Jacques Gilbert a Bossuet
Monseigneur, Votre Grandeur aura bien la charité de me pardonner la liberté que je prends de lui adresser une de nos thèses, qui servent d'explication au Traité de la Grâce ' que nous avons donné à nos disciples, à la fin de l'année passée, et que certains ennemis cachés - ont accusées en Cour de renfermer en soi les propositions condamnées 3, ou aucunes4 d'icelles. Ils les ont fait même adroitement passer dans les mains de trois Docteurs de Navarre et trois de Sorbonne% qui, pour être prévenus d'un sentiment contraire au mien, que je crois pourtant être celui de l'Église, ont donné dans l'opinion de mes ennemis6, qui se sont servis de ce prétexte pour se ven-
Lettre 424. — Quoique publiée par Deforis (tome IX, p. 577), cette lettre ne se trouve pas dans l'édition de Versailles ni dans l'édition Lâchât. — Jacques Gilbert, à la recommandation de l'évêque de Tournai, Gilbert de Choiseul, avait été nommé professeur royal en théologie à l'Université de Douai, avec mission d'y enseigner la doctrine des quatre articles de 1682, ce dont les autres professeurs de cette Université s'étaient excusés. En février i684, il avait été créé prévôt de la collégiale Saint-Amé, de Douai.
1. Deforis avait entre les mains ce traité, que nous n'avons pu retrouver. L'estime qu'il en faisait n'est peut-être pas une garantie suffisante de sa parfaite orthodoxie.
2. Ces ennemis étaient les Jésuites, comme nous le savons par Ant. Arnauld.
3. C'est-à-dire les cinq propositions condamnées dans Jansénius. !\. Aucunes, quelques-unes.
5. Ces docteurs avaient été choisis par Fr. de Harlay, archevêque de Paris. Le Dictionnaire des liores jansénistes (t. IV5 p. 116) nous apprend qu'ils avaient été chargés par le Roi lui-même d'examiner l'ouvrage de Gilbert, et il les met au nombre de cinq : Pirot, J. Robert, de Lestocq, Saussoy et Guischard, les trois premiers, de la Sorbonne, les autres, de Navarre. (Cf. d'Avrigny, Mémoires chronologiques, s. 1., I73g, in- 13, t. III, p. 287 et suiv.)
6. Ils avaient déclaré, le 28 janvier 1687, que le traité établissait la doctrine de Jansénius, « non pas d'une manière obscure et en
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ger du zèle et de la force que j'avais fait paraître dans cette Université à soutenir et enseigner la doctrine du Clergé. Ils en sont venus à bout : car sans qu'on se soit assuré du fait, si les écrits présentés en Cour étaient les miens, et sans m'entendre, j'ai reçu des ordres de me retirer de l'Université7, après que j'ai quitté un très honnête bénéfice pour le service de Sa Majesté. Il est vrai qu'elle a la bonté de me donner une pension de deux cents écus par an : mais, Monseigneur, outre que cela ne me peut suffire, n'ayant autre revenu, cela ne réparera pas la brèche de mon honneur. Je n'oserais, Monseigneur, implorer votre protection ; mais je vous demande seulement la grâce de voir si ces thèses renferment dans leur sein une doctrine si méchante qu'elle mérite un traitement de cette nature 8.
passant, ou en peu de mots, mais ouvertement, de dessein formé, avec un empressement et une obstination extrême, sans y oublier les expressions injurieuses et pleines d'aigreur qui ressentent l'esprit des novateurs ; que, par des interprétations chimériques, on y éludait les décisions des souverains Pontifes en les détournant à un sens étranger et entièrement éloigné de leur pensée ; enfin que ce poison, aussi dangereux qu'il y en puisse avoir pour les écoles, était tellement répandu dans tous ces écrits, qu'il serait impossible de les corriger, et qu'il n'y avait pas d'autre moyen de lever le scandale qu'ils avaient causé, que de les abjurer expressément. » « Ce qui nous a fait juger, ajoutaient les Docteurs, qu'on ne pouvait pas souffrir, sans perdre l'Université de Douai, que celui qui les a composés, continue d'y enseigner. »
7. La lettre de cachet qui l'exilait de Douai dut lui être remise par l'Intendant, M. de Bagnols, le 21 mars 1687 (Ant. Arnauld, lettre du 21 mars 1687, dans ses OEuvres, t. II, p. 764)-
8. Nous ne savons pas quelle réponse Bossuet fit à cette lettre. Quant à Gilbert, il signa, paraît-il, une rétractation à Lille, le 27 juillet de cette année ; mais il se reprit bientôt et soutint, dans une Lettre justificative adressée au P. Quesnel, n'avoir rien enseigné que de très orthodoxe. De plus, il fit signifier à l'évêque d'Arras, qui l'avait condamné, un acte d'appel. Il fut exilé à Saint-Quentin en 1688, et comme de là il continuait à agir sur l'esprit des professeurs de Douai, il fut, en 1692, relégué à Saint-Flour, puis à Thiers, d'où on le renvoya à Saint-Flour; il fut ensuite emprisonné à Lyon dans la fameuse forteresse de Pierre-Encise, où il mourut en 1708. Sur cette affaire, on peut voir le Dictionnaire des livres jansénistes, Anvers, 1752, 4 vol.
