Voir plus haut, p. 67 et
g4 CORRESPONDANCE [juill. 1698
Si vous pouvez faire usage de mon écrit secret en latin8, ne le manquez pas, sans égard aux vues politiques.
1 7^4. — L'Abbé Bossuet a son Oncle.
Rome, ce 29 juillet 1698.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Versailles le 7 de ce mois. Ma fluxion ne m'a duré que vingt-quatre heures, et dès le lendemain j'ai été en état de sortir.
J'ai gardé votre lettre latine de Marly1, les affaires ici allant aussi vite à présent qu'on est capable de les pousser dans les circonstances actuelles. Le Pape ordonna hier à M. le cardinal de Bouillon et au cardinal Spada de dire aux examinateurs qu'il voulait absolument qu'on exécutât ce qu'il avait déjà fait ordonner, qui est de réduire à de certains chefs les propositions qui regardent la même matière ; et il faut espérer qu'on le fera dorénavant. Hier, le cardinal de Bouillon et le cardinal Spada le dirent aux examinateurs en pleine congrégation.
On finit hier la matière de l'indifférence. Le carme, le maître du sacré Palais et le sacriste parlèrent ; le carme et le sacriste chacun pendant une heure et demie. Pour les nôtres, ils ne parlèrent qu'un quart d'heure, ou demi-heure tout au plus. Ils ont eu beau vouloir trouver un autre expédient que celui que je vous ai envoyé il y a déjà six semaines, ils n'y ont pas réussi. Le cardinal de Bouillon a fait ce qu'il a pu sous main pour empêcher qu'on n'exécutât mon projet; mais à la fin, à la demi-heure près, on l'a suivi. On le devait adopter il y a six semaines ; et si on leur avait dès ce tempslà fixé une demi-heure, dans huit jours les qualificateurs
8. h'Admonitiogeneralis, qui accompagnait la lettre du 3ojuin 1698. Lettre 1744. — 1. L'Admonitio generalis. Cf. p. 28.
juill. 1698] DE BOSSUET. g5
auraient fini. Mais quoi qu'il puisse arriver, à la mi-seplembre au plus tard leur rapport sera fini. Combien de temps tiendront les cardinaux ? Voilà ce que l'on ne peut savoir.
Sur les plaintes publiques que j'ai faites de ce que, sans en dire de raison et sans en avoir, on n'exécutait qu'avec mollesse et sans ordre ce que le Pape avait ordonné ; sur ce que j'en ai dit aux amis du cardinal de Bouillon qui le lui ont rapporté, et sur ce que je lui en ai dit moi-même, me plaignant de la manière d'agir de la Congrégation dont il est le chef, il a pensé aux moyens de donner le change, voyant bien que cela le regardait. En conséquence, il a voulu et jugé à propos ad pompam, car il n'était plus temps et cela n'aboutissait à rien, d'assembler samedi chez lui M. de Chantérac et moi, en présence de M. de La Trémoille2, pour nous exhorter par un discours bien préparé à n'apporter de notre part aucun retardement à la décision de cette affaire, que le Roi souhaitait ardemment qui finît promptement. Il ajouta qu'il nous priait de faire entrer dans ces sentiments les qualificateurs de chaque parti. Il nous dit en même temps comme ministre du Roi que S. M., par tout ce qui lui revenait du livre en question et par ce qu'elle en entendait dire aux gens en qui elle avait confiance, était persuadée qu'il contenait une mauvaise doctrine ; et après nous avoir exagéré la douleur que cette affaire lui avait donnée, il ajouta qu'au reste, pour ce qui le regardait, voyant qu'elle ne pouvait finir comme il l'avait désiré, il partait pour Frescati ; qu'il en avait, par un homme exprès, demandé la permission au Roi, pour ne plus être obligé d'assister aux congrégations, par conséquent au jugement, et pour n'avoir aucune part à la condamnation de ses amis. Il finit en nous disant qu'il ne nous demandait à l'un et à l'autre aucune réponse. Il fut obéi ; pas un de nous ne lui dit une seule parole : on dîna, et chacun se retira chez soi.
a. L'abbé de La Trémoille, auditeur de rote. Le cardinal l'avait invité afin d'avoir un bon témoin, car il se défiait des rapports de l'abbé Bossuet.
g6 CORRESPONDANCE [juill. 1698
J'avoue que ce fut une comédie pour moi, qui lisais dans son cœur. Ce qui m'a le plus étonné de ses discours, c'est cette déclaration de vouloir aller à Frescati pour ne plus se mêler de cette affaire, ne plus assister aux congrégations, et ne point condamner son ami. Je ne sais ce qu'il exécutera de ce projet, ni si le Roi le lui permettra. Je sais bien que c'est le plus grand bonheur qui nous puisse arriver ; mais enfin, on apenoit clairement qu'il est engagé, autant que M. de Cambrai même, dans sa défense, et qu'il ne le peut abandonner. Il voit la mauvaise fin, le mauvais succès de cette affaire. De plus, ayant agi comme il a fait auprès du Pape et des cardinaux, il croit ne pouvoir plus rien faire avec honneur. Mais ce que je sais, c'est que, dans le cœur, il favorise les sentiments de M. de Cambrai, et tout ce qui a l'air de nouveauté lui plaît. Il a, déjà depuis huit jours, fait part de son dessein à tous les cardinaux, qui en sont bien aises. Personne ne comprend la hardiesse qu'il a eue de le demander au Roi : tous les gens sensés craignent pour lui une disgrâce, et ne comprennent pas la patience de S. M.
