‹ Correspondance de Bossuet. Nouv. éd. augm. de lettres inédites et publiée avec des notes et des appendices sous le patronage de l'Académie françaiseChapitre 140 sur 224 · La rendre aux cardinaux. Édit. : la rendre publique · texte numérisé non relu

La rendre aux cardinaux. Édit. : la rendre publique

6. Henri Eckliart (en latin Aicardus), connu sous le nom de Maître Eckhart, mystique allemand, né à Hochheim, près de Gotha, étudia et enseigna à Paris et à Strasbourg, fit profession chez les Dominicains d'Erfurt et fut provincial de leur Ordre en Saxe. Le chapitre

dot. 1698J DE BOSSUET. 267

Cologne, où sont condamnées vingt-huit propositions, dont plusieurs ressentent beaucoup l'esprit du quiétisme d'aujourd'hui, principalement la septième, la huitième et la neuvième ; mais ce qu'il y a principalement, c'est les deux sortes de qualifications, l'une sur les erreurs précises et l'autre sur les ambiguïtés, qui peuvent donner des vues étant insinuées. L'histoire et la bulle en est rapportée chez Rainaldus, tom. XV, an. 1829, n. 70, 71, 72. Cet Ekard était pourtant un grand spirituel, très loué par Taulère, etc., comme le marque Rainaldus, ibid., n. 73.

Il y a quatre cents ans qu'on voit commencer des raffinements de dévotion sur l'union avec Dieu et sur la conformité à sa volonté, qui ont préparé la voie aux quiétistes modernes. C'est pourquoi il serait bien important d'insinuer une admonition générale contre l'abus qu'on fait des paroles des pieux auteurs.

général de son Ordre, tenu en 1826, lui enleva sa charge de provincial. Eckhart décéda peu de temps après, car il rétracta ses erreurs avant de mourir, comme le dit la bulle par laquelle Jean XXII, en i32g, confirma la sentence du chapitre. Il enseignait une sorte de panthéisme mystique. Ses sermons lui valurent une vogue considérable : on en trouve une cinquantaine dans les éditions des Predigten de Tauler. De nombreux écrivains se sont occupés de Maître Eckhart ; citons seulement Quétif et Echard, Scriptores, t. I ; Preger, Geschichte der deulschen Mystik im Mittelalter, 1. 1, Leipzig, 187^, in-8 ; A. Jundt, Histoire du panthéisme populaire aumoyenâge, Paris, 1875, in-8; H. Denifle, dans Archiv fur Literatur und Kirchengeschichte des Mittelalters. Berlin, 1886, t. II et t. V, 1889; Fr. Jostes, Meister Eckhart und seine Jiinger, dans les Collectanea Friburgensia, 1890, in-4 ; H. Delacroix, Essai sur le mysticisme spéculatif en Allemagne au xive siècle, Paris, 1899, in-8 ; A. Lotze, Kritische Beitrxge zu Meister Eckhart, Halle, 1907, in-8 ; H. Lichtenberger, dans la Revue des cours et conférences, 19 mai 1910; F. Vernet, dans le Dictionnaire de théologie catholique de Yacant-Mangenot, t. IV.

268 CORRESPONDANCE [nov. 1698

Vous trouverez un modèle d'une semblable prononciation parmi mes mémoires précédents . Il faut tâcher de donner ces vues.

Il n'est pas que les deux lettres7 de M. de Cambrai à M. de Chartres, en réponse à la Lettre pastorale, ne tombent à Rome entre vos mains. Dans la première, vous trouverez qu'il reconnaît un double sens dans son livre, l'un et l'autre soutenable, qu'à Rome même on s'est partagé là-dessus, et que l'équivoque règne dans tout l'ouvrage. Je ne crois pas que jamais auteur ait fait un pareil [aveu8]. Lisez depuis la page cinquante-cinquième jusqu'à la soixantedixième. S'il y a deux sens soutenables selon lui, il faut qu'il y en ait un troisième, qui sera le mauvais et l'inexcusable, qui est le vrai, obvius. d'où il avoue qu'on ne sort que par des explications ambiguës.

Il faut voir aussi, à la page soixante-huitième,

7. Première lettre de Mgr l'archevêque de Cambrai pour servir de réponse à la lettre pastorale de Mgr Vêvêque de Chartres sur le livre

intitulé: Explication des Maximes des saints. — Seconde lettre, etc., s. 1. n. d., 2 parties en un volume in-8 (Reproduites dans les Œuvres, t. VII).

