la tendre passion. Ayant pris la figure d'Euryomène, mère de cette princesse, il abusa d'elle et l'exposa ainsi à la colère d'Orchame, qui, averti par Clytie, autre maîtresse d'Apollon, fit enterrer vive la malheureuse Leucothée qu'Apollon métamorphosa en l'arbre qui produit l'encens. Cet arbre ayant porté autrefois le nom de Leucothée, et Orchame passant pour l'avoir planté le premier dans la Perse, cette fable s'explique facilement. Les anciens, ayant cru remarquer que la plante qu'on nomme héliotrope inclinait toujours ses fleurs vers le soleil, donnèrent un sens moral à ce phénomène : ils supposèrent que Clytie, fille de l'Océan et de Thétis, désespérée d'être abandonnée par Phœbus, qui lui préférait Leucothée, se laissa mourir de faim après s'être vengée de sa rivale, et fut métamorphosée en fleur par le dieu qui l'avait trahie.

Les anciens naturalistes croyaient aussi que le voisinage du tournesol ou héliotrope était nuisible à l'arbre qui porte l'encens, ce qui avait fait dire que Clytie, jalouse de Leucothée, était cause de sa mort.

Apollon éprouva aussi le plus vif attachement pour Cyparisse et Hyacinthe, jeunes gens dont la fin fut également

malheureuse. Jouant un jour au palet avec Hyacinthe, il atteignit de son disque le front de son ami qu'il blessa mortellement, ce qui fit dire que Zéphyre, épris aussi des grâces d'Hyacinthe et jaloux de la préférence que celui-ci accordait à Apollon, s'en était vengé en dirigeant le palet contre le favori du dieu. Quant à Cyparisse, qui n'a passé pour avoir inspiré de l'amour à Apollon que parce qu'il obtint des succès dans la musique et dans la poésie, on raconte qu'ayant tué par mégarde un cerf qu'il chérissait, il se donna la mort de désespoir. Apollon changea Hyacinthe en la fleur qui porte son nom, et Cyparisse en cyprès. La ressemblance des mots a seule fait inventer ces deux métamorphoses.

Si l'on recherche quelle cause a pu faire regarder Apollon comme le dieu de la poésie, il faut la rechercher dans quelque circonstance particulière à l'un des Apollons grecs. Nous croyons que l'un d'eux est vraisemblablement celui qui régna sur un canton de l'Arcadie, cultiva la musique et s'en servit pour donner des lois aux peuples qui lui étaient soumis. Une partie des premiers législateurs usèrent de ce moyen; et, parmi des hommes dont l'imagination était ardente, il devait les conduire à leur but. Apollon fut peut-être le premier qui fit connaître la lyre aux Grecs, et ce titre seul eût pu lui mériter l'apothéose; qui, le premier aussi, ait appliqué à ses lois un rhythme qui les ait fait différer un peu du langage ordinaire. H n'en aura pas fallu davantage pour le rendre un éternel objet d'admiration, d'autant plus que la grossièreté des temps aura mis un long espace entre l'époque où il brilla et celle oii il fut surpassé par ceux qui se crurent inspirés par lui. C'est dans cet intervalle que l'ignorance aura obscurci toutes les vérités historiques, et que la superstition se sera

emparée de ce personnage pour le placer dans l'Olympe, el en faire à la fois et le dieu de la poésie et celui du jour. Cette double attribution lui faisait deux cultes bien différents dans plusieurs pays, mais qui, dans d'autres, se confondaient quelquefois.

A MONSIEUR QUENESCOURT

19 août 1809.

Vous devez m'accuser de paresse, mon cher ami; je suis coupable, je le sens, d'avoir autant tardé à vous répondre; ce n'est pas le temps qui me manque, je vous le proteste. Je suis toujours fort peu occupé à mon bureau, où je jouis de la plus grande liberté. Je n'y aurais que de l'agrément, sans la bonté que S. E. le grand maître a de s'occuper de moi, pour me faire toujours quelque nouveau tour désagréable, ce qui a tout l'air d'une persécution mesquine. J'ai encore éprouvé de sa part la foi qu'on doit avoir en lui; il a fait réduire mes appointements de 1,500 francs à 1,'200, et ne me donne plus que le titre de commis expéditionnaire et d'employé extraordinaire. Arnault a vainement fait une note à ce sujet : elle n'a eu pour résultat que des promesses vagues et insignifiantes. Vous voyez, mon ami, que si le grand maître osait il me mettrait à la porte : mais je ne désespère pas que cela ne vienne. Je veux écrire à Lucien tout ce qui s'est passé dans cette circonstance : malheureusement je ne puis découvrir le lieu de sa retraite.

Je fais toujours des chansons pour me consoler de tous ces accidents, et, pour en faire en toute sûreté de conscience, I. .7

j'ai cessé le travail ennuyeux dont je m'étais chargé' et qui me causait un dégoût invincible ; vous direz que c'est bien mal choisir son temps ; mais, ma foi, mon ami, il faut encore mieux bannir la tristesse que la misère.

Apprenez-moi comment François de Paule vit avec ses parents ; dites-lui de me marquer si enfin il a reçu son paquet.

