L'Abbé Bossuet a son Oncle
Rome, ce 16 septembre 1698.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Versailles le 24 août. Je suis très aise que vous ayez vu la réponse de M. de Cambrai à la Relation du Qaiétisme ; ce qui est de certain, c'est qu'il n'y a ici que ses amis qui l'applaudissent. Je ne sais pas ce qu'ils en pensent intérieurement ; mais ils la font valoir de leur mieux, comme une pièce accablante contre vous et M. de Paris. Avec cela, ils conviennent eux-mêmes, au moins M. le cardinal de Bouillon, qu'elle doit achever de perdre M. de Cambrai en France et dans l'esprit du Roi. Mais tout cela tourne encore en louange de M. de Cambrai et en blâme pour le Roi, pour Mme de Maintenon, M. de Paris et nous autres; avec cela, ils voient bien que les rieurs ne sont pas de leur côté. On le regarde, à cette heure-ci, comme un chef départi. C'est à présent l'idée la plus juste qu'on en puisse avoir, et celle que je crois à propos qu'on ait. Je mande à M. l'archevêque de Paris qu'il faut que tout ce qui viendra à présent de la part du Roi et du nonce parle plus fortement que jamais; qu'on n'ait aucun égard pour la personne de M. de Cambrai, si l'on veut faire plaisir au Roi et servir l'Kglise; que l'essentiel est de donner la paix à l'Lglise par une bonne décision, honorable pour le bon parti, et (ju'il n'y a point de mal qu'on apprenne aux téméraires qui osent, par des opinions nouvelles, troubler la paix de l'Égli-se, que leur nom sera déshonoré avec leurs erreurs.
Lettre 54. — I,. ;i. n. s. Hrilisli Nfuscum, ms. 33i02. — Voir r.ivcrtisseinenl en It'le ili- lu leUre précédente. Cf. notre tome X, p. 193
sept. 1698] DE BOSSUET. 3/i3
M. de Chantérac alla chez le Pape jeudi dernier, après que le cardinal de Bouillon y eut été, apparemment, préparer les voies. M. de Chantérac a présenté cette Réponse à S. S., la priant de se la faire lire et expliquer. S. S. se l'a fait lire par M. de Zeccadoro, qui, comme vous savez, était un de vos admirateurs, mais qui, depuis un an, et qu'il a vu M. le cardinal de Bouillon, est devenu le plus grand partisan de M. de Cambrai et son plus grand louangeur, ce qui lui a attiré la confiance du cardinal, ainsi que le mal qu'il dit de M. le cardinal de Janson, à qui il a les dernières obligations. Cependant, depuis qu'il voit que les rieurs ne sont plus ni du côté du cardinal de Bouillon, ni du côté de M. de Cambrai, il voudrait me faire croire qu'il a toujours favorisé la bonne cause, et regardé M. de Cambrai comme un fanatique. Mais je ne puis plus m'y fier, et suis en peine de ce qu'il peut dire à S. S. Je lâcherai dans peu de le savoir, et d'agir auprès du Pape suivant ce que j'apprendrai. Il a traduit, il y a trois mois, le livre de M. de Cambrai pour le Pape, à la recommandation de M. le cardinal de Bouillon.
J'ai été à Civita-Vecchia visiter M. le bailli de Noailles, qui n'a pas été fâché de me voir et de m'entretenir. Je n'ai pas épargné le cardinal de Bouillon ; je vois bien combien les deux maisons se haïssent. Je l'ai comme déterminé à aller informer le nouvel ambassadeur des dispositions du cardinal de Bouillon à sou égard. Cela ne peut que bien faire, en cas que cet ambassadeur vienne en droiture à Rome, sans aller à la Cour. Encore une fois, ne négligez pas de me faire recommander à M. l'ambassadeur par les bons endroits. Il c.-t de la dernière conséquence, pour la cause et pour votre honneur, que l'ambassadeur me témoigne de la considération. Je fais assurément ici mon devoir à son égard, contre les malignités de M. le cardinal de Bouillon, qui ne cherche à présent qu'à le décrier. Ce que je vous mande est la pure vérité.
Au reste, la guerre est ici parmi les jésuites français au sujet du père Amonio, venu ici pour procureur des missions. Le père Charonier prétendait d'avoir cet emploi, et le P. Dez et le cardinal de Bouillon le protègent. Le P. Amo-
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nio, d'un autre côté, est venu avec des lettres de recommandation du Roi, du père de La Chaise et du père Verjus. Cela n'a pas empêché la guerre. Le père Charonier a écrit et fait écrire contre le P. Amonio à la Cour. Le P. Amonio l'a découvert, et qu'on l'accusait, pour le faire exclure, qu'il s'était déclaré ici pour M. de Cambrai. Là-dessus, ce Père italien jette feu et llamme, et a écrit ce qui s'appelle /'/re di Dio contre son adversaire, et prétend prouver tout ce qu'a fait ici le P. Charonier et le P. Dez pour M. de Cambrai; quelque faux frère aura trahi ces deux derniers. On peut découvrir des bonnes choses par là : cela sera aisé par Amonio qui est à Paris. Ne faites semblant de rien avec les jésuites à Paris. Le P. Amonio prétend prouver au P. de La Chaise que le P. Charonier l'a engagé vilainement dans cette affaire, aussi bien que le Général; et le tout pour faire rappeler Charonier. Je suis persuadé qu'Amonio dit vrai en bien des choses là-dessus. Il m'a fait sa confidence sur cela, mais ne m'a pas voulu découvrir le particulier de ce qu'ont fait les P. P. Dez et Charonier : je sais seulement qu'il l'a mandé à son frère, qu'on fera jaser tant qu'on voudra. Mme de Maintenon fera là-dessus ce qu'elle voudra.
J'ai donné entièrement dans ces sentiments et les desseins d'Amonio contre le P. Charonier, et surtout j'ai témoigné être persuadé que le P. Charonier avait engagé ici le P. La (]haise qui n'y pensait pas, et qu'après j'ai cru devoir rendre cette justice au P. La Chaise. Je sais ce que j'en dois croire, mais ce serait beaucoup si l'on pouvait persuader au P. de La Chaise que je le crois innocent de ce que les jésuites ont fait ici, et que je sais le distinguer des autres jésuites. Vous ferez là-dessus ce que vous jugerez à propos pour vous et pour moi. Ce serait peut-être un bon elfel pour moi. Car le 1*. de La Chai.se prendrait peut-être plaisir à réparer auprès du Roi le mal qu'il aura pu faire, en disant du bien de moi. Il faut que tout se passe dans le dernier secret entre le P. de La Chaise et vous. Enfin, comme vous le jugerez à propos '.