‹ Correspondance de Bossuet (volume 3)Chapitre 227 sur 308 · L'Abbé Renaudot a Bossuet · texte numérisé non relu

L'Abbé Renaudot a Bossuet

Je viens, Monseigneur, de recevoir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 8 de ce mois. Comme la discussion plus ample des faits dont vous voulez être éclairci pourrait aller à quelques jours, et qu'il faut même que je la fasse hors de chez moi, parce que je n'ai pas tous les livres dont j'ai besoin pour cela, je commencerai à vous rendre un compte sommaire de ce que j'en sais.

Les Grecs célèbrent la « liturgie parfaite ! » le Jeudi saint, comme le témoigne Siméon de Thessalonique2 dans sa Réponse lvi : Cum et in magno jejunio, Sabbato et Dominica, perfectam Missam celebramus, et in aliis etiam jejuniis quse violare nefas, veluti Vigilia Christi Natalium, Luminum, et magna Feriaquinta, ita peragimus, nec in Mis jejunium solvimus, quod perfecto sacrijicio utamur. Ce passage est cité par Allatius3, dans sa Dissertation de la liturgie des présanctijiés , pages

9. Les religieuses et les pensionnaires avaient été inquiètes au sujet d'un orage qui avait éclaté peu de temps après que Bossuet avait quitté Faremoutiers.

Lettre 434. — 1. Liturgie parfaite. Liturgie, chez les Grecs, est synonyme de messe. La liturgie parfaite ou entière est la messe où l'on consacre le pain et le vin, par opposition à la messe, ou liturgie, des présanctifiés.

a. Siméon, archevêque de Thessalonique, mort en 1^29, auteur d'une explication de la liturgie ou messe, publiée par le P. Goar dans son Eucologium. Ses différentes œuvres se trouvent dans Migne [P. G., t. CLV].

3. Leone Allacci (1686-1669), savant philologue et bibliothécaire du Vatican. Il a publié entre autres ouvrages : De libris ecclesiasticis Grœcorum, Paris, i645, in-4-

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1575 et 1576, au bout du livre De perpetuo consensu*. Je suis trompé si cette discipline n'est marquée aussi dans le Typicon h, que je consulterai. Il semble que Balsamon 6 et Zonare ", aussi bien que les autres canonistes grecs, n'aient pas excepté le Jeudi saint. Mais comme Siméon est postérieur et que l'usage présent appuie son témoignage, il n'y a point de difficulté.

Les autres Orientaux célèbrent ce même jour la liturgie entière, quoique la plupart des Églises aient la liturgie des présanctifiés 8.

4- De Ecclesiœ Occidentalis atque Orientalis perpétua consensione, Cologne, i648, in-4.

5. Typicon (de tôtïoç, forme, type), livre ecclésiastique des Grecs, contenant la règle des offices, comme notre Ordo recitandi divini ojffîcii. Il en existe différents exemplaires, chaque Eglise importante ayant ses rites particuliers. Le plus estimé et le plus suivi est le Typicon de Jérusalem.

6. Théodore Balsamon, savant canoniste grec, bibliothécaire de Sainte-Sophie de Constantinople, puis patriarche d'Antioche, mort vers i2o/j- Plusieurs de ses ouvrages sont compris dans la Bibliotheca juris canonici veteris, de Justel, Paris, 1661, 2 vol. in-fol., et dans les Ecclesix Grœcse Monumenta, de Cotelier, Paris, 1677-1688, 3 vol. in-4- On les trouve dans Migne [P. G., t. GXXXVII et CXXXVIII].

7. Jean Zonaras, historien byzantin, mort vers n3o. Il avait été secrétaire de l'empereur Alexis Ier Comnène, puis moine au mont Athos. Outre une Chronique qu'on trouve dans Migne [P. G., t. GXXXIV et GXXXV], il a laissé des commentaires sur les canons des apôtres reproduits dans le Corpus Juris grœco-latini de Leunelavius, Francfort, i5g6, in-fol., et dans les Pandectœ canonum S. Apostolorum et Conciliorum ab Ecclesia Grœca receptorum, de Beveridge, Oxford, 1672, 2 vol. in-fol., et dans la P. G., t. CXXXVII, col. 35-2i8, en même temps que les commentaires de Balsamon.

8. Les Grecs « ne consacrent point aux jours de jeûne, afin de ne mêler pas à la tristesse du jeûne la joie et la célébrité du sacrifice. C'est ce qui fait que, dans le carême, ils ne consacrent qu'au jour de dimanche et au jour de samedi, dans lesquels ils ne jeûnent pas. Ils offrent dans les autres jours le sacrement réservé de ces deux jours solennels, ce qu'ils appellent la messe imparfaite ou la messe des présanctifiés, à cause que l'Eucharistie qu'on offre en ces jours a été consacrée et sanctifiée dans les deux jours précédents et dans la messe qu'ils nomment parfaite » (Bossuet, Traité de la communion sous les deux espèces, Ire part., ch. vi. Édit. Lâchât, t. XVI, p. 291).

