Louvois a Bossuet
A Versailles, le 3i janvier 16861.
Monsieur, Les soins que le Roi a pris pour la conversion de tous ceux de ses sujets qui faisaient profession de la R. P. R. ayant si heureusement réussi que la plupart ont embrassé la religion catholique, il ne reste plus à désirer pour l'accomplissement de cet ouvrage que de les fortifier dans les bons sentiments qui leur ont été inspirés. Et comme rien ne serait plus capable de les en éloigner que la lecture des Ribles de Calvin l et autres livres qui concernent sa doctrine et l'habitude où ils sont de chanter en particulier les psaumes de Marot2, Sa
Lettre 369. — Inédite. Archives du Ministère de la Guerre, t. 761, p. 570 (minute, avec la date fausse du 27 janvier i685) et p. 6g6 (copie, avec la date du 3i janvier 1686). Cette lettre est une circulaire qui fut envoyée aux évèques dont les diocèses étaient situés dans l'étendue du département de Louvois, c'est-à-dire ceux de Saintes, La Rochelle, Poitiers, Luçon, Toul, Metz, Grenoble et Meaux (pour la Brie française).
1. Outre VInstitutio religionis christianœ (Bâle, 1 535, in-fol.), qui est son principal ouvrage et qu'il traduisit lui-même en français, on sait que ce célèbre hérésiarque (i5o()-i564) a laissé des commentaires sur différents livres de la Bible et une traduction du Nouveau Testament : Le Nouveau Testament, c'est-à-dire la Nouvelle alliance de Notre- Seigneur Jésus-Christ, tant en latin qu'en françois, Genève, i555,in-8, souvent réimprimée.
2. Le poète Clément Marot (i497"i544) avait embrassé, puis abjuré le protestantisme. Vers la fin de sa vie, il avait traduit en vers une cinquantaine de psaumes de David, pour lesquels il reçut une récompense de Charles-Quint. Chantés d'abord sur des airs profanes par les courtisans, puis mis en musique par Goudimel, les Psaumes de Marot ont, jusqu'en ces derniers temps, servi au culte calviniste
l88 CORRESPONDANCE [janv. t686
Majesté m'a ordonné de vous mander qu'elle désire que vous vous employiez, dans votre diocèse, autant qu'il vous sera possible, pour apporter à ces deux inconvénients les remèdes que la prudence vous fera juger plus à propos.
Plusieurs nouveaux convertis ayant fait supplier Sa Majesté de leur faire distribuer un grand nombre de livres contenant la traduction des psaumes en vers, faite par feu M. Godeau3,
(Voir O. Douen, Clément Marot et le psautier huguenot, Paris, 1878-79, 2 vol. in-8).
3. Antoine Godeau (1605-1672) était cousin du célèbre Conrart. Il cultiva d'abord les lettres et fréquenta l'hôtel de Rambouillet, où il était connu sous le nom de Nain de Julie. Il reçut en i636 l'évêché de Grasse. Il y joignit celui de Vence, auquel il finit par se consacrer exclusivement. Ce fut l'un des prélats les plus austères de son temps, et il fut sympathique aux jansénistes. Il a composé de nombreux ouvrages en prose et en vers, parmi lesquels on remarque une Histoire de l'Église, Paris, i653, 2 vol. in-fol. ; une Paraphrase des Psaumes de David, Paris, i648, in-4 ; Saint Paul, poème chrétien, Paris, i654, in-12 (Voir Tallemant des Réaux, Historiettes, passim ; G. Doublet, Le Jansénisme dans l'ancien diocèse de Vence, in-8 ; et l'abbé A. Cognet, Antoine Godeau, èvêque de Grasse et de Vence, un des premiers membres de l'Académie française, Paris, 1900, in-8). Les Psaumes de Godeau furent mis en musique, d'abord par Artus Aucousteaux, ancien maître de chapelle de Louis XIII, Paris, i656, in-12, puis par Thomas Gobert, maître de chapelle de Louis XIV, Paris, i65q, in-12 ; 1661, in-4 ; 1676 et 1686, in-12.
Fénelon appuyait auprès de Mme deBeauvillier la demande faite par les nouveaux catholiques de Saintonge : « ... Ils demandent instamment la paraphrase de Godeau en vers français; il faudrait la noter de manière que le chant en fût simple et facile à tout le peuple. On leur permettrait de chanter le dimanche dans l'église avec les catholiques quelques psaumes avant la messe et après vêpres. Ne pourrait-on pas faire pour les psaumes ce que les missionnaires font à la campagne pour certains cantiques sur les mystères, qu'ils font chanter aux paysans après l'office ? Si nous pouvions, pendant que nous sommes ici, leur donner cette consolation, ils seraient charmés, ils courraient en foule à l'église, ils s'accoutumeraient à notre culte, ce qui fait la plus grande difficulté ; et cela, joint à des instructions solides et insinuantes, achèverait de leur faire oublier toutes les controverses. Il leur faut quelque chose qui frappe les sens, qui les console, et qui semble nous rapprocher d'eux pour les accoutumer à nous; sans cela, toutes nos instructions ne sauraient prendre racine... » (Lettre du 16
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évêque de Vence, Sa Majesté a défendu4 à M. Pellisson5 de leur en envoyer, crainte de les entretenir dans la coutume de chanter les Psaumes en commun et en langue vulgaire, qui les détournerait des cérémonies et autres prières usitées dans l'Église. Je ne doute pas que vous ne vous serviez de cette réflexion de Sa Majesté pour le bien de la religion dans votre diocèse.