Si le cardinal de Rouillon ne part pas, je crains son vœu : il est capable de tout, il est incorrigible et homme à tout hasarder par vanité et par esprit de parti. Il est le premier à voter. Qui osera le contredire dans une affaire qui regarde la France ? Les cardinaux ne seront-ils pas disculpés de suivre les impressions d'un ministre à qui le Roi confie tous ses intérêts ? On ne peut s'imaginer que le cardinal de Bouillon aille directement contre les intentions du Roi, et l'on croit toujours qu'il a des ordres secrets. D'ailleurs, on craint bien plus ici le ministre que le Roi. Cela n'est que trop vrai, et c'est tout le péril.
La cabale continue sourdement; et son but, auquel elle tend toujours, c'est d'empêcher une condamnation particulière. Le cardinal Nerli, que j'ai vu ce matin3, a pendant une demi-heure enchéri sur ce que je lui disais contre le livre: on ne peut se déclarer plus fortement qu'il l'a fait.
3. Sur cette entrevue, cf. Phelipeaux, t. II, p. 1 37 et i38.
juill. 16(38] DE BOSSl "ET. 97
Cependant, au bout de ce beau discours, il m'a dit aussi fortement que le Saint Siège ne devait et ne pouvait s'engager dans le détail des propositions, ni les cpialifier, ni donner làdessus qu'une décision générale, surtout étant question d'un livre fait par une personne qui n'était pas hérésiarque ; qu'il crovait en agissant ainsi satisfaire le Roi, les évèques et sa conscience.
J'ai tâché de lui faire voir combien il se trompait, ou plutôt combien on le trompait sur tous ces points : je lui ai •cité la conduite de l'Église dans tous les temps contre les erreurs et ceux qui les soutenaient, qui n'étaient hérésiarques que par leur obstination. Je lui ai rappelé la condamnation des évêques des plus grands sièges, parcourant l'histoire ecclésiastique, les décrets des papes Victor et Etienne, etc. Je lui ai fait sentir l'obligation où était le Saint Siège, consulté par le Roi et les évêques, de s'expliquer autrement, lui alléguant la parole solennelle que le Pape en avait donnée. Je lui ai représenté la honte dont se couvrirait le Saint Siège par un pareil jugement, la nécessité où seraient les évêques de France de faire ce que le Saint Siège déclarerait par là ne pouvoir ou ne vouloir pas exécuter*. Je l'ai accablé, pour ainsi dire, par la multitude des raisons que je lui ai exposées pour le tirer de son idée : il n'a rien eu à me répondre, sinon que cela «tait difficile. Sur quoi je lui ai fait avouer qu'un respective, comme à Molinos, aplanirait toute difficulté ; que c'était le moins que Rome put faire. Il m'a paru étonné de mes fortes raisons. Mais je crois ses engagements pris de longue main, et qu'on lui a fait entendre qu'il contenterait tout le monde en suivant ce plan. Je l'ai au contraire bien assuré qu'il ne contenterait que la cabale de M. de Cambrai : cela l'a surpris ; je redoublerai dans l'occasion.
Les dispositions de ce cardinal me font manifestement connaître ce que produit encore la cabale. J'écris tout ce détail à If. l'archevêque de Paris, et je lui mande qu'il faut que M. le
4. La même menace a été faite de la part de l'archevêque de Paris, comme on l'a vu, p. 68.
98 CORRESPONDANCE [juill. ïôgS
nonce renouvelle de la part du Roi ses instances ici pour une décision vigoureuse; que c'est dans ce moment, qu'il faut dire tout haut que les évêques suppléeront immanquablement à ce que Rome ne fera pas. Il faudrait aussi trouver quelque moyen de faire écrire là-dessus au cardinal Nerli par quelque ministre, ou par les cardinaux de Janson et d'Estrées, en lui marquant les intentions des évêques de France, et lui insinuer qu'il se peut fier à ce que je lui dirai. En tout cas, ce qui me console, ce sont les bonnes intentions de nos amis, qui, je l'espère, n'abandonneront pas l'honneur et l'intérêt véritable du Saint Siège.