4o4 CORRESPONDANCE [juill. 1687

Pour le Samedi saint, vous savez, Monseigneur, que la messe qui se dit depuis quelques siècles 9 parmi nous, se disait autrefois la nuit, et l'oraison le marque formellement10. Les Grecs et les Orientaux en ont toujours usé de même ; et quoique le samedi fût un jour de « liturgie parfaite », même en carême, on ne célébrait néanmoins la liturgie à peu près qu'à la même heure. Ainsi on sauvait en même temps deux points de discipline : celui du jeûne et celui de célébrer la liturgie le samedi. Les Orientaux non Grecs appellent ce samedi le grand Samedi, et le jeudi, la cinquième Férié11 des Mystères, non seulement à cause de l'institution, mais aussi à cause de la célébration solennelle de l'Eucharistie, qui se faisait en ce même jour.

Il est vrai, Monseigneur, comme vous le remarquez très bien, que les Grecs ont brodé souvent plus que de raison les rites ; mais les autres Levantins n'ont pas moins fait. Ainsi il est fort difficile de faire une critique exacte des rites grecs par cette comparaison. ,Sur celui qui est en question, nous trouvons que les Orientaux ont la messe des présanctifiés, et qu'ils en fondent l'usage sur le Canon xlix de Laodicée 12, qu'ils ont dans leurs Collections13. Le mot de Panis, qui y est employé,

9. En Occident, à partir du xie siècle, on a peu à peu anticipé jusqu'à l'avancer au Samedi matin l'heure de la messe qui se célébrait d'abord dans la nuit du Samedi au Dimanche de la Résurrection.

10. « Deus, qui hanc sanctissimam noctem gloria Dominicae Resurrectionis illustras », etc.

11. Dans le calendrier ecclésiastique, les jours de la semaine portent le nom de fériés. Le jeudi est la « cinquième férié ».

12. Laodicée de Phrygie. Il s'y tint un concile, dont la date est incertaine (entre 3^3 et 38 1). Hefele, Histoire des Conciles, traduction de Dom Leclerc, Paris, 1907, t. I, partie 11, p. 995 et 1021. « On en voit le fondement (de la messe des présanctifiés') dès le quatrième (siècle) au concile de Laodicée. Conc. Laod., cap. 49~5i. Labbe, t. I, col. i5o6. » (Bossuet, Traité de la communion, Ire p., eh. vi (Edit. Lâchât, t. XVI, p. 291).

i3. Sur les Collections grecques, on peut consulter P. Batiffol, Anciennes littératures chrétiennes, Littérature grecque, 3e édit., Paris, 1901, in-12, p. 196-199 ; sur les Collections syriaques, Rubens Duval, la Littérature syriaque, Paris, 1899, in-12, p. 17 i-i83.

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est ordinairement interprété Courbanu, c'est-à-dire l'Eucharistie, ou le corps et le sang de Jésus-Christ. Les Melchites15 seuls, qui ont les Canons in Trullols dans leurs Collections, appuient aussi cette coutume sur le Canon lu. Mais je n'ai point trouvé jusqu'à présent ni un office particulier pour la messe des présanctifiés, ni aucun détail de cette discipline parmi les Jacobites, cophtes n ou syriens, ni parmi les Nestoriens. Ces derniers, dont la discipline ecclésiastique à l'égard des rites est la plus simple de toutes, ne m'ont pas encore fourni de preuves authentiques, d'où on puisse juger si cette cérémonie était également en usage parmi eux. Je n'ai point sur cela de meilleures preuves que des faits écartés et des arguments négatifs. Peut-être manquons-nous délivres; car j'ai découvert bien des choses que j'avais ignorées longtemps, faute d'avoir connu un auteur ou faute de l'avoir eu. Madame la Chancelière Séguier 18 a dû être en purgatoire, pour avoir refusé toute sa vie la communication d'un théologien nestorien ,9, que j'ai trouvé autre part, et où j'ai appris mille choses nouvelles. Ainsi, Monseigneur, je vous demande un peu de temps pour ce fait particulier, afin de reprendre mes idées, et tâcher de découvrir ce que je n'ai pu sur cela savoir certainement.

i4- Corban, Qourban, mot araméen qui signifie oblation, offrande.

i5. Melchites, nom donné aux Orientaux qui reçoivent le concile de Chalcédoine et reconnaissent en Jésus-Christ deux natures et une seule personne, tandis que les Nestoriens lui attribuent deux personnes, et les Monophysites ou Jacobites (disciples de Jacques Zangaleou Bardai', hérétique du vie siècle) ne lui reconnaissent qu'une seule nature.

