‹ Correspondance de Bossuet. Nouv. éd. augm. de lettres inédites et publiée avec des notes et des appendices sous le patronage de l'Académie françaiseChapitre 127 sur 224 · Zeccadoro · texte numérisé non relu

Zeccadoro

g. L'un des anti-régalistes réfugiés à Rome, écrivait le i3 octobre: «... J'eus hier matin une longue conférence avec le cardinal Ferrari. Je ne manquai pas de le mettre sur l'affaire de Cambrai. Je connus par ses discours que ceux qu'on appelle ici Bacchetoni (cagotss) se remuent en sa faveur, et qu'ils demandent qu'on ne touche point ;'i l'amour désintéressé, qu'ils regardent comme le comble de la perfection, sans savoir en quoi il consiste véritablement. Ce cardinal me paraît toujours bien disposé. Il cherche néanmoins quelquefois nodum in scirpo, pour vouloir trop subtiliser. Je le soutiens autant que je puis: vous savez qu'il m'écoute volontiers. Il avoue bonnement qu'il n'avait pas encore bien pu pénétrer quel était le véritable système du livre, à cause des modifications et restrictions qu'il ajoute à tous ses principes. Je lui dis qu'il ne fallait point s'arrêtera toutes ces restrictions ni aux contrariétés qui se trouvaient dans ce livre, parce que c'est l'ordinaire de ceux qui introduisent des erreurs dans l'Église de n'être pas bien d'accord avec eux-mêmes... » (Affaires étrangères, Rome, t. 391, f°» i63 et suiv.).

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pénétrer, s'il était possible, dans le mystère, j'allai, il y a trois jours, chez le cardinal Ferrari, à qui je ne témoignai rien de mes défiances, et je me contentai de lui parler fortement contre les tempéraments. Il m'assura qu'il ne pensait en son particulier qu'à une bonne décision, et qui fit honneur au Saint Siège. Ma plus grande crainte à son sujet, c'est que l'amitié et l'estime qu'il a pour le P. Damascène n'influent dans le parti qu'il prendra. Vous savez que c'est ce que j'ai toujours appréhendé. J'ai pris la liberté de lui témoigner ma crainte là-dessus, et il n'a rien oublié pour me rassurer; cependant je ne m'y fie point. Tous nos amis ne laissent pas de me répondre de lui; mais, encore un coup, je vois fort bien qu'il n'y a que lui qui soit capable de nous faire du mal auprès du Pape.

M. le cardinal Noris me paraît plus ferme que jamais. J'eus vendredi une conversation avec lui, dans laquelle nous touchâmes toutes les difficultés sur l'espérance et la charité, que je démontre très aisément ne favoriser en rien le système de M. de Cambrai, de quelque opinion qu'on soit sur les actes propres de ces vertus; et puis, quand je viens à la pratique, c'est là où je puis montrer, et sans réplique, le faux de toutes ces vaines spéculations. L'argument qu'on ne saurait trop inculquer, et qui est invincible, c'est la différence du cinquième état et du quatrième. L'imperium charitatis16 n'est et ne peut être autre chose que la subordination du motif de la béatitude à la gloire de Dieu, ce qui est établi dès le quatrième état. Toutes les autres solutions de M. de Cambrai tombent par terre aussi aisément. Ses grands arguments sur la liberté de Dieu n'ont que de la fumée. Le securius hœc dixit de saint Augustin11 l'accable. Prétendre que rapporter la béatitude à la gloire de Dieu n'est pas vouloir

10. Une vertu est dite impérée, ou commandée, lorsqu'un de ses actes est accompli par le motif d'une autre vertu, comme un acte de tempérance par amour de Dieu. La charité, qui est la vertu la plus élevée, commande les autres vertus; de là son imperium.

11. Quœst. in Heptateuchum, lib. II in Exodum, cxi.vn (Cf. Schola in tuto, quaest. XII, n. 195).

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la béatitude, ni la désirer de quelque manière que ce soit, pas même subordinate, c'est assurément une belle chimère. Enfin toutes les défaites de ce prélat, quand on les réduit à une idée exacte, ne présentent que de misérables sophismes.

11 faut avouer que le cardinal Ferrari est celui qui sait mieux sa théologie, et qu'il a bien pénétré la matière. Je ne puis croire par là qu'il soit favorable à la nouveauté; mais néanmoins je l'appréhende, s'il se met quelque chose de travers dans la tète.