Si vous voyez ma bonne tante Bouvet, dites-lui que je ne l'oublie pas, que je ne passe pas un jour sans penser à elle, et qu'il me serait bien souvent nécessaire de l'avoir auprès de moi pour me rendre et plus sage et meilleur.

Defrance est-il remis de toutes ses fatigues ? Ne penset-il plus à ce charmant Paris? Bien des compliments à M. et madame Laisney, qui ne m'oublient sans doute pas. Embrassez Laisney et Dclaporte. Mes amitiés à mademoiselle Julie. Que Beaulieu pense à moi quelquefois. Je vous embrasse de tout mon cœur.

A MONSIEUR QUENESCOUKT

(Fin d'août) 1809.

Pardonnez-moi ma paresse, mon cher ami, elle est à une terrible épreuve dans ce moment ; notre bureau est surchargé de besogne, et je ne travaille jamais moins de cinq heures par jour. Plaignez le paresseux. Mais vous tous, mes camarades, êtes-vous tranquilles? Celte garde nationale'^ vous laisse-t-elle en repos? Laisney est-il tou-

* Les esquisses mythologiques dont il vient d'être donné un éclianlillon.

2 C'est le 29 juillet ([ue parut devant l'Escaut l'expédition anglaise qui, prolilant de l'absence de l'Empereur, occupé alors sur le Danube, essaya de prendre ou de détruire Anvers. Toute la France septentrionale fut émue de cette insulte. Fouché, qui en ce moment remplissait les fonctions de M. Crélet, le ministre de l'intérieur, i)rit sur lui d'organiser révolulionuairement la défense, et, en quel-

jours auprès de ses parents? Dcfrance u-t-il été obligé de marcher? Et vous, mon cher Quencscourt, avez-vous été obligé de prendre l'épaulette? Si vous allez à Boulogne, n'oubliez pas surtout d'emporter vos sabots, car François de Paule m'écrit que l'on n'y a pas très-chaud. Je vais ré])ondre à ce brave François, qui semble tout disposé à se battre gaiement, si l'occasion s'en présente. Et notre caporal Poticier? est-ce sa présence à Anvers qui en a éloigné* les Anglais? cela pourrait être, au moins on connaît M. Policier^. Vous savez que nous montons aussi la garde à Paris. J'ai tort de dire nous, car je ne sais comment cela se fait, mais je n'ai point encore eu mon tour. Je ne le désire pas, non que je veuille éviter les charges générales, mais parce que je me trouverais exposé à un examen sérieux au sujet de la conscription. Vous pouvez bien penser que, malgré cette réflexion et l'espèce de danger que je cours, je n'en suis pas moins tranquille. C'est le cas de parler de Delaporte ; je ne le plains pas ; je ne sais pourquoi il me semble que l'état militaire est le seul qui lui convienne; un bureau devait être une prison pour un homme de ce caractère : il a ce qu'il faut pour faire un bon militaire, et l'on ne peut que lui souhaiter un avancement rapide. Le cousinage avec Domont pourra lui être très-utile à cet égard. Si ma manière de voir n'est pas juste, au moins est-il à désirer qu'elle soit la sienne. Faites-lui bien des amitiés de ma part, et dites-lui que, s'il veut prendre sur sa paresse pour m'écrire, il me fera plaisir.

qucs jours, sous le commandement de Bcrnadotte, il poussa vers l'ennemi toutes les gardes nationales de nos départements du Nord.

' Les Anglais se retirèrent le 5 septembre.

s Allusion à des couplets de Déranger qui commençaient ainsi. M. Poticier était l'un des frères du couvent des Sans-Souci.

Si vous voyez Forgel, dites-lui que je m'occupe de so affaire, mais sans trop savoir comment m'y prendre pour remplir son intention, étant fort peu au courant de tout ce qui regarde cette partie. Dînez- vous quelquefois ensemble? Parlez-vous de Paris? Gomment se portent les bons parents de Jean-Louis? M. Defrance est-il en meilleure santé? Beaulieu est-il toujours frère Ripailles? Je chante fort souvent les chansons que j'ai faites à Péronne, et je vois que tous ceux qui les entendent voudraient pouvoir faire partie de la société pour laquelle elles ont été faites. J'en fais toujours de nouvelles. Je vous en porterai une provision au printemps prochain ou au commencement de juin sans faute.

Bien des amitiés à mademoiselle Julie. N'oubliez pas le chansonnier vengeur des chevaliers de l'arc ^ Embrassez tout le monde pour moi et croyez à l'attachement de votre ami. Béranger.

J'écrirai incessamment à ma tante Bouvet.

XXYII

A MONSIEUR QUENESCOURT

(Septembre) 1809.

Eh bien, mon cher ami, qu'y a-t-il de nouveau dans votre ville? Comment se portent tous les amis? Projetez-vous encore quelque voyage de Paris? Attendrez-vous celui que je dois faire à Péronne au printemps ? Il y a bien loin d'ici au printemps? Voilà les questions que j'ai à vous faire. Quant à vous, mon ami, au nom de tous les moines du couvent,

' Béranger a raconté dans 3Ia Biographie toute celte histoire des chevaliers de l'arc de Péronne dont il railla la maladresse et qui faillirent lui l'aire éprouver le sort de Piron à Beaune. 11 parait que quelque poète du monastère (M. Defrance) avait cliansonné Béranger à cette occasion.

