On trouvera cet acte dans l'appendice de notre t. XL
pour marquer leur indignation de l'imposture qu'on avait répandue, qu'ils étaient favorables au livre. Je ne puis, à cause de mes fonctions, vous en dire davantage; croyez-moi, je vous en conjure, à vous, Monsieur, avec tous les sentiments que vous méritez.
64° L'Abbé Bossuet à Antoine de Noailles.
De Rome, ce 28 octobre 1G98.
J'ai reçu, Monseigneur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6e de ce mois. Je n'ai jamais douté que vous n'approuvassiez la manière dont j'ai été obligé de parler à S. S. et aux cardinaux dans les circonstances passées. Je connaissais vos intentions, celles de MM. de Meaux et de Chartres sur une décision honorable pour le Saint Siège et qui pût donner quelque règle et terminer les disputes qui scandalisent l'Église. Je voyais aussi bien que ceux qui s'intéressent véritablement au bien de la France l'impossibilité d'avoir une bonne décision dans les circonstances de cette malheureuse division de vœux au milieu d'une cabale en fureur, et, si l'on avait suivi la précipitation qu'on inspirait, j'ose dire ou que l'on se serait moqué de nous ou que l'on aurait pris quelque mezzo termine insuffisant et par là très pernicieux. Vous aurez pu connaître la rage que les protecteurs de M. de Cambrai ont eue, de voir manquer leurs amis qu'ils croyaient sûrs, par les bruits faux qu'ils ont voulu semer ici comme en France d'une dilation prétendue demandée par moi. Cela leur a réussi ici tout au contraire de ce qu'ils s'imaginaient. Le Pape et les cardinaux ont témoigné dans cette occasion, dans laquelle ils ont reconnu les intentions droites des évêques opposés à M. de Cambrai, en demandant une décision digne du Saint Siège et qui coupât les racines du mal. Il parait à tout le monde à présent, par l'application que le Pape et les cardinaux donnent à cette
64° — Inédite. Mss. de Saint-Sulpice.
affaire, qu'ils veulent réparer le mal que fait la cabale et la faction favorable à M. de Cambrai.
Le sacriste n'a pas encore achevé de donner son vœu ; il veut réfuter les autres vœux, et on croit savoir qu'il les a par le moyen du cardinal de Bouillon. Il est plus obstiné que jamais et veut faire assurément quelque coup de sa tête. Dans huit jours, les congrégations recommenceront le jeudi devant S. S., et apparemment, dès la première, qui sera le 6e de novembre, le Pape ordonnera aux cardinaux de s'assembler deux fois la semaine sur cette affaire, pour conférer entre eux des matières. On réduira apparemment les propositions à sept ou huit chefs principaux, à peu près suivant le mémoire que je vous ai envoyé cet été, et dans chaque congrégation on agitera chaque chef et la doctrine mauvaise qu'ils contiennent. Les cardinaux donneront leur avis par écrit ou de vive voix; après quoi, il faudra bien qu'o-a en charge quelques-uns pour réduire les propositions qu'ils sont résolus d'abréger, et ne mettre que les essentielles, sur quoi on voudra faire tomber la censure. Le cardinal Casanate est convenu avec moi aujourd'hui que c'était la voie la plus courte et la plus sûre, et d'agir en conformité.
Cette Éminence eut la bonté de convenir avec moi, après une longue conversation où nous agitâmes à fond la matière de l'amour pur et le cinquième état du livre des Maximes , qu'il prendrait une occasion naturelle qu'il avait d'aller au Pape, pour lui parler fortement ; ce qu'il exécuta deux jours après avec succès. Ce cardinal, à ce qui m'a paru aujourd'hui, a fortifié le Pape et les cardinaux. En vérité, on lui a de grandes obligations, et il sert efficacement. Il a une estime et une amitié particulière pour l'Église de France, qui le fait agir plus que toutes les autres vues particulières, et surtout le danger où il voit l'Église. Il était, avant ce temps, ami particulier du cardinal de Bouillon, mais il le connaît à présent. Je suis persuadé que, dans l'état des choses, il veut et peut servir la France en tout ce qu'il pourra suivant sa conscience, qui me paraît en tout sa première règle. Je suis
-obligé de lui rendre ce témoignage depuis près de trois ans que je le vois en toute occasion. Ce qu'il souhaiterait le plus ardemment serait de voir triompher la doctrine de la grâce comme vous l'avez enseignée dans votre ordonnance, et de voir réprimer la licence des casuistes sur la morale ; un peu abaisser l'orgueil des jésuites ne lui déplairait pas. Les personnes qu'il verra dans ces sentiments seront indubitablcblement ses amis. Il est persuadé, en particulier, que l'Eglise de France est la plus saine et la plus noble partie de l'Église, et le Roi, le plus pieux et le plus grand prince de la terre, à qui l'Église et le Saint Siège a le plus d'obligation.
