D'abord, de prime abord, du premier coup
11. Var. : Je vois encore naître de ces principes mal entendus un autre inconvénient terrible, c'est que, sous prétexte.
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de dire : J'entends ceci, et je n'entends pas cela ; et sur ce seul fondement, on approuve et on rejette tout ce qu'on veut, sans songer qu'outre nos idées claires et distinctes, il y en a de confuses et de générales qui ne laissent pas d'enfermer des vérités si essentielles, qu'on renverserait tout en les niant. Il s'introduit, sous ce prétexte, une liberté de juger qui fait que, sans égard à la Tradition, on avance témérairement tout ce qu'on pense. Et jamais cet excès n'a paru, à mon avis, davantage que dans le nouveau système, car j'y trouve à la fois les inconvénients de toutes les sectes, et en particulier ceux du pélagianisme'2. Vous détruisez également Molina et les thomistes13, à certains égards, je l'avoue; mais, comme vous ne dites rien qu'on puisse mettre à la place, vous ne faites que payer le monde de belles paroles. Vous poussez si loin ce que vous avez pris de Molina, que lui-même n'aurait jamais osé aller si avant, et que ses disciples vous rejetteront autant que les autres, si en se donnant un jour le loisir de pénétrer le fond de votre doctrine, ils viennent à s'apercevoir que vous les avez vainement (lattes. Enfin, je ne trouve rien dans votre système qui ne me rebute : tout m'y paraît dangereux, même jusqu'à ces belles maximes que vous y étalez d'abord, parce que vous les proposez d'une manière
12. Pelage, célèbre hérétique du ve siècle, niait la nécessité de la grâce.
i3. Bossuet soutenait la doctrine des thomistes, d'après laquelle la grâce est efficace par elle-même, tandis que, pour le célèbre jésuite espagnol Molina (i535-i6oi), l'efficacité de la grâce dépend de la volonté de l'homme, (Concordia liberi arbitra, Anvers, i5g5, in-4, quœst. X1N , art. \111, disp. 4o.)
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si vague, que non seulement on n'y peut trouver aucun sens précis, mais encore qu'on en peut tirer le mal plutôt que le bien .
Je ne demande pas que vous m'en croyiez sur ma parole ; mais, si vous aimez la paix de l'Eglise, procurez l'explication de vive voix que je vous propose, et menez-la à sa fin. Tant que le P. Malebranche n'écoutera que des flatteurs, ou des gens qui, faute d'avoir pénétré le fond de la théologie, n'auront que des adorations pour ses belles expressions, il n'y aura point de remède au mal que je prévois, et je ne serai point en repos contre l'hérésie que je vois naître par votre système. Ces mots vous étonneront ; mais je ne les dis pas en l'air. Je parle sous les yeux de Dieu et dans la vue de son jugement redoutable, comme un évêque, qui doit veiller à la conservation de la foi. Le mal gagne ; à la vérité, je ne m'aperçois pas que les théologiens se déclarent en votre faveur ; au contraire, ils s'élèvent tous contre vous. Mais vous apprenez aux laïques à les mépriser ; un grand nombre de jeunes gens se laissent flatter à vos nouveautés. En un mot, ou je me trompe bien fort, ou je vois un grand parti se former contre l'Eglise ; et il éclatera en son temps, si de bonne heure on ne cherche à s'entendre, avant qu'on s'engage tout à fait.
Le succès dont vous paraissez si satisfait dans votre Discours, me fait peur; car lorsqu'on a du succès en matière de théologie par l'exposition de la commune doctrine de l'Eglise, on a sujet de louer Dieu de la bénédiction qu'il donne aux travaux qu'il
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nous inspire. Mais lorsqu'on s'éloigne des sentiments de l'Eglise et de la théologie qu'on y a trouvée universellement reçue, le succès ne peut venir que de l'appât de la nouveauté, et toute âme chrétienne en doit trembler : c'est le succès qu'ont eu les hérétiques. Comme vous, ils se sont donné un air de piété, en nommant beaucoup Jésus-Christ et en se parant de son Ecriture. Comme vous, ils se sont souvent vantés de proposer des moyens de ramener les errants à la foi de l'Eglise. Mais il faut songer à cette parole : Tous ceux qui m'appellent Seigneur, Seigneur, n'entreront pas pour cela dans le royaume de Dieuu. Citer souvent l'Ecriture et n'en alléguer que ce qui ne sert de rien à la matière, c'est encore un des artifices dont l'erreur se sert pour attirer les pieux ; et si vous ne convertissez les libertins et les hérétiques qu'en les jetant dans d'autres sortes d'erreurs, on ne vous sera non plus obligé qu'aux monothélites Ib, lorsqu'ils se sont servis de leur erreur pour faciliter le retour des eutychiens16.