DE RERANGER. 101

vous me demandez sans doute ce que je fais. J'ai à vous répondre qu'il y a de mon côté plus de plaisir que d'argent, ce qui ne doi t pas vous surprendre ; j'ai bien aussi quelques affaires, je m'en occupe le moins qu'il m'est possible, comme vous pouvez bien le croire. C'est la meilleure excuse que je puisse donner à ceux qui me reprochent de n'être point exact à remplir les missions et commissions dont on peut me charger : ceci vient à propos de la négligence que j'ai mise à faire ce que Forget m'avait prié de faire pour lui, et, en conscience, je ne me rappelle plus trop ce que c'est. Je présume, au reste, que son affaire est maintenant finie.

J'ai reçu il y a quinze jours une lettre du sergent-major* qui paraît se plaire infiniment à Boulogne; il me demande une chanson militaire ; j'ai bien des chansons de corps de garde, mais je n'en ai pas encore fait daits le genre qu'il semble m'indiquer.

J'avais dit que j'attendais notre réunion pour vous faire connaître les nouvelles chansons que j'ai faites, et il y en a de très-grivoises; mais cependant je cède au désir de vous en envoyer une très-sage sur ma vocation ^ ; vous la chanterez entre vous, et elle vous rappellera un ami qui, dans les sociétés où de pareilles futilités le font applaudir, n'est nulle part aussi content ni aussi joyeux qu'il l'a été avec vous tous. Bourdon et Bosquillon ne peuvent vous oublier; mais j'oublie, moi, de vous témoigner pour eux le plaisir que votre souvenir leur fait toujours.

* François de Paule Forget.

* C'est celle qui commence par ces vers :

Jeté sur cette boule Laid, chélif et souffrant.

Il est agréable de la relire après avoir lu toutes ces lettres. Elle est bien à l'unisson des sentiments qu'elles expriment.

Bien des amitiés à mademoiselle Julie ; que Jean-Louis embrasse ses bons vieux parents pour moi.

P. S. Mes compliments à tout ce qui est connaissance. Quant à mes amitiés, vous savez à qui vous les devez faire.

A MONSIEUR WILHEM

Université impériale, le vendredi 1" décembre Air : C'est le meilleur homme du monde.

Dimanche S nous verrons cinq rois Faire oublier Dieu dans l'église.

Us m'y chercheront, je le crois, Et j'ai fait blanchir ma chemise.

J'ai le chapeau, j'ai l'habit noir, J'ai des bas fort bons pour la crotte J'aurais tout ce qu'il faut avoir.

S'il ne me fallait point de culotte.

Vive cette bonne Geoffrin,

Qui culottait l'Académie!

Des neufs Sœurs, et c'est mon chagrin,

Rien différente est la manie !

Leur honneur, auquel je crois peu.

Est en grand péril sous leur cotte;

Car ces dames se font un jeu '

De voir leurs amants sans culotte.

Toi, dont le cœur est généreux.

Toi, que j'ai w. toujours sensible.

Toi, qui jamais d'un malheureux N'as trouvé la plainte risible.

Toi, qui vis comme Robinson, Tandis que le sort me ballotte, Toi, qui peux garder la maison.

Veux-tu me prêter ta culotte?

* Le dimanche 5 décembre 1809 il y ont un Te Deum à Notre-Dame. Napoléon était revenu récemment de Vienne. Les rois de Saxe et de Wurtemberg

DE BÉRANGER. i03

C'est ta culotte de soie noire dont il est question ; sans elle, je renonce au Te Deum; mais avec ou sans culotte, je n'en serai pas moins ton plus sincère ami.

Ce 20 décembre 1809.

Malgré la volorité bien ferme de vous répondre à la date que vous me donniez, mon ami, il ne m'a pas été possible de le faire. Des accidents de tous les genres m'en ont empoché. Quatre de mes parents ont été à la mort depuis un mois, et j'ai été continuellement occupé autour d'eux. La tante* chez laquelle demeure ma sœur est presque dans un état complet d'infirmités; magrand'mèrc^ est tombée en paralysie; c'est un surcroît de charges. Un oncle^, pour qui j'avais souscrit un billet de 150 livres, a été aux portes du tombeau, et j'ai été obligé de faire des fonds pour payer le billet que j'avais fait par complaisance ; enfin je ne puis vous dire combien d'événements fâcheux ont rempli une partie de mon temps. Je mets du nombre le chagrin que m'a causé le départ de Forget* pour l'Espagne. Du mercredi où je l'ai revu, jusqu'au dimanche où il est parti, je n'ai pas été avec lui autant que je l'aurais voulu. Nous nous sommes fait nos adieux en pleurant, et tout le temps que nous avons passé ensemble, il m'a paru très-affecté. Je ne vous ai pas dit, lorsque je vous ai écrit sur l'objet des démarches qu'il m'avait prié de faire, que je ne voulais pas me mêler d'une affaire qui, par sa

Murât et son frère Jéi-ôme rattendaicnt ; cette pièce de vers, un peu eorriiïée, se trouve dans Ma Biographie.