Je suis, Monsieur, votre très humble et très affectionné serviteur.
37O. MlLORD PERTH A BOSSUET.
A Edimbourg-, 8 février 1686.
Monseigneur, Si un voyage de cent lieues et un accablement extraordi-
janvier 1686, dans les Lettres inédiles de Fénelon, publiées par l'abbé V. Verlaque, Paris, 1874, iu-8, p. 11).
4- La défense est du 22 janvier 1686 (Archives Nationales, 0'3o, f° 33).
5. Paul Pellisson (i624-l6g3), appelé aussi Pellisson-Fontanier, avait été enveloppé dans la disgrâce de Fouquet et mis à la Bastille, puis il avait obtenu son pardon et gagné la confiance de Louis XIV. Ayant abjuré le protestantisme, il devint l'un des familiers de Bossuet, se fît ordonner sous-diacre, reçut l'abbaye de Gimont et le prieuré de Saint-Orens, près d'Auch. Il travailla à ramener à l'Eglise catholique ses anciens coreligionnaires. Chargé d'administrer la « Caisse des conversions », il dut en tirer les fonds nécessaires à la distribution des livres faite aux nouveaux catholiques par les missionnaires. Ses ouvrages sont, outre les Discours et mémoires pour Fouquet, une Histoire de l'Académie française. Paris, i653, 2 vol. in-12; des Réflexions sur les différends en matière de religion, Paris, 168G et suiv., 4 vol. in-12 ; un Traité de l'Eucharistie, Paris, i6g4, in-12 (Voir Niceron, t. II et X ; Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XIV ; Marcou, Etude sur la vie et les œuvres de Pellisson, Paris, i85g, in-8).
Lettre 370. — C'est une réponse à la lettre du 28 novembre i685, qu'on a lue plus haut, p. 166.
iqo CORRESPONDANCE [fév. 1686
naire d'affaires, que j'ai eues à mon arrivée, ne vous demandaient pardon pour moi, je le pourrais seulement espérer de votre bonté. Mais, en vérité, j'ai été tellement fatigué depuis mon arrivée, que je mérite compassion ; et ainsi j'espère que mon silence, après une lettre telle que celle que j'ai reçue de vous, ne pourra être attribué à aucune négligence ni manque de réflexion. Je suis trop convaincu de l'honneur et du bonheur que j'ai de ce que vous voulez bien prendre soin de moi, et de la grâce que vous me faites d'employer votre charité, votre grande science et votre capacité à éclairer mes difficultés, môme dans des matières qui ne sont pas assez importantes pour être proposées à une personne si dignement occupée des affaires de la plus grande conséquence. La grande réputation que vous avez acquise dans le monde avec tant de justice, par les voies les plus honorables, fait que la correspondance qu'on a avec vous donne une telle tentation de vaine gloire, que je n'eusse osé presque m'y exposer, si je n'avais pas considéré qu'avec toutes ces grandes qualités, une connaissance si étendue, tant de science et d'expérience, vous avez une piété solide et un jugement capable de conserver vos autres talents en leur propre place, et d'en faire usage pour les meilleures fins, avec une charité capable de vous faire embrasser toutes les occasions d'avancer l'honneur de Dieu et de faire du bien aux hommes. C'est pourquoi j'ai recours au saint pour lui demander son assistance, et non pas au grand homme par un simple motif de vanité. J'espère qu'en ces deux qualités, vous m'accorderez la seule chose que je puis vous demander, qui est vos prières, afin que je puisse faire un bon usage de ce que je dois espérer de vos excellentes qualités pour mon instruction, et pour m'encourager à en faire mon profit.