J'attends votre écrit De aclibus imperatis : il sera très utile et viendra à propos. Je compte chaque ordinaire recevoir la lin de votre vœu, et les propositions dont vous ne m'avez envoyé qu'une partie il y a six semaines12. Quand j'aurai cet écrit, nous nous en servirons pour faire quelque chose de court et de substantiel13. M. le cardinal Casanate est toujours le même.

Après la Toussaint, on commencera les congrégations des cardinaux ; c'est l'intention de S. S. Je ne négligerai rien pour qu'on ne perde point de temps.

Les cardinaux travaillent et font travailler. Les jésuites et M. le cardinal de Bouillon ne s'oublient pas; cela est comme de notoriété publique.

Il sera très à propos que le Roi parle à M. le nonce quand votre réponse paraîtra, et qu'il y donne l'approbation convenable. Il faut aussi que le Roi et M. le nonce continuent d'agir plus vivement que jamais, et qu'on marque bien qu'il ne doit pas être question d'épargner M. de Cambrai.

Je suis attentif à tout, je me défie de tout, et me sers de tout : en un mot, je fais tout pour le mieux, et de mon mieux.

Je vous prie de m'adresser ici les lettres pour M. le Grand duc en faveur de M. Madot.

13. L'envoi avait été fait le 20 juillet. Voir p. 80, 2o4 et 223.

i3. c ... J'achevai un vœu ou censure contre les trente-huit propositions, qu'on distribua aux cardinaux sans qu'ils sussent de quelle part il venait » (Phelipeaux, t. II, p. l65).

2£o CORRESPONDANCE [oct. 1698

Je vous envoie deux lettres1* du P. Campioni. Il m'a remis pour vous un livre imprimé, dont il vous parle apparemment dans sa lettre, qui prouve la nécessité aliqualis sive imperfecii amoris Dei dans le sacrement de pénitence, qu'il traite scolastiquetnent : l'ouvrage est dans les bons principes. J'attends une occasion pour vous l'envoyer. Ne laissez pas de lui faire réponse comme si vous l'aviez reçu, en marquant que vous n'avez pas encore eu la facilité de le lire. Il m'a mis entre les mains la traduction italienne, qu'il a achevée, de votre ouvrage Sur les étals d'oraison. Il faut voir de quel usage cette traduction peut être ici, et où l'on pourra trouver un imprimeur. Cela est très difficile à Rome. Nous tâcherons, malgré la controverse présente, d'avoir la permission du maître du sacré Palais. Pour la dépense, je ne sais si nous trouverons ici quelque imprimeur qui veuille la faire. Informez-vous un peu d'Anisson s'il pourrait y entrer, en ayant part au profit.

Vous connaissez Dom Kstiennot par ses lettres à M. de Reims : c'est un patelin auquel il ne se faut point fier. Il est moine, et tous les moines ne nous aiment guère : ceux qui servent ici sincèrement et efficacement sont les ennemis des jésuites.

Nous avons ici depuis quinze jours M. de Tanqueux15. Il tomba malade avant-hier en dînant chez moi : il a eu deux forts accès de fièvre ; il n'y a aucun danger. Si vous aviez la bonté de faire savoir de ses nouvelles à Mme sa mère, de qui il attend de l'argent, vous lui feriez un grand plaisir. Je le secourrai ici de tout ce dont il aura besoin.

Je me porte bien, Dieu merci, et soupire après la fin de cette malheureuse affaire. La santé du Pape va à merveille : il est haï mortellement de M. le cardinal de Bouillon et des jésuites. Au reste, il est bon que vous sachiez que le Pape a dit que, dans toutes ses audiences, M. le cardinal de Bouil-

ll\. Sans doute la lettre sans date qui a été donnée parmi celles du mois de septembre et celle du i4 octobre.

l5. Il a été parlé de lui au tome IV, p. 29 et 3l.

oct. 1698] DE BOSSUET. 24i

Ion lui parlait comme un sanglier blessé. Ce cardinal hait autant le Hoi que le Pape.

M. de Reims m'a envoyé ce qu'il a fait signer aux jésuites, qui cette fois n'ont pas sujet de se plaindre de lui. Ces Pères sont bien hardis16.

T 79°- — Leibniz a Bossuet.