* Mademoiselle Sophie Béranger n'était pas encore entrée en religion.

* La grand'mère Champy.

^ L'oncle Merlot, probablement.

* Florimond Forget.

réussite, pourrait l'exposer au danger d'aller en Espagne. Je regrette beaucoup qu'elle ait réussi ; puissent mes pressentiments n'être pas vérifiés ! Je lui ai expédié, à Bayonne, une lettre de recommandation du baron Larrey, inspecteur en chef des hôpitaux de l'armée, pour le pharmacien en chef de Madrid ; cette lettre, que je n'avais pu avoir pendant son court séjour ici, lui sera utile, je l'espère. D'ailleurs, M. Larrey partant dans peu pour l'Espagne, et ayant promis de le servir si l'occasion s'en présentait, je ne négligerai pas de faire passer à Forget les lettres nécessaires pour le rappeler au souvenir de cet homme bon et serviable. Puisqu'il y est, il faut tout faire pour lui rendre ce nouveau parti heureux. Vous voyez, mon ami, que par tant de raisons je dois obtenir mon pardon de n'avoir pas répondu à l'invitation que vous m'aviez faite de vous écrire et de vous envoyer une chanson pour la Saint-Nicolas. J'ai pourtant fait cette fête, et Forget avec nous encore ! Vous savez que je ne néglige jamais les occasions dç m'amuser, même au milieu des malheurs et des embarras. J'ai donc fait une chanson pour notre société; mais elle n'a été commencée et lînie que le jeudi, lendemain du jour ou vous deviez rire. Je vous la chanterai au mois de mai, ou au carnaval, si le diable me pousse du côté de vos caves. Adieu, mes amis; adieu, mes pères, mes frères, soutenez la gloire du couvent. Embrassez pour moi mademoiselle Julie. Quant à vous, mon ami, comptez sur mon éternelle amitié.

A MONSIEUR QUENESCOURT

12 janvier 1810.

Je vois, mon cher ami, que vous voulez que je vous fasse ma visite de bonne année avant que vous me fassiez la vôtre.

DE DERANGER. 105

Et je voudrais bien savoir, monsieur, sur quoi vous fondez cette distinction à votre avantage. L'âge milite en ma faveur ; les rangs sont nuls des deux côtés ; les titres, il est vrai, ne sont pas égaux ; car parmi nous l'on a un titre sans avoir de rang, et vous êtes prieur tandis que je ne suis qu'un pauvre frère quêteur. C'est sans doute là-dessus que vous vous fondez ; vous savez trop que l'amitié est au moins égale de part et d'autre, et que s'il n'en est pas de même de la fortune, c'est faute d'avoir terminé nos comptes, puisque vous m'avez proposé de partager la vôtre, et que vous m'avez même déjà donné plusieurs à-compte. C'est donc en qualité de frère que je vous fais mes souhaits de bonne année, et non autrement, entendez-vous? Ne les en croyez pas moins sincères ; chargez-vous de ceux que je fais pour mademoiselle Julie, qui, j'en suis sûr, en fait aussi pour moi, sans prendre garde si les miens ne sont pas un peu tardifs. Passons à des objets plus sérieux : Je viens de recevoir une lettre de Forget ; il paraît que sa santé n'est pas bonne, ce qu'il est inutile de dire à ses parents. Il ignore encore la retraite du comte Dejean, son protecteurs et il n'y a pas de doute que cela doive l'inquiéter. J'espère toujours que la lettre que je lui ai fait parvenir à Bayonne, où il m'annonce l'avoir trouvée, lui -sera une bonne recommandation, et je n'oublierai pas de le faire recommander de nouveau à M. Larrey lorsque celui-ci se rendra en Espagne. Instruisez-en mon oncle pour le tranquilliser à cet égard. M. Larrey peut beaucoup, et je crois même qu'il peut plus que M. Dejean : le tout est qu'ils se rencontrent et que 'Forget lui convienne. Je présume que François de Paule doit être rentré chez ses

1 Le comte Dejean, membre de l'administration de la guerre depuis 4802, venait de quitter cette place pour les fonctions de grand trésorier de la Légion d'honneur.

parents ou définitivement attaché au service. iMon oncle me laisse entendre que cela ne lui ferait pas grand'peine. C'est au fait ce que François de Paule a de mieux à faire avec un caractère comme le sien. La lettre de mon oncle m'a fait un grand plaisir ; je l'ai reçue en même temps que celle de Forget.

