‹ Correspondance de Bossuet (volume 3)Chapitre 281 sur 308 · Les barbares qui envabirent l'Occident · texte numérisé non relu

Les barbares qui envabirent l'Occident

avr. 1688] DE BOSSUET. 5oi

ponse est facile. Saint Jean ne prédit qu'un ordre de maux, savoir ceux que l'Empire romain devait faire ressentir à l'Eglise ; donc il ne devait point parler de Paul de Samosate, qui est hors de cet ordre. D'ailleurs saint Paul avait averti l'Eglise de la nécessité des hérésies : Nam oportet et hœreses esseil ; il avait découvert les desseins de Dieu, quand il les permet12, ut qui probati sunl manifesti fiant : un second avis n'était point nécessaire.

L'étoile tombée du ciel me paraissait heureusement expliquée par la chute d'un grand docteur d'un des premiers sièges ; la convenance des hymnes13 rapportés par Eusèbe me frappait. Mais j'ai trouvé que comme, dans le chapitre vi, verset i3, vous expliquez la chute de toutes les étoiles des calamités en général qui vont fondre sur l'Empire, rien n'est plus naturel, lorsque saint Jean vient dans le détail, que de représenter une calamité particulière par la chute d'une seule étoile. Ainsi, entendant par cette étoile tombante les Goths qui rompent les digues de l'Empire, vous êtes autorisé par le style même de l'Apocalypse, qui peint les plaies de l'Empire sous la figure des astres qui tombent en terre.

Ce qui m'a fait tenir le plus longtemps pour Paul de Samosate, c'est le puits de l'abîme ouvert, la fumée qui s'élève, les sauterelles qui sortent de cette fumée : je trouvais qu'il était plus naturel d'entendre par là les hérétiques envoyés par la puissance infernale, qu'une armée d'ennemis qui n'attaquent que la vie présente ; surtout l'Ecriture ne faisant jamais sortir les Babyloniens, ni les Assyriens, ni les autres du puits de l'abîme, c'est-à-dire de l'enfer. Sur cela, je ne répète point les raisons de l'abbé de Fénelon : premièrement que le démon, sous la figure d'exterminateur, est à la tête des Barbares, et qu'ainsi il ne faut pas s étonner qu'ils sortent

1 1 . I Cor., xi, 19.

12. lbid. Ici Deforis ajoute au texte une traduction: « qui sont de manifester ceux qui ont une vertu éprouvée ».

i3. Les hymnes composés en l'honneur de Paul de Samosate par ses disciples. (Eusèbe, \1I, 2y-3o.)

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de son royaume ; secondement, que ces peuples n'avaient aucuns pays ni connus, ni fixes, et qu'ils paraissaient tout d'un coup comme si la terre les eût enfantés.

Je vous marque seulement une réflexion que j'ai faite en lisant le xxe chapitre : le caractère du démon, à la tête des hérétiques, n'est pas celui de l'ange exterminateur, mais de l'esprit de séduction ; ou du moins le second lui est bien plus naturel. D'où vient que saint Jean, qui dans le xxe chapitre lui donne le nom de Satan et le peint comme séducteur, ne le représente pas avec les mêmes traits dans le ixe chapitre, mais avec tous ceux d'un destructeur, sinon parce que, dans ce ixe chapitre14, il ne trompe point les hommes, mais qu'il commence par l'inondation des Barbares la ruine de l'Empire romain?

Enfin, Monseigneur, pour vous prendre par quelque chose de plus fort encore, je vous donnerai quatre millions, si vous ôtez Paul de Samosate : voyez de combien je surpasse votre libéralité, qui ne va jamais qu'à cent mille écus15.

Le procureur général du Grand conseil16 est malade.

Je profiterai de l'avis sur le temps de Germigny, et je pourrai bien y arriver le même jour que vous, Monseigneur.

Je souhaite de n'y point trouver Paul de Samosate; mais

i![. Apocal., iv, i-3.

i5. Nous ignorons l'allusion qui se cache sous cette boutade.

16. Louis-François Hennequin, seigneur de Charmont, fut d'abord conseiller, puis procureur général au Grand conseil. Il refusa la charge de Premier président au Parlement de Normandie, à laquelle il fut nommé au mois de septembre 1691. Il mourut le 18 novembre 1708 et fut enterré chez les Lazaristes. Il eut pour successeur au Grand conseil, au mois de novembre 1 6g4 , un de ses fils, Jean-Antoine Hennequin, qui fut plus tard ambassadeur à Venise. Louis-François Hennequin était très pieux et fort lettré. Dans la maison qu'il occupait au Cloître Notre-Dame, il tenait chaque semaine deux conférences, l'une pour les ecclésiastiques, sur les Conciles, l'autre pour les magistrats, sur la Coutume de Paris. (Bibliothèque Nationale, Dossiers bleus; le Mercure galant, juin 1703 ; Manuscrits du P. Léonard de Sainte-Catherine, aux Archives Nationales MM 825, f° 96 ; Saint- Simon, édition de Boislisle, t. VIII, p. 20 et 21.)

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plutôt les Goths, les Alains, les Francs, les Hérules n, etc. 18. Je suis, Monseigneur, avec un profond respect, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'abbé de Langeron.