Je puis parler avec plus de certitude du cardinal Nerli que jamais : il a bien voulu se déclarer nettement à moi, vendredi dernier, contre M. de Cambrai en tout et partout. Il conçoit l'illusion de son amour pur et de son cinquième état, et c'est tout dire, car c'est là le beau de la doctrine de M. de Cambrai.
Le cardinal Panciatici est dans les meilleures dispositions du monde. Je le vis avant-hier et n'oubliai rien pour lui faire connaître la vérité : il me parla comme je souhaitais. Il connaît parfaitement la vérité de tout ; la division des examinateurs fait sa seule peine ; il est pleinement informé de la cabale. Il n'est pas fâché qu'on soit persuadé à la Cour qu'il veut servir efficacement. Il est intime ami du cardinal de Janson, avec qui il conserve de grandes liaisons par qui je l'ai connu ici. Il a vu par ses yeux la partialité du cardinal de Bouillon pour M. de Cambrai : ils en sont tous scandalisés. Si M. de Monaco ne vient point avant l'affaire terminée, il est de la dernière conséquence qu'on sache qu'il ne suivra pas les avis du cardinal de Bouillon: il faudrait quelque chose de marqué pour cela.
Si le Roi et M. le nonce continuent comme ils ont commencé, de quoi je ne doute pas, il faut nécessairement que tout aille bien. Le Pape a déclaré qu'il voulait terminer cette affaire dans le mois de novembre.
L'archevêque de Chieti reconnaît, mais trop tard, qu'il a
été trompé. Si son vœu était à refaire, il dit qu'il le ferait contraire à M. de Cambrai : le bon homme veut être cardinal. Nous avons été cette semaine deux fois dîner avec M. le cardinal de Bouillon à Frescati, ensemble M. Giori et moi: il nous a reçus à merveille ; nous ne nous en fions pour cela pas davantage les uns aux autres. Je vous assure, M. Giori1 est persuadé de ce qu'il faut là-dessus.
65° Jean Phelipeaux à Antoine de Noailles.
A Rome, ce 28 octobre 1698.
J'ai cru me devoir servir de noms empruntés pour éviter tout accident1.
On ne peut encore rien vous mander de précis sur le succès. Les cardinaux ont dû étudier pendant ce mois les vœux des qualificateurs. Quelques particuliers des plus habiles ont formé divers projets. Ils conviennent de la nécessité de qualifier des propositions, mais ils souhaitaient qu'on pût les réduire à dix ou à douze des plus expresses. Ils n'étaient pas encore bien résolus à condamner l'amour pur. On leur a fait entendre cependant que c'était la source et le fondement de toute l'erreur. On verra bientôt quel parti ils prendront quand ils s'assembleront.
Le Pape dit dimanche à une des créatures du cardinal d'Estrées que le jugement finirait dans le mois de novembre; qu'il était persuadé que la doctrine du livre était mauvaise, qu'elle était plus nuisible aux catholiques, non seulement en France, mais en Italie, que les livres mêmes des hérétiques. Il est bien intentionné, mais, quelque diligence qu'on fasse, on sera bien heureux si cela est fini au mois de janvier. Ainsi
1. Peut-être faut-il ponctuer : les uns aux autres, je vous assure. M. Giori est persuadé.
65° — Inédite. Mss. de Saint-Sulpice.
1. Phelipeaux écrirait à l'archevêque à l'insu de l'abbé Bossuet. Celui-ci, lorsqu'il découvrit cette correspondance, en fut fort mécontent, comme le témoigne sa lettre du 17 février 1699.
LETTRES SUR LE QUIÉTISME. fâg
ne vous lasses point de presser, car on fera naître assez d'incidents pour différer.
