En ejfet, en réalité
1^8 CORRESPONDANCE [nov. 1708
nous ordonne de croire, puisque, dès là qu'il est Dieu, nous savons qu'il ne saurait nous tromper, il n'y en aurait pas moins à recevoir légèrement de la main des hommes, sujets à se tromper et à tromper les autres, un livre qu'ils disent être la loi de Dieu, si nous ne sommes assurés d'ailleurs que ce livre est en effet ce que l'on nous assure qu'il est. 11 faut donc trouver de.^ preuves de la divinité de ce livre, et il paraît qu'on ne saurait les trouver que dans les prophéties. Car un homme qui n'a encore aucune connaissance de notre religion ne saurait encore être touché ni par les martyrs, ni par les miracles, voyant que tant d'autres religions manifestement impies et extravagantes se vantent d'avoir les leurs. Il faut donc lui dire : Cette religion que je vous propose comme la seule véritable a été annoncée par des prophètes qui, pour preuve de leur mission, ont prédit des choses surprenantes et e.xtraordinaires qui sont arrivées précisément dans les temps et dans la manière qu'ils l'avaient prédit. Or cet être, quel qu'il soit, qui donne aux hommes le pouvoir de faire des prédictions de cette nature et qui se vérifient par les événements doit non seulement connaître l'avenir, mais encore en être le maître absolu, pour pouvoir disposer toutes choses selon sa parole, et, par conséquent, ce ne peut être que le véritable Dieu.
Celui qui est conduit jusqu'à ce point-là parait n'avoir plus rien à faire que ce que faisaient les Juifs à qui les apôtres annoncèrent l'Evangile : Scrutantes quolidie Scripluras si hœc lia essent *. Et cela ne peut pas être regardé comme l'effet de la défiance d'un homme qui doute delà vérité delà parole de Dieu, mais comme la sage précaution d'un homme qui veut n'être point trompé en prenant pour la parole de Dieu ce qui pourrait n'être que l'imagination des hommes. Il examine donc les prophéties : si elles lui sont clairement expliquées, le voilà convaincu ; si elles ne le sont pas, il demeure dans son obscurité et dans le même état que celui à qui on veut
H. Lh Vulfjale : Quolidie scrutantes Scripluras, si hxc ila se haberenl (\ct., xvii, 11).
nov. i7o3J DE BOSSUET. l/jg
faire croire une proposition de géométrie très difficile sans lui en donner la démonstration. Car, puisque les prophéties sont les preuves de la religion, elles doivent avoir l'évidence qui sert à convaincre ; et puisqu'elles doivent nous convaincre de la vérité d'une religion qui nous propose à croire tant de choses obscures, elles doivent avoir assez de certitude et do clarté pour nous montrer que cette religion est en efTet la véritable. Il faut donc qu'elles aient cette évidence et cette clarté par elles-mêmes et, si l'on peut parler ainsi, indépendamment de la religion qu'elles prouvent. Car, si je dis à un homme : Vous devez croire cette religion qui est prouvée par tant de prophéties ; et que je lui donne pour preuve de la certitude de ces prophéties l'autorité qu'elles ont dans la religion et le respectavec lequel on les y a toujours regardées, je tombe dans un cercle, en prenant pour preuve la chose même que je veux prouver.
C'est pourquoi, Monseigneur, après toutes les choses admirables que vous avez eu la bonté de m'écrire, il ne laisse pas de me paraître toujours difficile de pouvoir donner YEcce virgo d'Isaïe^ comme une prophétie qui ait pu servir à faire reconnaître le Messie, puisque, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, il était absolument impossible aux Juifs les plus éclairés et les mieux intentionnés de reconnaître pour fil? d'une vierge celui qui paraissait né dans un légitime mariage. Il est vrai, comme vous le remarquez, que, parmi les Juifs mêmes, le mariage de la sainte Vierge ne devait pas faire croire qu'il fût impossible qu'elle eût conservé sa virginité. Mais cette virginité cachée et inconnue à tout le monde ne leur servait donc de rien pour les instruire sur ce qui leur était annoncé. Peut-être que ceux qui furent touchés par la doctrine et les miracles de Jésus-Christ et qui jugèrent de là qu'il était le Messie, en conclurent, suivant le passage d'Isaie, qu'il devait être né d'une vierge, et, par conséquent, que sa mère, quoique mariée, avait conservé sa virginité. Mais