Monseigneur, avant eu l'honneur de voir M. du Héron, envoyé de France, et voyant par là le commerce ouvert en quelque façon, j'ai songé d'abord à vous, puisque ce ministre a la bonté de vouloir se charger de cette lettre. J'ai cru qu'il était de mon devoir de profiter d'une occasion propre à vous marquer la persévérance de mon zèle et de ma vénération. Depuis que l'interruption des correspondances a presque privé M. l'abbé de Loccum et moi de l'espérance d'obtenir

16. <c Le jeudi 9 octobre, nous reçûmes par le courrier le Pater des quiétistes et le désaveu que M. l'archevêque de Reims avait obligé les jésuites de donner de la proposition suivante soutenue à Reims dans une thèse, le Ier août 1698: Humanitas Christi non existit formaliter per existentiam Verbi, at a Verbo hypostatice sustentari probabilissimum est. Cette proposition paraissait impie et hérétique, et souleva tous les savants de la Faculté de Reims; ce qui obligea le P. François Dey de Seraucourt et le P. Flavet, professeur, d'en donner une explication, dont l'acte fut présenté à M. de Reims le 21 août de la même année » (Phelipeaux, loc. cit. ; cf. lettre de D. Thierry de Viaixnes dans la Revue de Champagne et de Brie, 1879, p. 407). — Le Pater des quiétistes, dont parle Phelipeaux, est le Pater renversé ou le Pater des quiétistes. Cette poésie a été reproduite dans le Recueil de lettres, tant en prose qu'en vers, sur le livre intitulé Explication des Maximes des saints, s. 1., 1698, in-8, p. 70 à 79. Une autre parodie de l'oraison dominicale se lit dans les Dialogues du quiètisme, de La Bruyère, Grands écrivains, t. II, p. 627.

Lettre 1190. — Minute autographe, Hanovre. Papiers de Leibniz, î" i3o. Publiée par Foucher de Careil, t. II, p. 197. Une note: A M. de Meaux. Isl nicht abgegangen, montre que la lettre n'a pas été envoyée. Du reste, la lettre de Bossuet en date du 1 1 janvier 1699 suppose qu'il n'a pas reçu celle-ci.

2^2 CORRESPONDANCE [oct. 1698

vos éclaircissements sur un point de conséquence1, nous avons bien cru que vous aviez eu des grandes raisons, Monseigneur, de ne vouloir pas vous expliquer. Mais il nous a été sensible cependant de ne pas pouvoir jouir des lumières du plus grand controversiste que le parti de Rome ait aujourd'hui, d'autant plus que celles que nous en attendions avaient été le fondement de notre communication que vous aviez souhaitée. Un ancien jurisconsulte dit : Qui lacet non quidem ideo consentit, sed tamen verumest eum nonnegare2. C'est toute la conséquence que nous en avons pu tirer. Je ne sais si ces raisons ont cessé, mais nous concevons aisément que tant d'autres travaux importants survenus ne vous ont point laissé le temps de penser à ces matières3. Le soin de réprimer les abus des mystiques a été digne de vous. La matière est de saison, et la maladie régnante : une prétendue secte de piétistes donne presque autant d'exercice à nos théologiens que les quiétisles en donnent aux vôtres. Il est vrai qu'il faut prendre garde de ne pas toucher à la véritable dévotion en arrachant l'ivraie. Mais il y a des excès si grands qu'on ne saurait les dissimuler. Tel paraît ce qu'on dit de votre Mme Guyon. Je me souviens d'avoir vu des vers mystiques allemands assez bien faits et imprimés plus d'une fois avec approbation dans le pays héréditaire de l'Empereur, mais qui me paraissaient contenir des doctrines dangereuses, où, sous un beau semblant, en parlant de repos, d'abandon et d'union avec Dieu, il parait qu'on va à anéantir subtilement l'immortalité de l'âme et à favoriser une opinion semblable à celle de ces péripatéticiens averroïstes de jadis et de ces philosophes anciens qui paraissaient croire que l'âme ou l'intellect agent se perdait dans l'océan de la Divinité. Pour ce qui est de l'amour désintéressé, comme la crainte est le fondement de la justice, ou plutôt que la justice n'est autre chose

1. Si l'Eglise romaine consentirait à surseoir, pour les protestants, aux décrets du concile de Trente et à les proposer à un nouveau concile.

2. Digesta, lib. L, tit. xvn, ifo, éd. Mommsen-Krueger, p. 92^. Cette règle est tirée de Paulus, jurisconsulte romain (mort vers 235).

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