‹ Correspondance de Bossuet. Nouv. éd. augm. de lettres inédites et publiée avec des notes et des appendices sous le patronage de l'Académie françaiseChapitre 5 sur 224 · Voir t. IX, p · texte numérisé non relu

Voir t. IX, p

juin 1698] DE BOSSU ET. 9

Vous avez très bien fait de commencer par M. le cardinal de Bouillon à montrer l'écrit de M. de Cambrai.

J'ai fait connaître à M. le nonce qu'une décision ambiguë ou faible ne serait ni de l'honneur du Saint Siège, ni du goût du Roi et du royaume, ni d'aucun eiTet ; et que la cabale qu'il faut étouffer ne ferait que s'en moquer et devenir plus insolente : il le voit aussi bien que moi.

Une des choses, pour la doctrine, des plus importantes, est d'observer que le désintéressement que met l'Ecole dans la charité, n'a rien de commun avec l'amour désintéressé ' de M. de Cambrai, qui consiste dans un cinquième degré au-dessus de la charité justifiante, laquelle, dans son système, fait le quatrième; mais je crois qu'il n'y a plus rien de considérable à dire là-dessus.

Je ne sais si je vous ai dit que l'effet de nos deux Lettres, de M. de Paris et de moi, en réponse à celles de M. de Cambrai, a été prodigieux : celle de M. de Paris a fait et fait revenir une infinité de gens8. S'il plaît à Dieu de donner sa bénédiction à ma Relation, elle achèvera de confondre M. de Cambrai.

J'embrasse M. Phelipeaux. Il sera bien aise d'apprendre que, M. Olin9 étant mort, j'ai donné sa

7. Le désintéressement de la charité exige que l'on aime Dieu pour lui-même, mais il n'exclut pas les autres motifs de crainte ou d'espérance qui nous attachent à lui. Pour Fénelon, la perfection de l'amour exclut ces autres motifs, et demande jusqu'à l'indiiïérence pour le salut éternel.

8. Fénelon avait donc alors une infinité de partisans. Voir t. VIII, p. 195, et Relation sur le Quiétisme, sect. VI, 8.

9. Édit. : Ohin. — Pierre Olin était fils de Nicolas Olin, marchand à Meaux et do Nicole Mutel. Celle-ci était sœur des chanoines Gilles

IO CORRESPONDANCE [juin 1698

prébende à M. Moréri1", qui est utile au diocèse dans l'Hôtel-Dieu, et un homme qui paraît sûr.

Mon frère est tenu longtemps par la goutte : j'admire sa tranquillité et sa bonne humeur.

Je vous prie, en rendant à M. le cardinal de Bouillon la lettre que je lui écris sur le mariage de Mlle de Château-Thierry avec le [fils du] prince de Guiménéu,de le bien assurer de la sincère continuation de mes respects, malgré le quiétisme.

Rome, ce 24e juin 1698.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Meaux, du 2e de ce mois. J'ai su par M. l'archevêque de Paris le changement arrivé dans la maison des princes; et par les lettres du 9 venues par un courrier extraordinaire, qui a apporté le paquet de M. le cardinal de Bouil-

et Florent Mutel ; elle avait épousé en secondes noces Charles Morin, docteur en médecine, qui a été mentionné au tome III, p. 112 (Registres de )a paroisse de Chaage, à Meaux, année i684).

10. Ledieu (t. III, p. £oi) dit que c'est à sa prière que Bossuet accorda cette prébende à Moréri. Ce chanoine conserva les bonnes grâces de Bossuet, et ce prélat lui donna son portrait par Rigaud ; cependant il se brouilla dans la suite avec l'abbé Bossuet et épousa la querelle de Phelipeaux. D'un autre côté, il finit par déplaire à Mgr de Bissy, qui lui enleva sa ebarge de chapelain de l'Hôtel-Dieu en 1707. On ne sait rien de sa famille, sinon qu'il avait un neveu, nommé Aubert, chanoine de Senlis, qui était son auxiliaire à l'Hôtel- Dieu de Meaux (Ledieu, t. II, p. i52 ; t. III, p. 3i9 et /»36 ; t. IV, p. 36 et 108).

11. François Armand de Rolian-Guémené, prince de Montbazon, épousa, le 22 juin 1698, Louise Julie de La Tour, dite Mlle deChàteau- 1 liierry, fille de Godefroi Maurice de La Tour, duc de Bouillon, grand chambellan de France, et de Marie-Anne Mancini. Mlle de Cbàteau- Thierry était nièce du cardinal de Bouillon.

Lettre 1H6. — L. a. n. s. Grand séminaire de Meaux.

juin 1698] DE BOSSUET. 11

Ion, la pension ôtée à M. de Cambrai, et sa place de précepteur remplie par M. l'abbé Flcury1. Vous savez ce que je vous mandais sur tout cela par mes précédentes. Le Roi est sage, et d'une modération qui m'a fait tout comprendre : mais il n'y avait plus moyen de soutenir le parti qu'on semblait avoir pris d'attendre ce qui viendrait de cette cour-ci. après les expériences qu'on voit. La mortification et l'abattement du cardinal de Bouillon sont extrêmes. Les jésuites ont pris leur parti et ne démordent pas ; le cardinal veut faire croire tout ce qui n'est pas.

