Ms. . qu'il marque
IO. Cf. p. 19^.
4l4 APPENDICE II.
53° Antoine de Noailles à l'Abbé Bossuet.
Le iôe de septembre 1698.
J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 26 août, et la copie authentique de la réplique de M. de Cambrai à mes lettres. Vous m'avez fait grand plaisir de me l'avoir envoyée ainsi en forme; elle servira en temps et lieu. La Réponse à la Relation de M. de M eaux est ici très publique : je suis surpris qu'on en fasse un si grand mystère à Rome.
Vous avez très bien fait de représenter au Pape les inconvénients d'une décision précipitée. L'importance de l'affaire et l'honneur du Saint Siège en demandent une qualifiée, du moins respective. Mais il est certain aussi qu'il faut, en évitant la précipitation, faire toute la diligence possible; car le plus grand inconvénient serait de laisser mourir le Pape avant la fin de l'affaire : son âge et les incommodités qui commencent à venir plus souvent me font peur. Ainsi pressez toujours, s'il vous plaît, sans précipiter.
Ne croyez point si aisément ce que dit le cardinal de Bouillon ; ce n'est point lui qui a demandé son successeur : on se vante tant qu'on peut à son profit. Je ne manquerai pas de prévenir en votre faveur M. de Monaco, et de lui dire tout ce qu'il faudra pour le bien de l'affaire. C'est une pure gasconnade, ou je suis bien trompé, de dire que le cardinal de Bouillon sera protecteur l : désabusez, tant que vous pourrez, ceux qui le croiront. Vous avez eu raison d'assurer que M. de Monaco fera ce que le Roi voudra : il est galant homme ; il servira très bien Sa Majesté. Je me recommande toujours, Monsieur, à l'honneur de vos bonnes grâces, et suis, comme vous savez, absolument à vous.
54° L'Abbé Bossuet à Antoine de Noailles.
De Rome, le 23e septembre 1698.
Les informations contre le P. La Combe me paraissent
53" — 1. Protecteur des affaires de France. Voir plus haut, p. i46. 54° — Inédite. Mss. de Saint-Sulpice.
LETTRES SUR LE QUIÉTISME. 4 i5
d'une très grande conséquence, puisqu'elles découvrent les infamies du directeur et de la pénitente. On y voit outre cela leur déguisement et leur mauvaise foi, partie essentielle de leur système abominable. Je les portai hier au cardinal Spada, l'assurant que M. le nonce a vu les originaux. J'y joignis les imprimés de la sentence de l'official de Besançon et de l'arrêt du Parlement de Dijon contre le curé de Seurre. Le cardinal porta le tout sur-le-champ à S. S. Il alla de là à la congrégation du Saint Office qui se tenait sur l'affaire de M. de Cambrai, et chargea l'assesseur, de la part du Pape, de communiquer le tout à MM. les cardinaux, demain jour de la congrégation ordinaire. Jeudi, on en rendra compte au Pape en finissant la relation des qualificateurs.
En sortant de chez le cardinal Spada, j'allai chez le Pape; il eut la bonté de me donner une audience de près d'une heure, dans laquelle, à l'occasion des trois derniers traités de M. de Meaux que je lui offris, j'entrai dans la matière par les endroits que je crus les plus capables de lui faire impression. Je lui fis remarquer la manière bizarre dont on défendait M. de Cambrai malgré lui-même ; qu'on se servait des mêmes movens qu'on avait employés en faveur de Molinos, savoir de l'autorité de quelques mystiques pris de travers, ainsi que M. de Meaux le démontrait; que la doctrine de M. de Cambrai sur le pur amour avait été inconnue aux saints Pères et aux apôtres, et que M. de Cambrai n'avait pas seulement tenté d'appuyer son système sur l'Ecriture, quoiqu'il s'agit selon lui de la perfection chrétienne, dont l'Écriture, à ce compte-là, n'avait pas dit un seul mot. Je pris en même temps la liberté de demander au Pape si, avant que d'avoir entendu parler de cet amour pur de la façon de M. de Cambrai, c'est-à-dire avant sept ou huit mois, il lui était venu dans l'esprit que la perfection du chrétien consistât à ne penser pas à devenir heureux par la possession de Dieu. Il m'assura que cela lui était tout nouveau : Questa doltrina è cattiva, nuova, pericolosissima ; cette doctrine, me dit-il, est mauvaise, nouvelle et très dangereuse. J'ajoutai que la doctrine des
4l6 APPENDICE II.
évêques étant toute opposée à celle de M. de Cambrai, il fallait condamner l'une ou l'autre; que les théologiens les plus favorables à M. de Cambrai n'avaient cependant pu donner la moindre atteinte au sentiment des autres évêques, et qu'ainsi on pouvait juger quels doivent être les principes et les conséquences du système de M. de Cambrai.
Le Pape loua le zèle des évêques de France et leur saine doctrine; il me fit l'honneur de me dire qu'il avait eu de la consolation de m'entendre, m'ordonna de voir MM. les cardinaux, me promit qu'on ne perdrait pas un moment et qu'il voulait décider d'une manière honorable pour le Saint Siègeet consolante pour les évêques de France qu'il portait dans son cœur. Il me parut très satisfait des deux derniers traités, qui mettent les scolastiques et les mystiques en sûreté.
M. de Chantérac a présenté au Pape, avec la réponse à la relation de M. de Meaux1, une lettre humble en apparence,, mais en effet assez haute. Il demande une prompte fin, parce que, tant que l'affaire durera, il écrira toujours, aussi bien que M. de Meaux. Il dit qu'il n'a pas lieu de craindre qu'on puisse condamner sa doctrine, qui est, à ce qu'il prétend, celle de sainte Thérèse et des plus saints mystiques ; il proteste néanmoins de sa soumission.
Il n'y a pas un moment à perdre pour faire qu'on soit ici pleinement informé des intentions de S. M. Il faut qu'on comprenne qu'il ne s'agit point, dans une affaire capitale à la religion, de chercher des ménagements politiques; qu'on exciterait de nouveaux troubles en voulant ménager la personne ou les erreurs. J'espère plus que jamais. Il n'y a rien de changé dans la conduite du cardinal de Bouillon ni des jésuites. Cette Éminence n'a point voulu partir pour Frescati que la relation des qualificateurs ne fût finie. Après qu'il s'est si fort déclaré, ne serait-il pas à propos qu'il se dispensât de voter? Carpegna marche droit. Ottoboni, que je craignais à cause des jésuites, ne me fait plus peur. Ncrli parle à merveille.