Un événement auquel je devais m'attendre, mais qui est venu dans le moment le plus contraire, c'est l'arrivée à Paris de cet enfant* dont je vous ai parlé quelquefois. La nourrice, impatientée de voir que la mère ne tenait aucun des engagements pris pour le passé, comme nous en étions convenus ensemble, a ramené l'enfant, et cela me fait un surcroît de charges considérable, d'autant plus que le premier moment a été doublement coûteux. Outre les embarras pécuniaires, vous ne samnez croire, mon ami, et je le dis à ma honte, combien l'idée de ma liberté désormais enchaînée par le nouveau rôle que je suis obligé de jouer, me cause de chagrin! Je ne suis pas maître des regrets que cela me donne ; mais vous pouvez bien penser que ma conduite envers l'enfant n'en est pas moins celle qu'il me convient de tenir. Ah! mon ami,, le dernier rire de ma jeunesse s'évanouit donc aussi? La gloire, l'amour n'éveillent plus en moi qu'un sentiment fugitif; mais la liberté me restait : elle réparait toutes mes pertes, et il y faut renoncer. Qui pourra compenser cette perte-là? Rien, mon ami, rien. Je crains bien de dire adieu aux chansons. Ne voilà-t-il pas déjà que je n'ose plus nourrir l'espoir d'aller vous égayer aux jours gras, et pourtant j'en avais bien l'envie! Je vous embrasse, mon cher Quenescourt, et vous prie de faire mes compliments à toutes les personnes que j'ai vues chez vous.

* Lucien Paron.

DE BERANGER. iOl

Communiquez la première partie de ma lettre à ma tante Bouvet.

Dans la lettre XXXI, qui suit, le nom de mademoiselle Judith Frère paraît pour la première fois.

Certains critiques*, très-difficiles à contenter, ont pensé que Déranger, dans Ma Biographie, leur devait une longue histoire de l'amitié qui l'a uni toute sa vie à mademoiselle Judith. Pourquoi ne lui a-t-ilpas donné, disent-ils, « dans l'histoire littéraire la place qu'elle occupa dans la vie réelle? » Ces critiques oublient qu'ils ont rétréci, dans les limites de la portion congrue, la place dont Déranger a le droit de disposer dans l'histoire littéraire. Jamais blâme ne fut plus mal fondé que celui-là. Si Déranger avait entretenu ses lecteurs des particularités de sa vie intime, quels beaux cris ils eussent poussés ! On les entend d'ici.

Les collecteurs d'anecdotes ont été mal renseignés lorsqu'ils ont dit que mademoiselle Judith Frère était la nièce de M. Valois, maître d'armes dans la pension où fut élevé Déranger en 1789, et que son oncle se servait d'elle comme d'un prévôt pour donner des leçons à ses élèves. Ce professeur d'escrime s'appelait Levalois. Il avait en effet une nièce que Déranger a beaucoup connue ; c'est madame Redouté, qui fut aussi la nièce du peintre de fleurs de ce nom. Judith était sa cousine germaine. Ni l'une ni l'autre n'ont touché aux fleurets de M. Levalois. Mademoiselle Judith était la jeune fdle la plus douce et la mieux élevée. Déranger, qui l'avait entrevue dès le temps où il demeurait avec sa mère dans la rue Notre-Dame-de-Nazareth, ne la connut bien qu'en 1 796, au moment où elle allait avoir dix-huit ans. Il la rencontra chez une tante fort respectable, mademoiselle Robe, qui l'élevait et qui lui laissa, en 1818, les chétifs débris d'une fortune détruite par la Révolution. Quoiqu'elle n'ait demeuré sous le toit de Déranger qu'à partir de 1855, on peut dire que cette amie a partagé sa vie tout entière : elle n'est morte que trois mois avant lui. Elle avait été fort belle; elle avait conservé dans la vieillesse l'art de chanter avec pureté et avec grâce ; elle était pleine de

* Voir Erre?/ rs des critiques deBéranger, p. 49 (in-52, 1858).

sens, elle élait pour lui une digne compagne. Est-il nécessaire de dire que cette l'emme qu'il aima toute sa vie d'une tendresse si respectueuse n'est pas la coquette et légère Lisette des chansons ? Il n'y a que deux ou trois chansons de Béranger où reste gravé le souvenir de mademoiselle Judith. C'est Maudit Printemps, c'est la Donne Vieille, l'une des pièces les plus tendrement émues qu'il ait écrites, et la ravissante romance dont le refrain est :

Grand Dieu, combien elle est jolie !

La plus exquise délicatesse y respire à chaque vers. C'est donc une erreur très-grave que de l'aire de cette excellente amie, si fière et si dévouée, l'héroïne de quelques couplets légers. Il suffisait de lire avec soin les anciennes chansons de Béranger pour ne pas tomber dans ces erreurs. Les chansons nouvelles montrent bien nettement que la Lisette n'est qu'un personnage de fantaisie que Béranger a emprunté au dix-huitième siècle^

Va revoir chaque Lisette Qui t'a devancé là-bas,

dit-il quelque part. Ailleurs encore il dit :

Et la beauté tendre cl i-ieuse Qui de ses fleurs me couronna jadis

Vieille, dit-on, elle est pieuse :

Tous nos baisers les a-t-elle maudits?

J'ai cru que Dieu pour moi l'avait fait naître; Mais l'âge accourt qui vient t«ut effacer ;

0 honte ! et sans la reconnaître, Je la verrais passer !

