I. Ms. : de M. de Cambrai
Le Pape est en parfaite santé. Le plus tôt que l'ambassadeur pourra venir, quand ce ne serait que pour les affaires politiques, ce sera le mieux.
55° L'Abbé Bossuel à Antoine de Noailles.
Rome, ce 39e septembre 1698.
Je vous écris, Monseigneur, à la hâte, par un courrier qui a été dépêché ici, à ce qu'on dit, chez M. le cardinal de Bouillon pour la dispense de Mademoiselle1, et qui part domain. Le courrier n'a pas voulu, par les ordres de M. le cardinal de Bouillon, se charger de ce paquet, même sous l'enveloppe de M. de Torcy. Par le moyen de Mgr Giori, [il) ira dans le paquet de M. le cardinal Spada au nonce.
Jeudi dernier, les examinateurs finirent devant le Pape; et S. S. ordonna à MM. les cardinaux de s'assembler entre eux dès le lendemain, pour délibérer sopra il modo di procedere, et en exécution tous MM. les cardinaux se rendirent à la Minerve ; et on remarqua extrêmement que le cardinal de Bouillon y arriva à la pointe du jour, une heure avant aucun cardinal, très assurément pour prévenir et faire voir la part qu'il continue à prendre pour M. de Cambrai. Le Pape l'a expliqué lui-même ainsi, quand on lui a dit la diligence du cardinal de Bouillon. Je ne puis vous dire précisément ce qui s'y est passé et la manière dont les cardinaux ont parlé : ils y étaient seuls avec l'assesseur et le commissaire. Je vis hier l'assesseur et le commissaire, qui m'ont dit seulement que S. S. ayant extrêmement pressé les cardinaux de finir et de prendre les moyens les plus prompts et les plus efficaces pour parvenir à une bonne fin, et voir ce qu'il convenait faire dans la situation des affaires et la circonstance de la division des qualificateurs (ce qui n'est jamais arrivé sur une matière de cette nature, et aussi en quoi on a vu plus visiblement la puissance de la cabale, qui en faisant ajouter trois nouveaux
55° — L. a. n. s. Archives de Seine-et-Marne, à Melun. 1 . Voir p. 192.
4l8 APPENDICE II.
qualificateurs aux anciens, a fait devenir ce nombre pair, et n'a fait que donner trois voix de plus en faveur de M. de Cambrai); que MM. les cardinaux avaient résolu de ne point redonner l'affaire à examiner aux nouveaux qualificateurs, mais d'examiner eux-mêmes les vœux déjà donnés, et les écritures de part et d'autre, et de former ainsi leur vœu ; que, pour y parvenir et faire quelque cbose de solide, il leur fallait nécessairement quelque temps, d'autant plus qu'il n'y avait pas un seul des mêmes cardinaux qui, outre la congrégation du Saint Office le mercredi, n'eût encore la semaine trois congrégations à assister ; qu'ainsi ils croyaient que le mois d'octobre devait être employé à celte étude, après lequel terme S. S. ferait commencer les congrégations pour finir. Voilà ce qui a été résolu, et de quoi ils rendront compte jeudi prochain au Pape, dans la dernière congrégation qui se tient au Saint Office jusqu'à la Toussaint. Voilà aussi ce qui ne nous étonne pas, car cela me paraît juste. Il est vrai que les cardinaux n'ont pas encore les vœux des qualificateurs au net; la relation2 de ces qualificateurs, dont les uns disent blanc et les autres noir, sont la cause de tout cet embarras, aussi bien que la manière avec laquelle les propositions se trouvent fabriquées. Moi, je trouve que ce mois qu'ils ont pris pour former leur vœu marque qu'ils veulent bien faire, puisque par là ils s'ôtent toute excuse s'ils ne font pas bien ; et aussi je ne doute pas que ce ne soit l'intention du Pape et des cardinaux de faire quelque chose d'honorable pour le Saint Siège dans les circonstances présentes ; depuis quatre mois, je ne fais, moi et mes amis, que prêcher cet évangile et faire voir la nécessité d'une bonne décision : c'est proprement cela qui met le parti de M. de Cambrai au désespoir, qui ne laisse pas d'espérer encore par leurs protecteurs qu'on sauvera l'honneur de M. de Cambrai; c'est à quoi il n'y a pas lieu de douter que les protecteurs ne travaillent puissamment. Je sais que le cardinal de Bouillon a fait proposer, il y a plus d'un mois, qu'on pouvait défendre le livre; mais,
a. Relation, rapport.