mai 1687] DE BOSSUET. 3^7
Je demeure avec beaucoup de vénération, Monseigneur, de Votre Grandeur, le très humble, etc.
J. Gilbert, Prévôt de Saint-Amé, chancelier de l'Université.
A Douai, ce 12 mai 1687.
^25. Au P. J. JOHNSTON.
Meaux, io mai 1687.
Mon Révérend Père, Les nouvelles objections que vous m'envoyez sur le sujet de mon Exposition sont si légères, que si je n'apprenais par un homme de votre mérite qu'elles sont jugées de quelque poids par les protestants d'Angleterre, je croirais perdre le temps d'y répondre. Car qu'importe, après tout, si ce livre a été mis en l'état où il est, sur les censures de la Sorbonne, comme on le veut croire, ou par mes propres réflexions ? Il suffit, quoi qu'il en soit, qu'à présent ni la Sorbonne n'y trouve rien à dire, ni
in-12, t. IV, p. 116 et suiv. ; VHistoire ecclésiastique de l'abbé Racine, t. XIII, p. 378 et 379; la Quatrième plainte de M. Arnauld, sur la fourberie de Douai, s. 1. n. d., in-4 et dans les Œuvres d' Arnauld, t. XXXI; La Morale pratique des Jésuites, Cologne, i66g-i6g5, in-8, t. VIII, chap. vin et ix (et dans les Œuvres d'Arnauld, éd. de Lausanne, t. XXXV, p. 76 à 83) ; Correspondance de Pasquier Quesnel, publiée par Mme A. Le Roy. Paris, 1900, 2 vol. in-8, t. I, p. ig3 ; Le faux Arnauld ou recueil de tous les écrits publiés contre la fourberie de Douai, s. 1., i6g3, in-4 (Bibl. Nationale, Ldl546).
Lettre 425. — Imprimée pour la première fois par le P. Johnston dans son ouvrage intitulé A Reply to the Defence of the Exposition of Ihe Doctrine of the Church of England, being a further vindication of the Bishop of Condom's Exposition of the Doctrine of the catholic Church, with a second Letter froin the Bishop of Meaux. Londres, 1687, in-£, p. 178 et suiv.
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qu aucun catholique ne le contredit ; et qu'au contraire le clergé de France en corps, tant de docteurs de toutes les nations, des cardinaux très illustres par leur savoir et leur piété, le Pape même l'approuve. Que doit importer à un homme qui cherche la vérité, par quel moyen je sois parvenu à écrire une doctrine approuvée, puisque enfin on ne peut nier que la mienne ne le soit dans toute l'Eglise, et qu'avec cette doctrine je ne sois universellement reconnu pour évêque très orthodoxe, dans la communion du Saint-Siège et de tous les évêques catholiques ? Ceux qui voudront dire après cela qu'il n'est pas permis d'être catholique dans la croyance dont je fais une profession si haute et si publique, cherchent à s'aveugler eux-mêmes et ne veulent pas voir la lumière du midi.
Après cela, si je persiste à dire, comme je fais, que mon ouvrage n'a jamais été soumis à la censure de la Sorbonne. et que, soutenu par une autorité plus grande que la sienne, je n'ai jamais seulement songé à en demander l'approbation, on verra bien que ce n'est pas l'intérêt de mon livre, mais le témoignage de la vérité qui me fera parler ainsi.
Je persiste encore à dire qu'il n'y a jamais eu aucune édition de mon ouvrage avouée de moi, que celle qui est présentement répandue partout et traduite en tant de langues. Que s'il a plu à quelqu'un d y coudre les approbations et le privilège du Roi avec le nom de Cramoisy \ c'est une faible preuve
l . C'est-à-dire de Sébastien Mabre-Cranioisy.