Le Samedi saint [17 avril i(

17. C'est-à-dire que vous ayez remplacé dans le commentaire du chapitre ix Paul de Samosate par les barbares qui ont envahi l'empire romain. Bossuet a maintenu son interprétation et a continué d'appliquer aux hérésies, et non aux invasions barbares, le chap. ix de l'Apocalypse ; toutefois il accorde moins d'importance à Paul de Samosate qu'à Théodote de Byzance, personnage plus ancien, qui, pour s'excuser d'avoir faibli dans la persécution, soutint (vers 196) que Jésus-Christ n'était pas Dieu.

18. Nous donnons ici le commentaire de Fénelon, annoncé plus haut, note 8.

I. « Le cinquième ange sonna de la trompette, et je vis une étoile qui tombait du ciel sur la terre ; et la clef du puits de l'abîme lui fut donnée. »

Voici de nouvelles calamités annoncées par la trompette : ce n'est plus le peuple juif, mais l'Empire idolâtre et persécuteur qui est menacé. Voyez verset 20 de ce chapitre. On ne doit s'attendre de trouver ici aucune calamité de l'Eglise ; au contraire, elle est consolée par les plaies de ses persécuteurs. Ces plaies sont sensibles, éclatantes, et elles regardent les biens temporels. Il ne s'agit pas de peines invisibles et spirituelles.

Paul de Samosate ne peut être l'étoile, puisque sa chute ne fait aucune désolation dans l'Empire. Il n'a pas même mérité une si grande place dans les visions de saint Jean. Il n'est point le premier qui a nié la divinité de Jésus-Christ; Cérinthe l'avait fait avec beaucoup plus d'éclat. La secte de Paul ne fut jamais nombreuse. La chaire d'Antioche, qu'il occupa, ne paraît avoir donné aucune autorité à ses erreurs. Les Ariens, qui ont été les seuls considérables ennemis de la divinité de Jésus-Christ, n'ont point été les disciples de Paul. Ses disciples, qui disaient dans un hymne qu'il était descendu du ciel, ne lui donnaient par là qu'une louange assez vulgaire, surtout dans la poésie. Il n'y a aucun rapport entre descendre du ciel et en tomber. Un homme qui descend du ciel est un homme que le Ciel donne pour le bonheur de la terre ; une étoile qui en tombe représente un accident funeste.

Cette étoile qui tombe est donc la vengeance qui vient d'en haut. Dans les prophètes, les astres obscurcis ou éteints sont une affreuse désolation. L'Evangile représente à la chute de Jérusalem les étoiles qui tombent, etc. Saint Jean lui-même peint les maux de l'Empire par la chute

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des étoiles, chapitre iv, verset i3. Cette vengeance, qui vient d'en haut, ouvre l'abîme pour en faire sortir les maux : c'est là que Dieu tient en réserve les trésors de colère, et le Ciel les en tire pour frapper la terre.

II. « Et elle ouvrit le puits de l'abîme ; et il s'éleva du puits une fumée, comme la fumée d'une grande fournaise ; et le ciel et l'air furent obscurcis par la fumée du puits. »

Voici quelque chose de bien plus étendu que l'événement de Paul de Samosate. Il s'agit de la terre entière, qui est en feu par la chute d'un astre. C'est sans doute l'Empire embrasé. La fumée marque la guerre : le ciel et l'air obscurcis montrent un temps d'aveuglement, de tristesse mortelle, et de confusion générale. C'est un tourbillon infernal, d'où les calamités vont sortir.

III. « De la fumée du puits sortirent sur la terre des sauterelles ; et il leur fut donné une puissance comme celle qu'ont les scorpions de la terre. »

Les biens viennent toujours d'en haut, et les maux de l'enfer. C'est le prince des ténèbres, l'ancien ennemi du genre humain, qui préside à toutes les calamités. L'enfer animait les peuples barbares qui commencèrent à inonder l'Empire sous Valérien. Outre l'idolâtrie, qui faisait régner sur eux le démon, ils étaient possédés d'une cruauté infernale. Us sortent comme de l'abîme ; car les terres septentrionales, où Dieu les avait tenus en réserve pour frapper Rome, étaient inconnues. Cette origine était obscure et affreuse, surtout à des peuples méridionaux, à qui saint Jean parle. Les Rarbares sont représentés par des sauterelles. Comme ces insectes, ils étaient innombrables, sautant de terre en terre, errants et vagabonds de pays en pays, ravageant tout par leurs incursions : semblables à des scorpions, ils sont pleins de venin ; ils n'inondent la terre que pour faire du mal.

IV. « Et il leur fut commandé de ne blesser point l'herbe de la terre, ni tout ce qui est vert, ni tous les arbres; mais seulement les hommes qui n'ont point le signe de Dieu sur leurs fronts. »

Ces insectes ne sont pas comme les insectes ordinaires : ils ravageront par l'ordre de Dieu, non les fruits de la campagne, mais les peuples des villes qu'ils démoliront. Ne voyons-nous pas que les Goths et les autres Rarbares épargnèrent les chrétiens, pendant que les païens furent l'objet de leur fureur? C'est proprement l'Empire qu'ils attaquent. Quoique cette circonstance ne soit arrivée que dans la suite, saint Jean la montre par avance, pour marquer le caractère de ces peuples.

Ici, je ne reconnais point les hérétiques : car on ne saurait dire d'eux qu'épargnant les autres hommes, ils ont été cruels contre les païens. Voilà une calamité qui tombe directement sur l'Empire idolâtre. Ces barbares n'attaquent pas, comme les sauterelles communes, les fruits de la terre ; au contraire, ils n'attaquent que les hommes, pour se mettre en leur place ; car ils ne demandaient que des terres à cultiver sous un ciel plus doux que le leur. »

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