pour les propositions, qu'elles devaient être mitius explicandœ. On a rejeté cet expédient. Le cardinal de Bouillon ne laisse pas d'espérer encore qu'on pourra y revenir encore. D'autres, moins favorables à M. de Cambrai, disent qu'on pourra condamner les propositions, mais sans dire qu'elles sont de M. de Cambrai : qu'importe, pourvu qu'on dise qu'elles sont tirées du livre des Maximes des saints, qu'on sait être de lui? et il est impossible qu'on puisse se dispenser de nommer le livre, puisque c'est de ce livre dont il est question. Ce qui est de bien certain, c'est qu'à la sollicitation de M. le cardinal de Bouillon, on épargnera le plus qu'on pourra M. de Cambrai. si M. le nonce n'écrit précisément que le plus grand mal pour la France, le plus grand déplaisir qu'on pût donner au Roi et la plus grande honte pour le Saint Siège serait de biaiser en une affaire comme celle-là, sur un livre aussi mauvais, sur lequel l'auteur s'est tant et tant expliqué, que tout le monde a entre les mains, après un si long examen, et qu'il ne convient point au Saint Siège de laisser à M. de Cambrai d'autre ressource que celle qu'il peut trouver dans une entière soumission ; et qu'il ne faut pas douter que, si on lui donne le moindre prétexte de s'excuser, qu'il ne fasse tomber l'excuse sur la doctrine de son livre, qu'on n'aura pas, dira-t-il, trouvée condamnable; et que ce sera à recommencer. Mais la raison qui doit faire céder toute considération, c'est qu'il s'agit de déraciner une erreur capitale, dont les conséquences sont encore plus pernicieuses que les principes, et qu'on ne doit pas laisser entrevoir que jamais l'Église romaine puisse favoriser les errants et ceux qui veulent introduire des doctrines nouvelles et pernicieuses.
Vous ne sauriez vous imaginer, Monseigneur, de quelle conséquence il est que M. le nonce déduise toutes [ces] raisons ; on lit ses lettres au Saint Office, et elles font toutes effet. Je sais qu'il y a deux cardinaux du Saint Office, il n'y a pas huit jours, qui ont dit à une personne qui leur demandait comment écrivait M. le nonce sur cette affaire, des intentions du Roi, que les lettres de M. le nonce n'étaient pas unifor-
mes, et cela sur ce qu'il écrit quelquefois que le Roi ne prétend pas être juge de cette affaire, qu'il la remet au Saint Siège, et qu'il presse une fin. Ils ne songent pas que M. le nonce doit toujours parler ainsi, et s'est expliqué cent fois des intentions du Roi et du clergé à l'égard de cette doctrine et de la personne. Mais on prend plaisir à expliquer tout malicieusement. On sait bien d'où cela vient. Pour moi, c'est une chose étonnante qu'il se trouve dans cette Congrégation de cardinaux qui depuis un an n'entend parler d'autre chose que des intentions du Roi sur cette affaire, et par les lettres du Roi même et de M. le nonce, une Congrégation qui voit les actions suivre les paroles, qui voit un ambassadeur nommé dans ces circonstances, etc. ; et néanmoins auprès de qui il reste quelque doute de ce que souhaite le Roi ; ajoutez une Congrégation où se trouve un ministre du Roi, n'est-ce pas une démonstration que ce ministre brouille tout, mais, disje, une démonstration? Tout le monde est persuadé que le cardinal de Bouillon est fou et fait du pis. Cela est incompréhensible par rapport au Roi ; mais cela est vrai et trop vrai. Il faut rendre justice à M. le nonce qu'il fait tout de son mieux, mais il faut qu'il achève en faisant voir le décri de la personne de M. de Cambrai, surtout depuis ses réponses à vous et à M. de Meaux, la fermeté du Roi, l'union du clergé de France et des théologiens, et qu'il y va de l'honneur du Saint Siège. Je sais que le prince Yaïni lui a écrit en ce sens. Il ne faut, Monseigneur, rien oublier, et ne pas perdre un moment de temps ; car ce sera dans ce mois-ci que les cardinaux se détermineront. Vous aurez vu par mes lettres depuis six semaines, que j'ai toujours pensé et parlé de même, et j'attends par les prochains courriers quelques efforts encore de la part de M. le nonce et du Roi.