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pour démentir ce que je dis. Mais quand j'aurais ajouté des cartons à une impression déjà faite, avant qu'elle fût débitée, et quand j'y aurais corrigé ce qu'il m'aurait plu, ou que je l'eusse, si on le veut, tout à fait changée, quelle conséquence y aurait-il à tirer contre moi de ces changements ? Mettons encore, si l'on veut, qu'il y eût quelqu'un assez vainement curieux pour avoir soin de trouver cette impression avant que je l'eusse ainsi corrigée, qui jamais s est avisé de faire un procès à un auteur sur toutes ces minuties ? et ne voit-on pas clairement que ceux qui débitent avec tant de soin des choses si vaines, cherchent des chicanes, et non pas la vérité ? Après tout, mon Révérend Père, si on parle encore de ces menues observations, qui ne méritent pas seulement qu'on y réfléchisse, et que vous jugiez qu'il fût utile, pour convaincre les opiniâtres, d'avoir une attestation de la Sorbonne, qui fit voir que jamais on n'y a seulement parlé de mon livre pour lui en demander son approbation ou le soumettre à son examen, vous pouvez répondre assurément qu'on enenvoiera dans la forme la plus authentique que les esprits contentieux2 pourraient désirer. Voilà pour la première objection.
Pour la seconde, j'avoue sans peine que l'édition de mon livre que j'ai publiée, diffère en quelque chose de mon manuscrit, dont, comme je vous ai dit par mes précédentes, on avait répandu plusieurs
2. Contentieux, qui aime à disputer. « Il faut encore montrer à ces esprits contentieux quelle raison on avait d'accuser les Manichéens d'arianisme » (Bossuet, Histoire des Variations, XI, § 3g).
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copies ; car il faut toujours se souvenir qu'il avait été fait d'abord pour l'instruction de quelques particuliers, et non pas pour être imprimé. Par cette même raison, je ne doute pas qu'on ne trouve dans les éditions que je n'ai pas avouées quelque chose qui ne sera pas mot à mot ce qui aura paru dans la vraie. Mais pour peu qu'on ait d'équité, on reconnaîtra que cette diversité ne regarde que la netteté ou la brièveté du style, et jamais le fonds même de la croyance. C'est même ce qui paraît dans les exemples 3 de cette prétendue première édition que vous dites qu'on objecte. Quand j'aurais dit, par exemple, que l'honneur que l'on rend à la sainte Vierge devrait être blâmé s'il n'était pas religieux, c'est-à-dire s'il ne se rapportait pas à Dieu, qui est l'objet de la religion, au fond, il n'y a rien que de très certain ; et si, dans la suite, je l'ai tourné d'une autre manière, ce n'a été que pour parler plus brièvement et pour éviter de misérables équivoques qu'on fait tous les jours sur le terme de religieux. Je voudrais bien demander aux protestants d'Angleterre si les fêtes qu'on y célèbre à l'honneur des saints ne font pas partie du culte religieux qu'on rend à Dieu pour le remercier de les avoir sanctifiés et glorifiés. En un mot et pour ne point perdre le temps davantage à discuter des choses en l'air et des changements si légers qu'à peine m'en souviens-je moi-même, ceux qui voudront soutenir qu'ils sont plus considérables que je ne dis, n'ont qu'à remettre
3. Exemples, sans doute faute d'impression, au lieu d'exemplaires.
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leur édition prétendue entre les mains de quelque personne digne de foi, où je puisse la faire voir par quelqu'un de mes amis ; je me fais fort alors ou de la convaincre d'une fausseté manifeste, ou, si elle a été faite véritablement sur mon manuscrit, de montrer plus clair que le jour que ces différences qu'on relève tant ne méritaient pas seulement qu'on y pensât.
Vous voyez, mon Révérend Père, que j'entre autant que je puis dans le dessein de votre charité envers les infirmes4; car, pour moi, encore un coup, qu'ai-je à faire de me défendre de ces légères corrections, puisque j'avouerais sans difficulté de grandes fautes, si j'avais été assez peu instruit pour les faire, avec beaucoup d'actions de grâces envers Dieu, qui m'aurait ouvert les yeux pour les reconnaître ?
Sur la troisième objection, il n'y a rien qui me regarde en particulier, et je veux bien vous dire avec franchise que, loin d'être ému de la lettre de saint Chrysostome ", que vos ministres accusent la Sorbonne d'avoir supprimée6, je suis persuadé au contraire qu'elle est très avantageuse à l'Eglise, de sorte que, bien loin de la supprimer, je serai toujours d'avis qu'on la publie, comme tous les autres ouvrages des Pères, où il n'y a contre la doctrine de