Le projet que j'ai proposé au cardinal Spada - pour abréger la relation des qualificateurs, qui fait toute la longueur, n'a pas encore été accepté. Je l'envoyai par écrit le lendemain de la proposition que j'en fis à ce cardinal qui le porta au Pape : on en doit parler à la congrégation des cardinaux. J'en ai donné copie au cardinal Casanate ; j'en parlai hier à M. le cardinal de Bouillon, qui me parut ne le pas désapprouver. On en avait proposé un ces jours passés, qui ne fut pas approuvé de la Congrégation : c'était de faire parler un des examinateurs de ebaque côté pour cinq, et qu'ils convinssent d'un seul vœu de chaque côté ; mais cela n'a pas paru à propos, pour ne pas donner lieu de croire au public qu'on supposât des partis formés, et la Congrégation espérant toujours qu'on pourra varier dans les vœux donnés séparément.

Le cardinal de Bouillon est bien aise qu'on croie que c'est lui qui a proposé ce moyen d'abréger, qui a son bon et son mauvais : son bon, parce qu'il abrège; son mauvais, parce qu'il unit le parti. Le cardinal Noris, qui n'espère pas qu'ils changent jamais d'avis, m'a dit que c'était lui qui avait proposé cet expédient, à bonne intention, je pense ; mais il a été rejeté. Je vous envoie celui que j'ai proposé, qui ne me paraît soullïir aucune difficulté et qui abrège les discours, en quoi consistent les longueurs.

Tout ce que le cardinal de Bouillon veut, est qu'on croie

I. La place de précepteur ne fut remplie par personne. Voir plus loin, p. 69.

a. On trouvera ce projet en appendice, p. !\8\.

12 CORRESPONDANCE [juin 1698

à la Cour qu'il veut finir, et sous main ses amis trouvent difficulté à tout, et il écrit à la Cour qu'il ne tient pas à lui3. On voit bien que l'unique ressource des amis de M. de Cambrai est de ne pas finir.

L'air persécuté est le parti que prennent les cambrésiens. Vous savez que cela fait un mérite ordinairement4; mais avec cela, dans les circonstances présentes de Mme Guyon, du P. La Combe, etc., les honnêtes gens s'aperçoivent des raisons bonnes qui ont obligé le Roi d'éclater, surtout depuis vos réponses et celles de M. l'archevêque de Paris. On a pris soin d'instruire le Pape de tout, et on l'a prévenu fort à propos contre les airs plaintifs de M. de Chantérac, qui alla dimanche à son audience.

M. le cardinal de Bouillon dit à S. S., dès jeudi, la nouvelle qui regarde M. de Cambrai, au sortir de la congrégation du Saint Office. Il a depuis passé trois jours à la campagne, .(e lûcbe de faire voir au cardinal de Bouillon le véritable intérêt qu'il a de contribuer à la fin de cette affaire. Il est impossible qu'il ne le sente; mais le moyen d'abandonner les jésuites ?

La seconde proposition n'est pas encore terminée. Le sacriste tint hier deux grosses heures. Il faut bien nécessairement qu'on change de méthode, si l'on veut finir: je n'oublierai rien pour y parvenir. Je ne doute pas que demain ou jeudi on ne donne quelque ordre là-dessus : si on ne le fait pas, je suis résolu d'aller à S. S. lui en parler fortement.

Les jésuites font entendre, à ce qu'on m'a assuré, qu'ils soutiendront jusqu'au bout la doctrine de l'amour pur. On dit même que peut-être entreront-ils dans la cause comme parties : j'en doute un peu ; mais ils sont capables de tout. Ne pourrait-on pas donner un frein à leur insolence, qui est Sxtrême assurément? Ils prétendent par la probabilité que

3. Deforis : qu'il ne lient pas à lui que l'affaire ne soil finie. 4- Deforis : un mérite ordinairement auprès de ceux qui n'approfondissent rien.

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s'est acquise la doctrine de M. de Cambrai par le partage, quelle est devenue incensurable:;.

Le cardinal Ylbanc est à la campagne : il a promis monts et merveilles au P. Roslet; nous le mettrons à l'épreuve. Nous avons aussi en vue d'obliger le Pape d'établir un conseil secret composé du cardinal Casanate, du cardinal Noris, de lui fi et du cardinal Ferrari, pour terminer toutes les difficultés qu'on court risque de trouver à chaque pas, et surtout quand, après la relation des qualificateurs, il sera question de décider.

M. le prince Yaïni continue à faire tout de son mieux auprès du Pape et des cardinaux : il est bien aise de témoigner en toute occasion au Roi le zèle qu'il a pour son service et pour tout ce qu'il croit qu'il affectionne. Vous lui ferez plaisir dans les occasions, aussi bien qu'au nonce, de le témoigner. Il dit qu'il faut que le cardinal de Bouillon change de conduite, et qu'il lui a dit : c'est une dure province7 que d'en venir à bout.

Je mande à M. l'archevêque de Paris, qu'on m'a dit que les amis de M. de Cambrai avaient voulu insinuer au Pape de consulter, sur la doctrine de l'amour pur, la Faculté de Douai etdeLouvain. Je doute qu'on l'ait fait ; mais il faut être toujours sur ses gardes. M. Phelipeaux vous rend compte de deux petits écrits, venus de Flandre, contreM.de Paris et vous.

Le Pape parait à présent persuadé de la nécessité des écrits venus de la part des évêques : on lui a dit de plusieurs côtés ce qu'il faut là-dessus8.

5. C'était aussi l'avis des jansénistes résidant à Rome, qu'étant donné le partage des examinateurs, le livre, selon l'usage de l'Inquisition, échappait à la censure (Maille à Tourreil, 5 août 1698, Affaires étrangères, Rome. t. 391, f° 4g v° ; voir plus loin, p. n5 et 1 r(>).

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