8. Édit. : vœu. Le passage visé par Rossuet se trouve dans la seconde partie, ch. xx. L'évèque de Meaux force la pensée de son adversaire. Celui-ci dit : « Quoique je n'aie jamais voulu donner un double sens à mon livre, il ne laisse pas d'être vrai qu'il a été pris eu deux sens différents, et que beaucoup de personnes prévenues par M. de Meaux ont cru, faute d'examiner d'assez près la suite du texte, que l'intérêt propre y était l'objet de l'espérance chrétienne... » Mais Fénelon prêtait aux interprétations fâcheuses par les explications successives et différentes qu'il donnait de son système (Voir Première réponse aux difficultés de l'évèque de Chartres ; Réponse à la lettre pastorale de l'évèque de Chartres (Œuvres de Fénelon, t. IV, p. 117 et suiv. ; et t. VII, p. 317 et3i8; A. Cherel, Fénelon, Explication des Maximes des saints, édition critique, Paris, 1911, in-12, p. 3i et suiv.).

nov. 1698] DE BOSSl'ET. 269

comme il répond à la protestation qu'il n'avait jamais eu d'autre pensée, après avoir avoué qu'il n'avait point parlé selon la sienne. Si on n'ouvre les yeux à de semblables artifices, on veut perdre l'Eglise. Trouvez le moyen d'avoir celte lettre, qui doit être fort répandue à Rome. Faites voir ces endroits, qui sont plus forts et plus étranges que je ne vous l'ai dit.

J'ai envoyé la lettre pour M. de Madot à M. le Grand duc [par] M. de Salviati9. Je vous en envoierai une par le premier ordinaire, et serai ravi de servir ce gentilhomme, qui a un frère ecclésiastique que j'estime fort et qui nous a communiqué de ses lettres qui sont d'un homme habile et bien instruit10.

M. le maréchal de Villeroy11 a pensé mourir d'un étranglement de boyaux. On lui a fait une terrible opération. On le croit hors de danger. Nous perdrions beaucoup en notre particulier, et la France encore plus.

Le départ de demain ne me donne pas le loisir

9. L'autographe : pour M. de Salviati. — On se rappelle que M. de Salviati était ambassadeur de Toscane et résidait à Paris.

10. Antoine Bossuet écrit de même : « M. l'abbé de Madot nous fait voir quelquefois des lettres bien instructives de M. son frère... » (E. Griselle, Fénelon. p. 222). Cet abbé François de Madot, dont le nom reparaîtra (p. 32g), devint évèque de Belley, puis de Chalon-sur- Saône. Il avait un autre frère nommé Pierre, qui fut docteur en théologie et mourut âgé de 80 ans, le 1 4 janvier iy5o, a Paris dans la Cité (Bibl. Nationale, n. acq. fr. 36ao).

11. François de ISeufville, duc de \ illeroy (i644-I73o), général incapable et présomptueux, jouit néanmoins de la faveur de Louis XIV, qui lui donna le gouvernement du Lyonnais, et par son testament le désigna comme gouverneur de Louis XV.

270 CORRESPONDANCE [nov. 1698

de faire réponse au P. Campioni, ni à M. Phelipeaux.

1800. — L'Abbé Bossuet a son Oncle.

Rome, ce 4e novembre 1698.

J'ai reçu par notre courrier extraordinaire, qui est arrivé ici vendredi matin, dernier du mois d'octobre, votre réponse à M. de Cambrai. Il est arrivé deux jours plus tard qu'il n'aurait fait, par des raisons qu'il m'a dites et dont il m'a apporté de bonnes preuves; enfin il est arrivé. Il ne me paraît pas tout à fait content de ce qu'on lui a donné, protestant y avoir dépensé de son argent, et parce qu'il a été obligé, depuis Fontainebleau jusqu'à Turin, de prendre un troisième cheval, et parce qu'on ne lui a pas tenu compte du change de l'argent et du rabais des monnaies. Je lui ai dit que j'examinerais le tout exactement, et qu'on ne lui ferait pas d'injustice; cela à loisir. Il sera content, à ce qu'il dit, de tout ce que je voudrai. Il serait bon de m'envoyer un mémoire exact de tout ce qu'on lui a donné.

Les fêtes ont empêché que je n'aie pu faire relier aussi vite que je l'aurais désiré le livre pour S. S. J'ai pourtant si bien fait que je l'ai eu ce matin, quoique jour de fête1, relié en maroquin avec les armes, et un pour le cardinal Spada. Je comptais de le mettre après dîner aux pieds de S. S., mais elle s'est avisée de sortir, et cela a rompu toutes les mesures que j'avais prises sur cela pour aujourd'hui. J'aurais été bien aise de vous en pouvoir rendre compte par ma lettre, mais cela est remis à demain2. J'ai déjà fait prévenir S. S. sur cela par Mgr Giori et par le cardinal Spada, à qui j'ai envoyé

Lettre i800. — L. a. n. s. Archives départementales, à Melun.

