‹ Correspondance de Bossuet. Nouv. éd. augm. de lettres inédites et publiée avec des notes et des appendices sous le patronage de l'Académie française (volume 2)Chapitre 45 sur 211 · Ibid.. VII · texte numérisé non relu

Ibid.. VII

oct. i7o3] DE BOSSUET. 117

deux endroits de saint Jean, c'est-à-dire au chap. 11, 722, et au chap. xu, f 16, dans lequel il est mar- (jué que les apôtres n'entendaient pas les prophéties qu'ils accomplissaient eux-mêmes.

Quand donc on dira que le signe de l'enfantement de la Vierge était un de ceux qui devait être révélé" des derniers, et que le commun du peuple, pour y faire l'attention convenable, avait besoin d'être averti, comme il le fut par l'évangile de saint Matthieu, il n'y aura rien là d'extraordinaire, ni qui affaiblisse la preuve de la venue du Christ.

En effet, nous ne voyons pas dans tout l'Evangile, que les Juifs eussent la moindre attention à l'oracle d'Isaïe. Ils objectaient au Sauveur la prophétie de Michée sur la naissance du Christ en Bethléem*^; mais ils ne lui disent jamais un seul mot sur ce qu'il devait naître d'une vierge, et il ne faut pas s'en étonner.

Car, si les apôtres, après avoir conversé trois ans avec leur maître, eurent besoin qu'il leur ouvrit le sens des Ecritures pour être c.ipables de l'entendre, comme il est porté dans saint Luc, chap. xxiv, f /i5, combien plus le commun du peuple avait-il besoin qu'on lui montrât comme au doigt le sens de certaines prophéties plus enveloppées, que de lui-même

11. Un de ceux qui devait être révélé. Sur ce sing-iilier, voir notre tome VI, p. 187.

12. Mich., Vj 2; Joan., vu, Ixi. — En Bethléem. Ou voit qu'en s'employait, au lieu de la préposition à devant un nom propie de ville, même commençant par une consonne. De même que Racine dit : En Argos, Corneille dit : En Belle-Cour, La Fontaine : En Florence, et Bossuet lui-même a écrit : En Jérusalem (Hist. unio., II, v ).

Ii8 CORRESPONDANCE [oct. 1708

il n'eût pas pu démêler dans les endroits où elles étaient insérées? et on doit toujours se souvenir que cette naissance virginale ne pouvant être connue par aucune marque sensible, ni autrement que par un témoignage divin, il fallait rendre ce témoignage authentique et irréprochable par une longue suite de tant de merveilles, que tous les esprits demeurassent convaincus de cette naissance, comme d'un caractère spécial, et digne de la personne seule du Messie.

Mais, dites-vous, ce n'est pas là votre peine : le fond de votre objection n'est pas seulement que la prophétie d'Isaïe n'éclaircissait point les Juifs, mais encore qu'elle les aveuglait et leur fournissait un argument contre Jésus-Christ, auquel ils ne pouvaient trouver aucune réplique, puisque étant né d'une femme mariée, ils ne pouvaient croire raisonnablement autre chose, sinon qu'il était le fruit de ce mariage, et par conséquent, dites-vous, ils ne pouvaient reconnaître Notre-Seigneur pour Messie sans démentir le prophète : ce sont vos propres paroles.

Permettez-moi ici de vous demander si vous trouvez quelque part dans l'Evangile que le peuple ou les pharisiens aient fait ou insinué j)ar le moindre mol celte objection à Jésus-Christ. Vous croyez la trouver en quelque façon dans un passage de saint Jean ; mais nous démontrerons bientôt que ce passage n'a point de rapport à notre sujet, et je conclurai, en attendant, que vous ne devez pas attribuer aux Juifs une objection dont ils ne se sont jamais avisés.

«et. 1708] DE BOSSUET. I19

Votre objection porte que c'eût été démentir la prophétie, de reconnaître pour vierge la mère du Sauveur, que l'on voyait dans le mariage. Gela serait vrai, s'il n'y avait point de milieu entre être mariée et n'être pas vierge : car si, selon le prophète, Dieu pouvait faire enfanter une vierge, qui empêchait qu'il n'opérât un si grand mystère sous le voile sacré du mariage? C'était au contraire ce que demandait la convenance des conseils de Dieu et l'ordre de sa sagesse aussi douce qu'efficace. Et après tout, s'il en faut venir à cette discussion, eût-ce été une œuvre convenable à Dieu, de donner en spectacle aux hommes une fille avec son enfant, pour être le scandale de toute la terre, le sujet de ses dérisions, et l'objet inévitable de ses calomnies? Quand elle aurait assuré qu'elle était vierge, sa parole particulière n'eût pas été un témoignage suffisant pour l'affermissement de la foi ; il fallait que la révélation d'un si grand mystère fût préparée par tous les miracles de Jésus-Christ et de ses apôtres, avant qu'elle fût reçue avec une autorité digne de créance. Ainsi c'était un conseil digne de Dieu, de faire naître dans le mariage le fils de la vierge, afin que sa naissance parût du moins honnête, jusqu'à ce que le temps fût venu de la faire paraître surnaturelle et divine.

