I. Allusion h la lettre du 3O (28 ?) octobre. Cf. p
nov. i7o3j DE BOSSUET, l45
et nous en avons un bel exemple, dès le temps même des Apôtres, dans la personne de celui à qui saint Philippe demanda s'il entendait Isaïe, et qui répondit : Et qaomodo possam, nisi aliquis ostenderit mihi^ ?
Cela a lieu principalement à l'égard des prophéties, qui, étant la preuve et le fondement de la religion, sont cependant aujourd'hui ce qu'elle a de plus obscur et de plus difficile à entendre, soit qu'elles aient perdu de leur évidence par l'éloignement des temps où elles ont été faites et par le peu de lumière qui nous reste sur l'histoire de ces temps, avec laquelle elles ont un rapport nécessaire ; soit que, les chrétiens étant élevés dès l'enfance dans la véritable religion et la connaissant par son intérieur et d'une manière qui nous en fait sentir la vérité sans que nous ayons besoin de preuves, ils aient négligé cette manière de la démontrer par les prophéties, qui ne laisse pas d'être absolument nécessaire pour ceux qui, n'ayant pas eu le même bonheur que nous, cherchent de bonne foi les marques auxquelles on peut la reconnaître. Or, Monseigneur, je suis persuadé qu'il n'y en a point de plus sûre ni de plus efficace que les prophéties, lorsqu'on se sera appliqué à leur donner, par une explication exacte et fidèle, toute l'évidence qu'elles peuvent avoir et dont elles ont besoin pour servir de preuves. Car il semble qu'il n'y a que deux moyens pour obliger un homme à croire une vérité qu'on lui propose pour l'objet de sa créance : ou l'évidence, qui ne manque jamais d'entraîner le consentement par sa propre lumière, ou la certitude que l'on a que cette vérité nous est proposée par un être qui ne peut ni se tromper luimême, ni vouloir tromper les autres, parce qu'alors l'autorité tient lieu d'évidence et nous fait croire fermement les choses les plus obscures et même les plus contraires à notre raison ^. Et pour donner un exemple de ceci, dans la géométrie, qui est la seule de toutes les connaissances humaines où l'on
a. Act., VIII, 3i.
3. L'expression n'est pas exacte : les mystères sont supérieurs, mais non contraires à la raison.
XIV — lo
l46 CORRESPONDANCE [nov. 170^
puisse s'assurer de trouver la vérité*, si je propose à un homme de croire que le tout est plus grand que sa partie, ou qu'en ajoutant choses égales à choses égales, les touts demeureront égaux, il ne me demandera aucune preuve de ces vérités, parce qu'il en sera convaincu par leur propre évidence ; mais, si je lui dis que deux lignes asymptotes "^ prolongées à l'infini s'approcheront toujours et ne se rencontreront jamais ; si j'ajoute que l'espace compris entre ces deux lignes prolongées à l'infini, et qui par conséquent est infini lui-même '', est pourtant égal à un espace fini et déterminé que je lui trace sur le papier, alors il pourra me dire que cela lui paraît impossible et inconcevable ; mais que si je lui montre que cela est conforme aux démonstrations de la géométrie, dont il connaît la certitude, il ne laissera pas de croire cette proposition sans pouvoir la comprendre.
11 en est de même de la religion. Jamais homme raisonnable ne sera surpris qu'elle propose à croire des choses obscures et au-dessus de notre raison ; mais tout homme raisonnable, avant que de les croire, voudra être assuré que cette religion est en effet celle qui conserve la parole de Dieu et qui, par conséquent, ne peut jamais être dans l'erreur ni y jeter ceux qui la suivent. Il faut donc une évidence qui marque tellement la vérité de la religion à tous ceux qui la cher-
4. Cette plirase n'étonnera pas, si l'on sonjje que Valincour passait pour avoir trop peu de confi;ince dans la raison humaine (cF. d'Aguesseau, loc. cit.y C'est d'ailleurs uu défaut assez fréquent chez lesgéomètres, qui ne comprennent guère d'autre genre de certitude que celle des mathématiques.
5. On appelle asymptote (grec àau[Ji-T(i>TOç, qui ne coïncide pas) une ligne droite située dans le m^me plan qu'une ligne courbe qui s'en approche d'une façon continue sans pouvoir jamais la rencontrer, lors même qu'on les suppose l'une et l'autre prolongées h l'infini. Dans la pratique, la ligne droite et la ligne courbe sont dites l'une et l'autre asymptotes.
6. On dirait plutôt aujourd'hui : par conséquent augmente sans cesse et tend <'i devenir égal à un espace infini. — La contradiction donnée ici en exemple p;ir Valincour provient, ce semble, d'une fausse idée de l'infini géométrique, qui n'est pas proprement infini, mai.s. seulement indéfini, et qui n'a point d'existence réelle.
nov. 1708] DE BOSSUET. I^y
chent, que personne n'en puisse douter et ne puisse avoir d'excuse légitime pour refuser de croire les choses qu'elle nous offre pour objet de notre créance.
Car supposant un homme dans l'état où M. Pascal supposait celui qu'il voulait instruire, c'est-à-dire qui, dans un âge de raison, cherche de bonne foi la véritable religion, dont il n'a aucune connaissance : si cet homme commence par interroger la nature, le soleil, les cieux et tous les éléments, ils lui diront qu'ils ne se sont pas faits eux-mêmes, mais qu'ils ont été faits par un être supérieur, à qui ils doivent tout ce qu'ils ont d'admirable et surtout l'ordre dans lequel il les maintient depuis tant d'années. Mais, s'il continue à leur demander quel est donc cet être, quels sentiments on en doit avoir, quel culte il exige des hommes, ce qu'ils ont à craindre ou à espérer de lui, alors ils ne lui répondront que par un affreux silence. Il faut donc qu'il regarde autour de lui parmi les hommes qui sont sur la terre comme lui, il faut qu'il interroge tous ceux des siècles passés et qu'il tâche de trouver dans leurs écrits et dans leurs enseignements la vérité qu'il cherche et qu'il a envie de connaître. C'est alors qu'au milieu de celte multitude infinie de sectes et de religions différentes qui ont partagé les hommes dans tous les temps, il découvre un livre très ancien qu'on lui dit être la parole de Dieu et la loi véritable, hors de laquelle il n'y a point de salut. Cela attire son attention ; il examine ce livre; il y trouve des choses au-dessus de sa raison, quelques-unes même qui lui paraissent y être entièrement contraires. Cependant, comme il y voit aussi des choses admirables, il déclare à ceux qui en sont les dépositaires qu'il est prêt à croire tout ce qu'il enseigne et à exécuter tout ce qu'il ordonne, pourvu que l'on lui montre, à n'en pouvoir douter, que ce livre contient en effet ^ la véritable loi de Dieu. Jusque-là, on ne saurait douter qu'il ne soit dans la disposition la plus raisonnable où un homme en cet état puisse être ; car, comme il y aurait de la folie à refuser sa créance aux choses que Dieu