Il est impossible d'appliquer ces vers, que le poëte consacre au souvenir de ses amours volages, à la tendre amie que Béranger ne quittait plus au moment où il écrivait ses dernières chansons. Jamais il n'a donné à personne le droit de mettre un nom qu'il vénérait sur les marges de son livre. Mademoiselle Judith, jusqu'à la fin de sa vie, a séduit tous ceux qui l'ont connue

' Chaulieu avait depuis longtemps chantonne Lisetle. M. Sainte-Beuve, dans un article fort louangeur (1855), a indiqué le rôle tout à fait imaginaire que le personnage de Lisette a joué dans les Mercures de France du dix-huitième siècle et qu'il continua de jouer dans les premières chansons de Béranger.

DE DERANGER. 109

par la délicatesse de son. esprit et la grâce sévère de son langage. Il arriva un jour où Déranger fut obligé de parler d'elle au public. On avait eu l'étrange idée d'annoncer le mariage de Déranger « avec sa servante». Déranger n'exprima pas toute son indignation, mais il la fit sentir sous l'ironie de sa réponse.

Cette lettre se retrouvera à la date du 5 juin 1848. Déranger ' y venge Judith. C'est, dit-il, « une amie de ma première jeunesse à qui je dois de la reconnaissance. Plus favorisée que moi par sa position de famille, il y a cinquante ans qu'cllle rendait à ma pauvreté bien des petits services d'argent. » Et d'autres services encore dont Déranger ne voulait pas alors entretenir le public. Lorsqu'on 1809, comme nous venons de le voir, il eut à se charger, dans sa détresse, du jeune Lucien Paron, Judith adopta cet enfant d'une mère qu'elle ne pouvait aimer et elle le soigna longtemps comme si c'eût été son propre fils.

Jamais aucun soupçon ne l'atteignit au milieu des compagnies où elle eut à paraître. Judith a été la constante, l'irréprochable amie de Déranger.

Voici un extrait du contrat de mariage des parents de Judith; Déranger avait conservé ce contrat parmi ses papiers de famille. « lOdécembre 1777. Contrat de mariage passé devant M" Laisné, notaire à Paris, entre M. Louis Frère, demeurant à Paris, rue Sainte-Marguerite, paroisse Saint-Sulpice, maître pâtissier, et Madeleine-Judith Dourgeois, demeurant grande rue du Faubouro-- Saint-Antoine, fille majeure de Nicolas Dourgeois, bourgeois de Paris.

« En présence, savoir : du côté du futur époux, de Marie-Thérèse Frère, sa sœur; de demoiselle Élisabelh-Jeanne-Françoise Frère, aussi sa sœur; de Jean-Denis Decreuseux, beau-frère; de Jacques-Dernard Frère, son frère ; de Jeanne-Félicité Gobille, femme Frère, belle-sœur; de François Frère, cousin germain; de Charles-Louis Frère, son frère; de Jean Chevalier, chanoine de Notre-Dame, cousin; de Marie-Anne de Saint-Martin, femme Frère; de Marie-Adélaïde Frère, cousine germaine; de Nicolas- Remy Dlondeau, prêtre, curé de Saint-Denis, ami ; de sieur Louis Dubois, officier, ami; de Louis-Jacques Deveaux, pâtissier, ami ; de Marie-Louise Rambour, femme Deveaux, amie.

JIO CORRESPONDANCE

« Et du côté de la future épouse : de Denise-Catherine Bourgeois, veuve de sieur Nicolas Robbe, tante paternelle; de sieur Julien Lcvalois, cousin; de Marie-Adélaïde Bourgeois, fdlc majeure, sœur; de Jean-François Olivier, cousin; de Marie-Adélaïde Cavernier, cousine germaine; de Marie-Victoire Cavernier, cousine germaine ; des sieur et dame Cottelle, cousin germain; de François Robbe, sculpteur à Paris, cousin germain ; de Anne-Nicole Brasseur, marchande mercière ; de Anne Robbe ; de Charles-Bernardin, congier ; de Debeaureceul, prêtre, curé de Sainte-Marguerite, licencié en théologie de la Faculté de Paris, ami ; de maître Jean-Charles Courtin, avocat en Parlement, ami; de Jean-Baptiste Midy, ami; de Marguerite Midy, amie; de René Magin, huissier; de madame sa femme, amie ; et de Jean- Louis Magin, ami,

« La future apporte l,oOO livres de rente perpétuelle et 5,500 livres en créances. »

Mademoiselle Judith-Nicole Frère est morte le 8 avril 1857, à Paris, rue Vendôme, n° 5, trois mois et huit jours avant Béranger, âgée de soixante-dix-huit ans et demi.

A MONSIEUR BQSQUILLOiN WILIIEM

14 janvier 1810.

A demain, mon cher Bosquillon. Judith viendra de trois heures et demie à quatre heures, et t'amènera mon Normand, dont elle ne peut plus se séparer, ce qui prouve plus en sa faveur qu'en faveur du personnage.