Je vis hier M. le cai'dinal Casanate, qui, sans s'expliquer précisément, me fit entendre qu'il était plus que jamais persuadé que M. le cardinal de Bouillon favorise M. de Cambrai, et qu'il témoigne toujours avoir pour lui une estime infinie. L'autre jour, à moi-même il disait qu'il était fâcheux de
voir de grands hommes ainsi se déchirer; je lui dis que je ne savais pas si M. de Cambrai était un grand homme, mais qu'il était un grand menteur. Encore un coup, Monseigneur, le Roi ne peut-il pas, et j'oserais dire, ne doit-il pas empêcher M. le cardinal de Bouillon de voter? Il est question de la plus importante affaire qu'ait jamais eue l'Église, et du repos ou du trouble de son royaume. Je crois qu'on est obligé en conscience de lui représenter le danger de l'Église dans cette occasion; et, quoique j'aie bonne espérance, je crois qu'on est obligé d'aller au plus sûr.
II. le cardinal de Bouillon et les jésuites se sont emportés ici scandaleusement contre le P. de La Rue3, disant que
3. Le P. de La Rue était l'un des jésuites opposés à Fénelon. Il l'avait déjà fait voir (Saint-Simon, t. IV, p. 85; Dangeau, t. VI, p. 91) en prêchant devant le Roi la tète de l'Annonciation, en 1697 ; mais il se signala surtout dans le panégyrique de saint Rernard qu'il donna chez les Feuillants le 20 août 1698, en présence de Rossuet et d'un grand nombre de prélats. Il y compara Fénelon à Abélartl, si vigoureusement combattu par l'abbé de Clairvaux. Dans ce sermon, tel que l'a publié le P. Chérot {Autour de Bossuet, Paris, 1901, in-8, p. ^5 et suiv.), il n'est pas question d'Héloïse. Cependant le public, qui avait présente à la mémoire l'assimilation, récemment laite par Rossuet, de Fénelon et de Mme Guyon a Moutan et à Priscille, ne manqua pas d'ajouter aux allusions du prédicateur et de penser à l'amie d'Abélard. La preuve en est dans les relations contemporaines. Le sermon « roula sur le quiétisme. Saint Bernard, Abélard et Héloïse y furent souvent cités, et d'une manière si convenable qu'il ne fut pas difficile d'en faire l'application à M. de Meaux, à .M. de Cambrai et à Mme Guyon...Tous les auditeurs parurent fort satisfaits de cette prédication » (Gazette de La Haye, 1698, n° 70). « Dans ce discours si préparé, il (l'orateur) fit plutôt l'éloge de M. de Meaux que celui de saint Bernard, et ajouta d'une manière qui parut si affectée, qu'on ne saurait douter que ce ne fût un dessein prémédité, l'histoire d'Abclard et d'Héloïse » (Chantérac, i3 sept. 1698, t. IX, p. 4/j3). « Les jésuites publiaient que le P. de La Rue avait été fort blâmé dans la Société, que tous les honnêtes gens en avaient été scandalisés, surtout de la comparaison qu'il avait faite d'Abélard et d'Héloïse avec M. de Cambrai et Mme Guyon » (Phelipeaux, t. II, p. 137 ; cf. p. 167). En cette circonstance, Bossuet, aussi bien que le P. de La Rue, fut blâmé de bien des gens. « Je vous envoie deux lettres venues de Paris, qui vous marqueront ce qui s'y passe et qui font voir le procédé de
c'était un téméraire d'avoir osé, avant la décision de Rome, parler en public contre un si grand archevêque.
Je n'ai point reçu, Monseigneur, de lettre de vous depuis trois ordinaires. Le P. Roslet m'a fait part de celles qu'il a eues.