Ce n'était donc pas, comme porte votre objection, démentir la prophétie, de reconnaître que Notre- Seigneur, fils d'une mère mariée, fût le Christ : Isaïe ayant bien dit que la mère du Christ serait vierge, mais n'ayant dit nulle part que cette vierge ne serait point mariée.

I20 CORRESPONDANCE [oct. 1703

Dieu a dit précisément ce qu'il voulait dire, et ce qui devait arriver selon l'ordre de ses conseils éternels. C'est aussi ce qui convenait à sa prescience : ainsi on ne saurait trop remarquer qu'il a prononcé par son prophète que cette mère serait vierge, parce que c'était là ce qu'il voulait, et ce qui en effet devait arriver ; mais, par la même raison , il n'a pas dit qu'elle ne serait pas mariée, parce que ce n était pas en cette manière qu'il avait disposé les choses. D'où il s'ensuit qu'on aurait tort de regarder comme incompatibles ces deux paroles, vierge et mariée, puisque, au contraire, quelle que pût être cette vierge mère, et dans quelque temps qu'elle pût venir, la convenance des conseils divins demandait que ce mystère fût enveloppé sous la sainteté du mariage.

En effet, nous ne lisons pas que la sainte Vierge voulût passer pour autre chose que pour une femme du commun, à qui rien n'était arrivé d'extraordinaire : elle-même, elle appelait saint Joseph, père de Jésus-Christ, ce qu'aussi il était en un certain sens, par le soin qu'il en prenait comme de son fds; c'est ce qui paraît dans ses paroles : Votre père et moi, affligés, vous cherchions parmi les troupes ^^, pour montrer que saint Joscpii, son époux, partageait avec elle les inquiétudes que l'enfant leur avait causées en se dérobant d'avec eux comme il avait fait. Jésus-Christ lui-même avait, pour ainsi parler, les oreilles rebattues de ce reproche ^ N'est-ce pas là le

i3. Luc, II, 48.

oct. i7o3] DE BOSSUET. 12 1

fils de Joseph, cet artisan que nous connaissons ? et comment ose-t-il dire qu'il est descendu du ciel ** ? Nous ne voyons pas que le Sauveur se soit mis en peine de les désabuser, ni de leur dire comment il était venu au monde: ce n'est pas qu'il ne le fît assez entendre, toutes les fois qu'il disait qu'il venait de Dieu, qu'il était descendu du ciel, et qu'il ne reconnaissait d'autre père que Dieu même ; mais, pour dire en termes exprès qu'il était fils d'une vierge et que Joseph n'était pas son père, il ne l'a pas voulu faire, parce qu'il fallait qu'une vérité que le monde n'aurait pu porter fût précédée par l'entière prédication de son Evangile.

Votre objection porte encore que le mariage de la sainte Vierge était aux Juifs un argument auquel ils ne pouvaient trouver de réponse : vous en pourriez dire autant de la résurrection de Noire-Seigneur. Quand un homme est mort, il demeure mort; et l'on ne doit pas croire naturellement qu'il ressuscite, sans savoir d'ailleurs par des témoignages certains qu'il est sorti du tombeau. Ainsi naturellement on doit croire que tout entant a un père comme une mère, à moins que Dieu ne révèle expressément le contraire ; ce qu'il peut faire également, soit que la mère soit mariée, soit qu'elle ne le soit pas : ainsi vous voyez que le mariage n'y fait rien, et que votre objection est vaine.

Il est vrai qu'on présume qu'un enfant qui est né dans le mariage en est sorti ; mais si Dieu en a

i4. Matt., XIII, 54, 55; Marc, vi, 3; Joan., vi, 42.

122 CORRESPONDANCE [oct. 1708

disposé autrement, et qu'il veuille faire prévenir par son Saint-Esprit tout ce qui a coutume d'arriver parmi les hommes, qu'ont-ils à dire contre sa puissance? Saint Paul disait autrefois au conseil des Juifs: Vous semble-t-il incroyable que Dieu ressuscite les morts^"? Pourquoi celui qui a donné une fois la vie ne pourra-t-il pas la rendre à ceux qui l'auront perdue? On pourrait dire de même : Vous semble-t-il incroyable que Dieu fasse concevoir une vierge ? Ne tient-il pas réunie dans sa puissance toute la fécondité qu'il a distribuée entre les deux sexes ? et ne peut-il pas suppléer par son Saint-Esprit tout ce qui aurait manqué aux forces de la nature? C'est ce qu'on ne peut nier sans erreur, quoiqu'on puisse bien l'ignorer, et même ne le pas croire, quand le temps n'est pas arrivé où Dieu le veut révéler expressément : ce qui paraît morne dans l'apôtre saint Philippe, qui, comme nous avons vu, appelle Jésus- Christ tout court le fils de Joseph '^ quoique en même temps il le reconnaisse hautement pour le Messie.

Vous croyez apercevoir votre objection dans ces paroles des Juifs, en saint Jean, chap. vu, f 27,011 il est parlé de celte sorte: Lorsque le Messie viendra, on ne saura d'où il est venu; mais, pour celui-là, nous savons d'où il vient ; mais il est visible que cette peine des Juifs a un autre objet. Jésus-Christ devait avoir deux naissances, l'une divine et éternelle, et l'autre humaine et dans le temps : cette pre-

i5. Act., XXVI, 8.

Page 1