L'Inquisition
brai et le réfuter sur deux points qui sont les deux que M. de Chartres a attaqués ; que je vous avais demandé ces deux années-là uniquement pour cela, n'étant plus nécessaire au prince entouré de philosophes; que j'étais sûr de ne vous point déplaire par là et que je ne ferais à Paris que ce que j'avais fait à Rome, où vous m'aviez tout permis contre M. de Cambrai dès le commencement jusqu'à mon départ; que ceux qui vous imputaient le retardement de Rome et sa lenteur ne savaient pas combien l'ignorance de Rome était grande et combien difficiles sont les matières qu'elle a à traiter. Je me suis servi, pour prouver ce dernier point, de l'exemple de plusieurs docteurs de Paris que j'ai trouvés très ignorants et souvent très cambrésiens. Je vois tout le monde, je dispute partout et contre tous, et pour un savant docteur, j'en trouve au moins cinq ou six très ignorants sur ces thèses. Cela me fait pardonner un peu l'ignorance des moines de Rome. A plusieurs autres raisons bonnes et mauvaises dont j'ai couvert mon éloignement du prince, j'ai cru le devoir différer le plus que je pourrai, puisque je n'occupe qu'une petite chambre destinée au valet de chambre, et qui couche en attendant dans l'antichambre. Je quitterai dans cinq ou six jours, sitôt que je verrai qu'on ne pense plus à moi. Je ne croyais pas qu'on fît attention sur un zéro, sur un homme aussi peu important que moi et qui ne se mêle d'aucune intrigue. Cela est pourtant, et très malgré moi. J'ai refusé de faire de hautes connaissances, et je n'ai fait que mon devoir. Je me suis toujours donné comme un de vos domestiques très attaché à V. A. quoique adversaire implacable de M. de Cambrai depuis que j'ai vu qu'il ajoutait mensonges et parjures à ses erreurs. Je n'ai voulu voir que M. de Meaux [ ] 3 prévenu par le P. Mabillon qu'étant
votre fidèle domestique, je ne voulais parler que du dogme et savoir principalement si et comment on répondrait aux deux [lettres] de M. de Cambrai contre M. de Chartres, et que j'y répondrais si on voulait. Je n'ai point de réponse pré-
3. Mots enlevés, ici et plus bas, en brisant le cachet de la lettre.
cise. Je crois que M. de Chartres veut répondre seul, et apparemment il ne dira que la moitié des bons arguments, comme il a fait dans l'autre livre. M. de Meaux me loua de rejeter le retardement de Rome sur la difficulté des matières, l'ignorance des cardinaux, l'intrigue des moines, surtout des carmes déchaux et des jésuites étrangers ; mais il me dit que je ne lui persuaderais pas que V. A. ne leur fût contraire ; qu'il le savait et ne s'en souciait nullement. Il est assez bon pour croire Rome infaillible en un sens: c'est là une grande faiblesse à un si grand homme. Au reste, Monseigneur, toute la France vous croit cambrésien, et cela vous nuira infiniment, à ce 'qu'on dit. J'en suis inconsolable et je voudrais M. de Cambrai, etc. au fond du Tibre. Pardonnez mon zèle. On sait ici tout ce que vous dites et faites, etc.
790 Antoine de Noailles à l'Abbé Bossuet.
A Paris, le 8e de décembre 98.
Votre lettre1 du 18, Monsieur, m'a donné une grande joie : j'y vois avec un sensible plaisir le bon effet de l'avis de nos docteurs. Vous l'avez si bien défendu, que les efforts de la cabale ne pouvaient pas l'emporter sur vos bonnes raisons : elles sont sans réplique, et on ne peut les combattre sans s'exposer à être confondu. Ce que le Pape a dit au cardinal Albane2 me paraît merveilleux : j'aurais de la peine à le croire, si vous n'aviez un aussi bon auteur pour garant. Il est impossible dans cette disposition que cet avis n'avance le jugement, et ne fortifie ceux des juges qui pouvaient craindre que les savants fussent contre eux.
Ce que vous me mandez des bonnes dispositions3, est confirmé par toutes les lettres de Rome ; ainsi il paraît que vos mémoires sont justes. Cela nous donne de grandes espéran-
79° — 1. On l'a vue plus haut, p. 443.