16. Le concile in Trullo, ainsi appelé parce qu'il se tint sous le dôme impérial (trullus) à Constantinople (692). Cf. Mansi, t. XII.

17. Cophtes ou coptes, restes de la population primitive de l'Egypte. Leur langue provient de l'idiome vulgaire des anciens Egyptiens ; leur écriture est empruntée en grande partie aux Grecs.

18. Le chancelier Pierre Séguier (1588-1672) avait une belle bibliothèque, qui passa à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Il avait épousé Madeleine Fabri, fille de Jean Fabri de Champauzé, qui mourut le 6 février i683, à quatre-vingt-cinq ans.

19. Peut être doit-on songer au ms. arabe i83pu igi du catalogue de la Bibliothèque nationale, ou encore au ms. 83 syriaque de la même bibliothèque ?

4o6 CORRESPONDANCE [juill. 1687

J'oubliais à vous dire, sur le jeûne du Samedi saint, que la coutume presque générale des Orientaux est de ne point manger depuis le soir du Jeudi saint jusqu'au jour de Pâque. Cela se pratique encore parla plupart des Levantins. Ainsi on disait la liturgie comme on voulait, et on le fait encore, plus tôt ou plus tard, parce qu'on se fait un scrupule de manger tout ce jour-là.

Il y a peu de gens versés dans les écrits des théologiens grecs des temps postérieurs, qui fassent cas du Pontifical de M. Habert20. Cette partie d'érudition lui manquait, quoique très nécessaire pour traiter sa matière. On a trouvé à redire qu'il n'ait pas mieux désigné les manuscrits. J'ai ouï dire à des savants qu'il s'en était rapporté à d'autres, et que les copistes ou lui-même s'étaient acquittés fort négligemment de leur devoir. Vous êtes plus capable que personne de juger du reste.

J'espère dans huit ou dix jours vous écrire sur tout ceci un peu moins confusément: je ne serais pas si longtemps, sans le désordre ordinaire de ma vie, qui renverse bien mes études. J'étais aujourd'hui politique; demain, je pourrai être théologien ; après-demain, correcteur d'imprimerie21. Ainsi je suis quelquefois huit jours à faire ce qu'un autre ferait en un.

M. Pirot tient M. Simon22 ; mais votre présence nous est

ao. Isaac Habert (1600-1668), docteur de Sorbonne, chanoine de Paris, puis évèquede Vabres en i645, fut l'adversaire des Jansénistes. On a de lui des poésies latines, différents traités de théologie et une édition du Liber pontificalis , grsece et latine cum notis, Paris, i643, in-fol. Ce dernier ouvrage est apprécié plus favorablement de Renaudot dans la Perpétuité de la foi (t. IV, Paris, 171 1, in-4, livre I, chap. 1). « M. Habert, dit-il, avait fort éclairci la matière de l'Ordination dans son Pontifical des Grecs, où il avait établi de grands et solides principes de théologie. »

21. Renaudot se livrait, en effet, aux travaux les plus divers, tantôt commis ou interprète aux Affaires étrangères, tantôt éditeur de la Gazette, etc. (Voir Ant. Villien, L'Abbé Eusèbe Renaudot, Paris, 190/î, in-18, chap. m et iv).

22. Richard Simon allait faire paraître la Créance de l'Eglise orientale sur la transsubstantiation, 1687, in-12.

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nécessaire pour cela et pour bien d'autres choses, surtout pour ce qui me regarde. Je vous assure, Monseigneur, que je souhaiterais bien souvent retrouver ce bien que j'avais autrefois. Vous savez qu'en ce temps-là, je me suis voué à vous, et que je ne puis avoir une plus grande joie que de faire tout ce que vous voudrez bien m'ordonner. Tout ce que je pourrais jamais faire ne remplira jamais mes devoirs. J'espère que la bénédiction que vous donnerez à mes études, et que je vous demande, mêles rendra utiles. Si, lorsqu'il s'agit de vous obéir, elles ne m'étaient pas trop agréables, je serais assuré d'y trouver du mérite.

Les affaires d'Ecosse vont très mal : le Parlement est prorogé, parce qu'il n'a pas voulu consentir à un acte pour décharger les catholiques du serment du test 23. Le pauvre Milord chancelier24 a eu des peines incroyables, et sans aucun succès. Il était parti pour venir à Londres, et j'espère, Monseigneur, vous en mander bientôt des nouvelles.

Je suis, avec tout le respect possible, etc.

Renaudot.

A Paris, ce 10 juillet 1687.

P. S. — Le passage que les protestants citent ordinairement pour attribuer à l'exemple de Rabbi Akiba 25 le premier usage de la prière pour les morts, se trouve dans la Gémara du Talmud, au traité Calla26. Voici les termes dont l'histoire y est

a3. Voir page £35.

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