Ma sœur sera aussi des nôtres. Le restaurateur f'era-t-il crédit pour tant de monde ? Arrange-toi : je n'ai pas un sou. Tout ce que je puis faire, c'est de porter un gâteau des rois, ce à (juoi lu ne penserais pas sans doute, et qui ne l'era pas mal, quoique nous soyons le L4 ou 15 janvier. J'espère quv celui qui sera roi n'en aura pas un règne moins heureux

DE BÉRANGEU. IH

pour ctrc venu un peu Lard. Bien des elioses à mademoiselle HenrieLLe, si lu la vois avant moi. Ton ami, Bérangeu.

J'oubliais de te dire que nous sommes tous enrhumés, ce qui pourrait bien nuire un peu à nos plaisirs \

A MONSIEUR QUENESCOUUT

Gc 20 (janvier) 18J0.

Je vous réponds à la hâte, parce (jue l'heure de la grande poste me presse.

En me tirant d'une situation désagréable, vous m'avez placé dans une autre qui ne l'était pas moins. J'ai d'abord cherché à me rappeler si dans mes lettres je vous avais dit quelque chose qui eût l'air d'une demande d'argent; il m'a semblé que je ne vous avais parlé que de me^embarras. Quant aux vôtres, je ne les ignorais pas, et c'était une raison de plus pour moi de vous peindre les miens. Avec plus de détail et moins de circonspection, je n'aurais pas dû douter que vous fussiez dans le cas de faire un effort en faveur d'un ami ; mais vous devez penser qu'en en sentant tout le prix, j'ai regretté de voir que vous vous missiez dans une très-grande gêne. Sans l'extrême besoin que j'avais, et que vous connaissiez, je ne sais si j'aurais profité du sacrifice que vous me faisiez; mais j'ai senti que c'eût été m'en rendre indigne, et c'est surtout ce qui m'a déterminé.

Comptez sur ma reconnaissance et sur celle de tous ceux

* Cette lettre se peut passer de commentaires. Elle est du temps où le chantre des Gueux trouvait ses tableaux sans se mettre l'imagination à la torture. Il subissait alors les leçons et connaissait les joies de la misère. Rien n'est consolant comme ces lettres d'un honmie célèbre écrites avec gaieté dans une chambre sans feu où l'envio n'entra pas, d'où l'espérauce ne sortit jamais.

qui m'entourent, et qui tous sont habitués à prononcer votre nom avec ce sentiment de satisfaction que fait naître le récit des bonnes actions.

Pardonnez à mon griffonnage; mais j'ai les doigts engourdis par le froid. Je vous embrasse, ainsi que mademoiselle Julie.

Adieu, mon ami. Vous voyez que je ne me fatigue pas en rcmercîments ; mais vous savez aussi bien que moi ce qui se passe dans mon cœur.

Bien des choses à tous les frères.

xxxni

A MONSIEUR QUEKESCOURT

15 février 1810.

Je viens de mettre à la diligence le petit paquet contenant l'aune de toile que vous m'avez demandée.

Que mademoiselle Julie m'excuse si je l'ai fait attendre. La personne que j'avais chargée de l'acquisition ne s'est point hâtée, et, l'achat fait, j'ai négligé pendant plusieurs jours de le faire partir; mais enfin tout vient à point à qui veut attendre, et je ne suis fâché maintenant que dans la crainte que j'ai que l'étoffe ne paraisse pas assez conforme à l'échantillon ; elle ne me semble ni aussi fine ni d'un carreau tout à fait pareil. Dans tous les cas, le mal serait facile à réparer.

Vous ne devez pas douter, mon ami, que je ne partage vos craintes à l'égard de Delaportc. Je ne puis expliquer autrement que vous son silence. Vous auriez dû écrire au dépôt, et nul doute qu'on ne vous eût donné les renseignements que vous désirez. Si, au reste, il vous en est parvenu,

DE BÉRANGEU. H3

je compte que vous vous hâterez de me les communiquer. Je les attends impatiemment.

La honte que vous montrez à propos de certaine bêtise, qui vous coûte 200 francs, m'a paru tout à fait aimable. 11 est digne -de vous de rougir devant ceux que vous obligez.

Mon ami, je travaille, dans ce moment, à en perdre le sommeil. Ce que je ûùs n'aura peut-être aucune suite; mais enfin c'est encore une tentative qu'il faut faire. Je me contenterai de vous dire maintenant que ce que je fais est pour moi d'un grand agrément.

Bonjour à tous les amis. Je les embrasse, ainsi que vous et mademoiselle Julie. Bien des choses pour moi à vos parents. J'attends des nouvelles de Forget, datées de Madrid. Je vous ai dit sans doute que j'en avais reçu de Bayonne.

A MONSIEUR QUENESCOURT

Université impériale*, samedi, 1810.

J'allais vous écrire, mon cher Quenescourt, lorsque j'ai reçu votre lettre. Je vous croyais malade des suites du voyage. Votre lettre m'a fait d'autant plus de plaisir que j'avais déjà reçu deux missives du Mont-Saint-Quentin, l'une de mon oncle ^ l'autre de ma tante, et que j'étais assez embarrassé pour répondre à la première, dont le sens, tout à fait amphigourique et sentencieux, n'est devenu clair pour moi qu'à la réception de la lettre de ma tante. Cependant je ne pouvais pas m'en servir, puisqu'il me paraît

' Ces mots : Université impériale, sont un entête imprimé sur le papier de la lettre.