Je lis avec confusion les expressions pleines de bonté à mon égard, qui se trouvent dans la lettre très obligeante que vous m'avez écrite. C'est ce qui me fait croire certainement que mes sentiments vous ont été expliqués selon leur véritable sens. Je reconnais que je ne suis rien selon l'opinion que je pourrais avoir de moi-même, mais seulement selon ce
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que je suis dans la vue de Dieu : c'est pourquoi je ne suis pas fâché de trouver que chacun n'a pas pour moi la même charité que vous. C'est à Dieu qu'on offre le service qu'on rend à la religion. S'il connaît la sincérité d'un bon cœur, je n'ai pas besoin de me mettre fort en peine du jugement que les hommes peuvent faire de moi. J'ose même dire que mon principal dessein, en tachant de passer pour sincère parmi les hommes*, est dans la vue que cela peut me rendre plus capable de faire du bien dans la place2 où la divine providence m'a établi. Si j'y réussis, que Dieu en ait toute la gloire ; si je n'y réussis pas, je souhaite que quelque autre plus capable que moi prenne ma place, pour venir à bout de ce que j'aurais souhaité faire si je l'avais pu, en ramenant un grand nombre de personnes à l'Église de Dieu.
Il semble que le temps soit favorable, parce qu'il paraît une grande disposition dans les esprits à s'éclaircir des matières qui concernent la religion, pour tâcher de faire ouvrir les yeux à ceux qui ont été depuis si longtemps aveuglés par les fausses représentations des vérités de la religion. Je travaille à faire traduire la préface et les approbations qui sont à la tête de la dernière édition de votre excellent livre de l'Exposition de la Foi, et à le faire réimprimer3. Car, comme les persécuteurs des premiers chrétiens les revêtaient d'habits extravagants pour les exposer à la risée et à la moquerie, ou
1. En dépit de ces efforts, tout le monde n'était pas convaincu de la sincérité de Milord Perth dans sa conversion. Voir lettre 35g, p. 167.
2. Milord Perth était chancelier d'Ecosse depuis l'année i684-
3. La traduction ici annoncée parut cette même année. Elle est intitulée : An Exposition ofthe Doctrine ofthe Catholw Church in matters of Controversie... Done into english ivith aile the former Approbations, and olhers newly published in the ninth and last édition of the french. Pnblished by His Majesties command., London, 1686, in-4- On voit par une lettre du P. Johnston, bénédictin anglais de la chapelle du roi, qu'il était lui-même l'auteur de cette traduction, dont deux éditions avaient déjà été épuisées, de sorte que celle de 1686 est la troisième (CF. Revue Bossuet, juillet 1902, p. 186, et G. Lambin, Les Rapports de Bossuet avec l'Angleterre, dans le Bulletin du Bibliophile, 1909, p. 4a8).
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les couvraient de peaux de bêtes sauvages pour les faire déchirer par d'autres ; de même ici les dogmes de l'Église catholique ont été tournés en ridicule ou représentés comme impies, pour faire que la foi de l'Église eût le même sort qu'avaient eu autrefois ses martyrs.
Plusieurs hommes de bien n'ont besoin que d'être désabusés. J'ai fait cette expérience en la personne de mon frère4, qui, en huit jours de conversation qu'il a eue avec moi, quoique de si faibles moyens ne pussent avoir un heureux effet que par la bonté de la cause, est devenu un très bon catholique. J'espère, avec la grâce de Dieu, qu'il servira fort utilement à avancer les intérêts de notre sainte religion en ce pays, sa charge lui donnant plusieurs belles occasions de le faire.
Depuis que je suis arrivé ici, le précepteur5 de mon fils, ministre de grande espérance, et qui, selon ceux qui gouvernent ici, était un homme fort propre à être avancé dans de
4- Jean Drummond, comte de Melfort, gouverneur d'Edimbourg (1680), secrétaire d'État (i684), créé duc de Melfort en 1690. Comme son frère, il se signala par son dévouement à Jacques II, ce qui explique en partie la malveillance avec laquelle il est apprécié par les écrivains orangistes. L'abbé Renaudot lui-même juge néfaste à la cause jacobite l'influence de Melfort tout puissant sur l'esprit du roi détrôné (Voir les papiers de Renaudot, t. XXXII et XXXVII, à la Bibl. Nationale, n. a. fr. 7487 et 7492. Cf. A. Villien, l'Abbé Eusebe Renaudot, Paris, igo4, in-18, p. 49 et suiv.). Melfort avait accompagné Jacques II en Irlande ; il revint en France à sa suite et mourut à Saint-Germain le 25 janvier 171 A- H avait épousé Sophie Lundin, puis Euphémie Wallace, fille de Thomas Wallace de Craigie. Du premier mariage, il avait eu cinq enfants ; sa seconde femme lui en donna neuf. Une de ses filles, religieuse par force, prit une grande influence sur l'esprit du cardinal de Noailles (Voir les Mémoires de Saint-Simon et ceux de Macky ; Fr. Michel, les Écossais en France, Paris, 1861, 2 vol. in-8, t. II; Sidney Lee, Dictionary of National Biojraphy, t. XVI ; Macaulay, Histoire d'Angleterre depuis l'avènement de Jacques II, trad. de Peyronnet, Paris, 3 vol. in-8; Fountainhall, Historical notices ; Legendre, Mémoires, édit. Roux, Paris, i863, in-8, p. 4i6).