Il est de la dernière conséquence que le Roi témoigne à M. le nonce l'indignation qu'il a contre M. de Cambrai sur ses dernières réponses, aussi impudentes qu'artificieuses. On vient de me dire qu'il venait d'arriver à M. de Ghantérac des lettres nouvelles de M. de Cambrai contre M. de Meaux, et que dans huit jours on verra la réponse à M. de Chartres. C'est là où il faut qu'il emploie la subtilité de son esprit pour faire son argumentum ad hominemi.
mes parties. Celui de M. de Meaux pour le P. de La Rue est horrible » (Fénelon, 12 septembre 1698, t. IX, p. 44i ; cf. Chantérac, ibid., p. 444, 462 et 4O7). « It is said that this sermon vvas concerted between the good Bisbop (oP Meaux) and tbe Jesuits hère, who are angry with those of their order at Rome, who hâve approved his violence against the archbisbop of Cambrai, then the Père de La Chaise and his brethern hère » (Math. Prior à Blathwayt, de Paris, 25 août 1698, dans le catalogue de la collection Morrison, t. V, p. 202). « Tout le monde, écrit le P. Léonard (cité par le P. Chérot, loc. cit., p. 70) veut que ce panégyrique a été fabriqué de concert avec M. de Meaux dans sa maison de plaisance de Germigny, après que ledit P. de La Rue eut prêché dans sa cathédrale le panégyrique de l'Invention de saint Etienne, qui en est le patron, le [3e| août. Aussi remarque-t-on que M. de Meaux, qui dînait ce jour-là de sainl Bernard à Couflans, proche Paris, maison de plaisance de l'archevêque, vint exprès prendre dans son carrosse le prédicateur et l'amener lui-même aux Feuillants, et entendit le sermon, ce qui n'a pas été approuvé... » On fit ce couplet de chanson : La Rue a fait, dans son panégyrique, De deux prélats, un saint, l'autre hérétique; Mais, Si le Pape ne s'explique, L'on ne le croira jamais.
4- L'évêque de Chartres avait fait à Fénelon le reproche de varier dans ses explications au sujet de l'espérance. L'archevêque de Cambrai lui répondit que, dans la lettre qu'il lui avait adressée, il avait réduit tout son livre à la manière de parler de son contradicteur, et montré que, même ainsi entendu, son système était très catholique. « C'était une
LETTRES SUR LE QUIETISME. 4a3
On prétend que M. le cardinal de Bouillon a dit qu'on ne pourra pas refuser à M. de Cambrai un délai, quand il le demandera pour répondre à ce qu'on écrira contre lui. Il ne faut pas manquer de couper court à cela auprès de M. le nonce, comme je tâcherai de faire ici.
Le Pape s'est expliqué à deux ou trois personnes depuis huit jours, qu'il était persuadé plus que jamais de la mauvaise doctrine du livre.
Je ne doute pas que M. le cardinal de Bouillon ne fasse une belle relation de ce qu'il aura dit; mais, si elle est favorable aux évêques, il faut compter qu'elle est fausse. Il fait tout ce qu'il peut pour trouver à redire à ce que j'ai dit au Pape, qu'il ne fallait pas perdre de temps, mais qu'il ne fallait rien précipiter. Ce que je sais, c'est que cela a fait un bon effet, et a été approuvé de tout le monde, et a donné à cette cour une idée de la prudence et modération des évêques, qu'on avait pris plaisir à représenter comme menaçant Rome5, et ne songeant qu'à arracher une décision précipitée sur les instances du Roi. Cela faisait ici un très mauvais effet; mais on en est bien revenu à présent.
56° Le Cardinal d'Estrées à l'Abbé Bossuet.
Paris, 6 octobre 1698.
Je vous dois, Monsieur, beaucoup de grâces de la part que vous prenez à ce qui me touche1, et de celle que vous voulez bien me donner de ce qui se passe à Rome sur l'affaire dont vous êtes chargé. Le discours que vous avez fait à Sa Sainteté m'a paru, non seulement judicieux, mais, ce me semble, nécessaire dans la conjoncture. Il a été vu ici et approuvé : on
espèce d'argument que l'École nomme ad hominem. » Mais, ajoute-t-il, « ce n'était pas une explication précise du sens que j'avais donné à chaque terme de mon livre, en le composant » {Première lettre à M. de Chartres, IIe partie, xx. Cf. Corresp., t. IX, p 1 38, et Bossuet, Réponse d'un théologien, q. III, iv).