Des amis du cardinal de Bouillon
LETTRES SI R LE QUIÉTISME. 3gi
ment et réduisissent les propositions à de certains chefs ; qu'il était bien aise de nous dire, comme ministre du Roi, que S. If., quoiqu'elle n'en pût pas juger par elle-même (ce sont ses paroles), mais seulement par toutes les personnes qui l'environnent et par tout ce qui lui en revenait, que S. M., dis-je, était persuadée que ce livre contenait une mauvaise doctrine; qu'au reste, pour ce qui le regardait personnellement, après nous avoir exagéré la douleur dont il était pénétré du malheur de cette affaire, qui se trouvait entre les personnes qu'il aimait et qu'il estimait le plus, et voyant qu'elle ne pouvait avoir la iin qu'il aurait pu désirer, qu'il partait pour Frescati, incontinent après en avoir reçu la permission du Roi, qu'il croyait que S. M. ne lui refuserait pas, pour ne plus assister aux congrégations et à la condamnation de ses amis. Il ajouta qu'il ne nous demandait point de réponse à tout ce qu'il nous disait. Il fut obéi, car pas un de nous ne dit une seule parole; on changea de discours, on dîna, et chacun se retira chez soi. J'avoue que ce fut pour moi une vraie comédie, qui voyais ce qui se passait dans le fond de son âme. Comme il ne donna apparemment cette comédie que pour moi et un peu pour M. de La Trémoille, c'était dans le dessein que nous rendissions compte de ce qu'il nous disait, et pour faire voir jusques où allait son indifférence pour les parties et l'envie qu'il avait de voir finir cette affaire.
Je vous laisse, Monseigneur, à faire les réflexions que vous jugerez à propos sur cette scène. Ce qui m'a le plus étonné, c'est la déclaration qu'il nous a faite de vouloir aller à Frescati pour ne plus se mêler de cette affaire et ne pas être présent à la condamnation de son ami, surtout après ce qu'il nous avait dit des ordres et des sentiments du Roi. Je ne sais ce qu'il en arrivera, et s'il exécutera son projet de Frescati et si le Roi le lui permettra ; mais ce que je crois voir clairement, c'est qu'ayant été le directeur de M. de Cambrai dans toute cette affaire, l'ayant par conséquent engagé à tout, et désespéré du mauvais succès et de la fin encore plus mauvaise, et de plus ayant ici agi comme il l'a fait auprès du
3g2 APPENDICE II.
Pape et des cardinaux, c'est pour lui une honte terrible. De plus, je suis persuadé par des raisons très fortes qu'il ne désapprouve pas les sentiments de M. de Cambrai et que tout ce qui a l'air de nouveauté lui plaît.
Vous voyez l'avantage que retirerait la bonne cause de l'absence de M. le cardinal de Bouillon. C'est alors que j'oserais dire que nous serions maîtres de tout.
Tout Rome est étonné et ne comprend pas le projet de Frescati. Seulement la hardiesse de l'avoir demandé et proposé au Roi surprend tout le monde. Il l'a dit à tous les cardinaux de la Congrégation, qui s'en réjouissent fort, prévoyant l'embarras où ils se trouveraient, l'ayant à leur têter de le contredire sur cette affaire, qui regarde la France. Voyez un peu où l'on en serait si l'on en passait par son vœu! D'un autre côté, ne serait-on pas disculpé si l'on suivait les impressions d'un ministre à qui le Roi confie tout? On a beau dire, on ne s'imagine pas qu'il aille directement contre le» intentions du Roi; on croit qu'il a des ordres secrets; au moins cela met en péril l'affaire et en même temps l'État et la religion. Mais le cardinal de Bouillon est une personne à tout sacrifier à la vanité et au parti. Je m'étends là-dessus parce que c'est tout ce qu'il y a à appréhender.
kh° L'Archevêque de Reims à l'Abbé Bossuet.
A Dun l, ce 3i juillet [1698], jeudi au soir.
J'ai reçu en ce lieu, où je suis de lundi dernier, votre lettre du 8 de ce mois, par laquelle vous m'apprenez que le Pape, a accordé au Roi l'induit pour Besançon2, et qu'enfin on s'est déterminé à Piome à une voie plus courte pour finir l'affaire de M. de Cambrai3.
44° — L. a. s. Bibliothèque d'Amsterdam.
1. Dun-sur-Meuse, petite ville du Barrois, arrondissement de Montniédy.