2 Bouvet.

(jirellc ni'élail écrile en secret.. Enfin, j'ai repondu au Conlemplateur des merveilles de ta nature, et ma lettre est presque aussi haut montée de style et aussi inintelligible que la sienne : pourvu qu'elle ne produise pas un effet contraire à celui que j'en attends ; c'est tout ce q^ue je demande.

Ce que vous me dites dé Laisney me tranquillise ; diteslui que je me rappelle en ce moment lui devoir une réponse, et que je la lui ferai incessamment.

Je suis très-fâché de voir Defrance persister dans un projet si peu raisonnable et si peu d'accord avec son humeur. J'espère que son père aura assez d'empire sur lui pour le faire renoncer enfin à cette idée, qui vraisemblablement ferait son malheur.

J'ai eu une grande querelle avec Lucien ; à peine sommes-nous raccommodés. Le chagrin que ces tracasseries-là me causent m'a engagé à m'occuper de le mettre en pension. Dumouchel ^ m'a parlé d'un homme respectable, et d'un caractère aimable, qui tient une petite maison d'éducation près de Magny, à douze lieues de Paris. Comme je ne me soucie point qu'il soit élevé à Paris, j'ai commencé à prendre les informations nécessaires, et malgré le prix un peu fort qu'on me demande, il est vraisemblable que je m'arrangerai avec ce brave homme. On^ m'avait proposé de le faire entrer dans un lycée de province, à trois quarts de bourse, peut-être même à bourse entière, mais je ne puis me décider à cela ; je crains trop qu'il n'en résulte une espèce d'abandon forcé, et que le caractère, qu'il est encore plus essentiel de bien diriger que l'éducation, n'ait à souffrir sous la férule de quelque pédant.

D'aujourd'hui en huit, à celte même heure, Bosquilloii

' M. Dumouchel est l'un des vieux amis de J3éranger. il lui asuivccu. ^ Col on dési;;nc Aniaull.

prononcera le oui solennel. Je n'ai point encore décidé si j'irais à sa noce. Il vous dit bien des choses, et regrette toujours de n'avoir pu vous faire ses adieux.

J'oublie la nouvelle affaire des archers * : sont-ils encore en colère? c'est pour le coup que je n'oserai plus retourner à Péronne ! et M. Auger ! Je pardonne à Defrance de s'être laissé voler sa chanson, puisqu'il a démasque le Tartuffe de gaieté. Embrassez mademoiselle Julie. Bien des choses à madame Noël, et mille amitiés à tout le monde.

C'est ici le lieu de placer deux pièces infiniment curieuses. Elles ont été écrites sans doute un peu plus tard que la lettre qui précède ; mais elles prouvent d'une manière si touchante les soins que Béranger prit pour former l'intelligence et le cœur du jeune Lucien Paron qu'elles viennent à merveille. à la fin d'une lettre où il se plaint de voir sa sollicitude suivie de si peu d'effet. L'enfant était d'une nature rebelle à toute éducation morale, si bien dirigée et si vigilante qu'elle fût.

L'une de ces pièces, que nous copions sur le brouillon original, est une lettre de reproches écrite par Béranger et portant pour suscription : A monsieur Lucien. C'est un morceau exquis qui ne peut manquer de plaire.

Je ne sais si je dois croire à ce que vous me dites. Quand on a pris l'habitude du mensonge, on a peu de droits à la confiance des autres. Le meilleur moyen de me persuader eût été d'agir d'une manière convenable. Vous savez que je suis pauvre moi-même, et par rapport à vous ; et pour secourir des gens que je veux bien croire malheureux, vous disposez de vos effets comme si ce n'était pas disposer de ma bourse.

Je pourrais pousser plus loin les réflexions, mais vous n'êtes peut-être qu'imprudent. Si, lorsque je vous ai pressé,

' Les archers de Péronne qui visaient si mal leur geai.

vous m'aviez ouvert votre cœur, je n'aurais sans doute qu'applaudi à votre action. J'aime aussi à secourir les malheureux. Mais j'aime encore à ne pas nuire au bonheur de ceux qui s'intéressent à moi. L'ingratitude est un vice que toutes les bonnes actions du monde ne sauraient effacer. Je puis donc me plaindre. Cependant revenez me donner les renseignements dont j'ai besoin, pour savoir si je dois vous accorder ce que vous me demandez. Seulement n'espérez pas me tromper. Vous sentez que la sévérité que je vous témoigne ne tient point à l'usage que vous dites avoir fait de votre argent, mais à votre dissimulation, à votre paresse et au peu de respect que vous montrez toujours pour mes volontés, qui, toutes, sont dans l'intérêt de votre bonheur.

îr L'autre pièce est un devoir à corriger écrit en cacographie de la main même de Béranger et portant deux espèces de corrections : à l'encre, celles de Lucien ; au crayon, celles que Lucien ne sut pas l'aire. Nous le transcrivons tel qu'il est, avec la naïveté inéme des fautes volontaires dont il est chargé.

Je voudrais bien qu'il ne restât pas de fautes à ce devoir.

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