Je ne dois pas. Monseigneur, vous dissimuler qu'il y a toujours à craindre dans une cour où il y a beaucoup de politique et peu de zèle pour la religion, et où une puissante cabale rompt les mesures des mieux intentionnés. Ainsi, on ne peut s'assurer tout à fait sur la bonté de la cause, ni même sur l'évidence de la vérité.
La conjoncture présente est la plus fâcheuse qu'on puisse imaginer. On combat pour les intérêts du Roi contre le Roi ; il s'agit de la pai\ de l'Lglise et de la tranquillité de l'Etat, que le Roi désire ardemment, et cependant son autorité ne laisse pas d'être un grand obstacle. Le cardinal de Rouillon ne garde point de mesures, soit vanité de faire sentir son crédit, soit engagement concerté, soit sa haine contre M. l'archevêque de Paris, soit même la vengeance. Ce sont autant de motifs qui le font agir, et risquer le tout pour le tout. Plusieurs connaissent que le cardinal do Bouillon va contre les intentions du Roi : on ne laisse pas de le croire ; on a même soin de répandre qu'il sera toujours maitre des affaires et que rien ne se fera que par son ordre.
Il y a quelques jours que le général des jacobins avec une autre personne de même poids employèrent tout leur esprit pour détourner le cardinal de Bouillon de l'engagement où ils le voyaient. On lui représenta son honneur, ses intérêts, ceux de sa maison ; ils s'en revinrent de Frescati étonnés de la résolution où ils le laissèrent. Ce cardinal est tellement obsédé par les jésuites qu'il n'écoute plus que leur voix. Poussin m'a avoué avoir su qu'il n'avait pris le soin des affaires du Roi que dans le dessein de soutenir M. de Cambrai et que, sur les avis qu'il lui a donnés, il lui a toujours répondu: « Je ne changerai pas; ne vous embarrassez pas, j'en viendrai à bout. »
Le P. de La Chaise fit voir à M. le cardinal de Janson2
2. Le cardinal de Janson était chargé des affaires de Fiance avant le cardin;il de Bouillon.
qu'il m présentait une occasion de se décharger du fardeau qu'il soutenait depuis Longtemps. Il accepta le parti qu'il souhaitait d'ailleurs, sans en apercevoir les conséquences. Le P. de La Chaise el le cardinal de Bouillon avaient de grandes vues sur M. de Cambrai et ne doutent point de sa nouvelle fa%eur si on le peut tirer de l'embarras présent. Jugez quel ressort on ne fera pas jouer dans cette vue! M. le cardinal de Bouillon intimidera les uns. caressera le? autres, et. s'il faut do l'argenl ï quelques-uns. on est en état d'en répandre. Tout cela a été dit au Pape, qui n'aime ni n'estime le cardinal de Bouillon. Il se plaignit même qu'il ne le venait voir que pour le quereller. Mais, quoique le Pape soit bon et bien intentionné, il est faible. Les politiques, qui n'ont pas oublié l'assemblée de 168a, voudraient abaisser les évèques de France ou les tenir dans la division : d'autres seraient bien aises d'entretenir le trouble dans le royaume dans la conjoncture présente. Ici. tout devient affaire d'État et de politique. On voudra chercher des me::i termini qui contentent les deux partis s'il se peut. M. le cardinal de Bouillon fomente tout cela, ou cache ou affaiblit les bonnes intentions du Roi. On ie obligé de respecter son autorité dans son agent ; ainsi on n'ose parler qu'avec de grandes précautions. Les Français bien intentionnés n'osent parler: les jésuites et ceux qui leur sont attachés ont toute sorte de liberté. On dit que M. de Rleaux est un violent sans religion et qu'il n'est pas gien, que M. de Cambrai est beaucoup plus habile et plus honnête homme. Le P. Charonier et son compagnon'. voyant le sermon du P. de La Rue, entrèrent dans une
iteur si indignement que les assistants en furent scandalisés. La scène se passa dans la maison du cardinal de Bouillon.
Le P. Roslet vous mandera qu'il a été averti qu'on avait envoyé au sacriste les voeux des qualificateurs contraires pour les réfuter. On n'oublie rien : on a invité le P. du Bue. théatin. d'aller à Frescati, car on ménage tout le monde pour le