Tout cela est encore bien général, je le confesse ; mais aussi ne veux-je pas entrer dans le détail. Je réserve ce détail à la conversation que je demande. Elle ne sera pas longue, si on veut : quatre ou cinq réponses précises à quatre ou cinq questions que j'ai à faire, me feront connaître si c'est avec fonde-
i4- Matth., vu, 21.
i5. Les monothélites n'admettaient qu'une seule volonté en Jésus- Christ, ce qui les rapprochait des eutychiens, lesquels ne croyaient pas qu'il y eût en lui deux natures.
16. Voir la lettre de M. d'AJlemans, plus haut, p. 368, note 1.
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ment que je crains ce grand scandale dont je vous ai parlé, ou si mes terreurs sont vaines. Si on a aussi bonne intention que je le veux croire, on verra bientôt ce qu'il faudra dire pour donner des bornes aux vaines curiosités et aux nouveautés dangereuses. C'est à quoi je tends. Que si, sans jamais entrer dans le fond des inconvénients de votre système, on se contente de nous dire toujours, comme on a fait jusqu'ici : On ne nous entend pas, sachez, Monsieur, qu'il n'en faudra pas davantage pour me confirmer dans mes craintes. Car ces hérétiques dont j'appréhende tant qu'à la fin on n'imite l'orgueil, comme déjà on en imite la nouveauté, prétendaient aussi toujours qu'on ne les entendait pas : et c'était une des preuves de leur erreur, de ce que n les théologiens ecclésiastiques ne pouvaient en efïet jamais les entendre.
Ne croyez pas qu'en vous comparant aux hérétiques, je vous veuille accuser d'en avoir l'indocilité, ni ce qui les a enfin portés à la révolte contre l'Eglise, à Dieu ne plaise ; mais je sais qu'on y arrive par degrés. On commence par la nouveauté, on poursuit par l'entêtement. Il est à craindre que la révolte ouverte n'arrive dans la suite, lorsque la matière développée attirera les anathèmes de l'Eglise, et après peut-être qu'elle se sera tue longtemps, pour ne pas donner de la réputation à l'erreur.
17. De ce que, comme le latin quod: Le fait que les théologiens ne pouvaient les comprendre était une des preuves de leur erreur. Cf.: « Quod semel atque iterum consul fuisti,... quod sanctitate, quod auctoritate, aetate quoque princeps civitatis, est quidem venerabile et pulcliruni. » (Plin. jun., Epist., IV, 111).
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Voilà, Monsieur, vous parler comme on fait à un ami ; et, afin de m ouvrir à vous un peu plus en particulier, je vous dirai que, pour le peu d'expérience que vous avez dans la matière théologique, vous me paraissez déjà de beaucoup trop décisif. Croyez-moi, Monsieur, pour savoir de la physique et de l'algèbre, et pour avoir même entendu quelques vérités générales de la métaphysique, il ne s'ensuit pas pour cela qu'on soit fort capable de prendre parti en matière de théologie ; et afin de vous faire voir combien vous vous prévenez ,8, je vous prie seulement de considérer ce que vous croyez qui vous favorise dans mon Discours sur l'Histoire universelle. Il m'est aisé de vous montrer que les principes sur lesquels je raisonne sont directement opposés à ceux de votre système. Si de secondes réflexions vous le font ainsi apercevoir, vous m'aurez épargné le travail d'un long discours; sinon, je veux bien, pour l'amour de vous, prendre la peine de vous désabuser sur ce sujet, afin que vous ayez du moins cet exemple de ce que peut la prévention sur votre esprit. Je ne vous en écrirai ici que ce mot : qu'il y a bien de la différence à dire, comme je fais, que Dieu conduit chaque chose à la fin qu'il s'est proposée par des voies suivies, et de dire qu'il se contente de donner des lois générales, dont il résulte beaucoup de choses qui n'entrent qu'indirectement dans ses desseins. Et puisque, très attaché que je suis à trouver tout lié dans l'œuvre de Dieu, vous
18. Vous vous prévenez, vous vous laisez dominer par une idée préconçue.
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voyez au contraire que je m'éloigne de vos idées des lois générales, de la manière dont vous les prenez, comprenez du moins une fois le peu de rapport qu'il y a entre ces deux choses. Sauvez-moi19 par une profonde et sérieuse réflexion la peine de m'expliquer ici davantage ; et surtout ne croyez pas que je ne mette pas en Dieu des lois générales et un ouvrage suivi, sous prétexte que je ne puis me contenter de vos lois plutôt vagues que générales, et plutôt incertaines et hasardeuses que véritablement fécondes 20.
Vous avez dû présentement recevoir Y Oraison junèbre21 par la voie de Pralard22. Je vous prie de m'en accuser la réception, afin que, si on a manqué à mes ordres, j'y supplée. Les Variations s'avancent, et vous en aurez des premiers. Mais si vous aimez l'Eglise, venez procurer la conversation que je vous demande 23 ; et donnez-y de si bons ordres par vos amis, qu'elle se fasse. Il y aura de mon côté, non seulement toute l'honnêteté, mais encore toute la sincérité et toute la sûreté qu'on y pourra désirer. Assurez- vous du moins que je parlerai nettement,