1. Avant le décret de Pie VI, du 29 mars 1797, la fête de saint Charles Borromée, qui tombe le 4 novembre, était chômée à Rome.

a. Phelipeaux se trompe donc (t. II, p. 168) en disant que l'abbé présenta le livre le Ier novembre.

nov. 1698] DE BOSSUET. 271

à midi son livre avec une lettre instructive. Tous les cardinaux du Saint Office l'ont eu aujourd'hui, hors M. le cardinal de Bouillon, à qui je le veux porter moi-même demain et qui n'était pas visible aujourd'hui : il se pourra faire même que S. S. l'aura devant lui. Cette Ëminence ne sait pas encore qu'il m'est arrivé, ni rien du courrier. La manière ordinaire de M. le cardinal de Bouillon étant de prévenir sous main le Pape contre ce que je lui donne, je ne suis pas fâché que le Pape l'ait reçu avant que ce cardinal en sache rien, que le plus tard qu'il est possible.

La pièce est admirable, et telle que vos amis la pouvaient désirer. Si elle était en italien, les partisans de M. de Cambrai seraient couverts de confusion, quelque effrontés qu'ils soient. Le français ne leur fera pas plaisir. Je doute que par le premier courrier nous puissions avoir nouvelle de l'effet qu'elle fera à Paris et à la Cour. Je voudrais bien que M. le nonce l'eût vue avant le lundi 20 du passé, qui est le jour d'où seront datées les lettres que nous recevrons par le premier courrier ; mais nous ne pouvons pas tarder : la pièce parle par elle-même. Je vous avoue que, quelque bonne opinion que j'eusse de la hardiesse à mentir de M. de Cambrai, je n'aurais jamais cru que les paroles qu'il dit que vous avez dictées à Mme Guyon, des erreurs quelle n'avait jamais eues, etc.3, fussent inventées d'un bout à l'autre. C'est là le seul prétexte de sa relation, et, cela étant faux, en vérité il n'a point d'autre parti à prendre que de se cacher. Vous n'avez rien oublié dans ce dernier écrit, et tout ce qu'on peut souhaiter y est.

L'assemblée du Saint Office de demain s'est tenue cette après-dinée, à cause d'une chapelle* de demain qui l'em-

3. Voir dans notre tome VII, p. 5i2 et suiv., le texte des attestations données par Bossuet à Mme Guyon.

l\. Chapelle. Ou dit de quelques princes, comme le Pape et le roi d'Espagne, qu'ils tiennent chapelle, quand ils assistent à l'office avec de grandes cérémonies, auxjours solennels (Dict. de Trévoux). « Voici le mois de novembre, écrit Chantérac à Fénelon le Ier de ce mois : les premiers jours en seront occupés aux fêtes et aux chapelles. »

272 CORRESPONDANCE [nov. 1698

pêche. On croyait avec fondement qu'on y parlerait de l'affaire de question. M. le cardinal Casanate me l'avait dit il y a huit jours, et ce matin encore; mais la sortie du Pape cette après-dînée, venue tout à coup, a obligé les cardinaux du palais d'accompagner S. S., et la moitié des cardinaux manquant à cette congrégation, il n'en a pas été question. M. le cardinal de Bouillon n'y a pas voulu y aller. Il n'y a eu que cinq cardinaux qui y aient assisté, qui sont Carpegna, Casanate, Marescolti, Noris et Ferrari. Ils n'ont pas laissé de parler un peu entre eux de notre affaire, mais ce n'a pas été tout de bon. Pour moi, je m'imagine que le Pape souhaite peut-être qu'on en parle devant lui jeudi. Si le hasard me fait trouver S. S. demain de bonne heure, j'ai une bonne audience à avoir de lui, s'il plaît à Dieu.

J'ai reçu votre lettre du i3e, de Germigny ; celle du 17 de mon père m'a été rendue par l'extraordinaire : vous étiez occupé ce jour-là à Meaux à recevoir Mme de Lorraine. M. le cardinal de Bouillon parait un peu démonté et consterné. Je doute que ses manèges lui réussissent; il commence sans doute à douter du succès pour son ami. Je vois, je n'ose pas dire certainement, mais plus que vraisemblablement l'amour pur prêt à être condamné d'erroné tout au moins; c'est làdessus3 que je presse, n'étant pas en peine des autres points. L'état sera assurément condamné. Sur les actes, on ne dira rien qui puisse favoriser M. de Cambrai. Il faut qu'on décide que dans la pratique les deux motifs ne sont pas séparables : sans cela, je ne serai pas content tout à fait6 ; avec cela, nous aurons tout, et l'illusion est abattue. On n'oublie rien pour éclaircir les difficultés. Les cardinaux Carpegna et Nerli se confirment tous les jours plus que jamais.

M. le cardinal de Bouillon revint hier de Frescati, et y doit retourner jeudi après l'assemblée du Saint Office devant le Pape. Les cardinaux haussent les épaules sur le sujet du car-

5. Deforis : condamné d'erroné ; tout au moins c'est là-dessus que je presse.

Page 1