Le cardinal de Bouillon s'imagine que tout lui est permis, et qu'il persuadera au Roi ce qu'il voudra 5.
On doit commencer demain les épreuves ; on votera sur six propositions.
Le faux bruit répandu à Paris sur le silence imposé aux deux partis, vient de ce que le cardinal de Bouillon a tenté sous main de le faire ordonner par le Pape, pour éviter, s'il pouvait par là, le coup qu'il craignait de votre Relation ; mais on n'a eu garde d'entrer dans ses vues. Le Pape a été bien instruit à propos de la nécessité de vos écritures.
M. de Chantérac montre secrètement une espèce de réponse manuscrite à M. de Paris, qu'il dit ne pouvoir faire imprimer à cause de certaines personnes qui y sont nommées : on m'a dit qu'elle ne contenait rien de considérable.
5. Le 3i juillet, Bouillon communique au ministre une lettre de Maille à Tourreil, où il est dit que ce cardinal est allé au Gesh conférer avec les jésuites de l'affaire de M. de Cambrai, et il déclare cet article « faux d'un bout à l'autre ». « Ce qui est de vrai, c'est qu'il y a plus de six mois que je n'y ai mis le pied, et que la seule maison des jésuites où j'aille est le noviciat, qui est près de Montecavallo, et où je vais quelquefois me promener parce que l'air y est bon et qu'il n'y a point de jardin plus proche de chez moi. Mais l'auteur de cette lettre est si peu raisonnable sur ce qui regarde les jésuites que sa passion lui fait toujours recevoir pour vraies el souvent même inventer des choses qui sont sans fondement et blâmer légèrement tous ceux qui ne se déclarent pas contre eux » (Affaires étrangères, Borne, t. 388, f° 317; t. 3gi, fos a5 et suiv.).
juill. 1698] DE BOSSUET. 99
L'abjuration dos ducs et duchesses est ici publique. Il n'est pas à propos que la France fasse aucune censure : il est trop tard, et cela gâterait tout ; mais il est bon de le l'aire craindre.
Quand il sera nécessaire pour quelque chose de la dernière importance et qui demandera grande diligence et prompte réponse, je n'hésiterai pas d'envoyer un courrier extraordinaire ; si je puis, on s'en passera.
Le cardinal Spada m'a avoué, dans ma dernière visite, que c'était le diable qui avait fait ajouter les derniers examinateurs 6.
Celte lettre part par un courrier extraordinaire qu'envoie II. le cardinal de Bouillon ; mais il ne sait point que j'en profite pour faire passer mes lettres, qui sont remises par une voie sûre.
Quelle était la duchesse qui délaçait Mme Guyon 7 ? M. le cardinal de Bouillon m'a dit qu'il croyait que c'était Mme de Mortemart \
174Ô. — L'Abbé Bossuet a. son Oncle.
Rome, ce 29 juillet 1698.
Je suppose que vous avez reçu ma lettre de même date * , que j ai fait aller par le moyen d'un courrier extraordinaire, dépêché par M. le cardinal de Bouillon, qui doit arriver huit jours avant celle-ci : je crois que la voie est sûre. J'ai écrit de même à M. l'archevêque de Paris; et à tout événement je lui envoie encore par l'ordinaire une lettre abrégée, qui contient tout en substance, et qu'il vous montrera en cas qu'il arrive quelque accident à celle du courrier extraordinaire, qui, je pense, ne manquera pas.
6. L'archevêque de Chieti et le sacriste Ledrou; cf. t. IX, p. 110 -j. Allusion au fait rapporté par Bossuet dans sa Relation, sect. II. n. 6.
8. Mme de Mortemart, mentionnée au t. VI, p. 366. Lettre 1145. — 1. Voir p. g4, 121 et 126.
ioo CORRESPONDANCE [août 1698
Je ne crois pas qu'il faille faire usage de votre lettre latine2 de Marly. On sait ici les dispositions de la France. M. le nonce les a expliquées, et on les a fait savoir d'ailleurs au Pape et aux principaux.
On croit ici ne point perdre de temps : c'est quelque chose de les faire marcher, et ils marchent. Je puis dire que les qualificateurs finiront avant la mi-septembre.
On attend ici avec grande impatience ce que M. de Bouillon exécutera de son projet de Frescati. Il nous a déclaré3, à M. de Chantérac et à moi, qu'il faisait ce voyage pour ne pas assister aux congrégations, par conséquent au jugement, et pour ne pas condamner ses amis.
Ma lettre à M. de Paris et celle que je vous envoie par l'extraordinaire parlent à fond de tout ; elles sont très importantes.
On finit hier l'indifférence. Enfin le Pape fait exécuter mon projet, à la demi-heure près. Demain, on commence la matière des épreuves : on votera sur six propositions.
J'userai dans la nécessité de la liberté qu'on me donne d'un courrier extraordinaire ; ce ne sera que dans la nécessité, et point, s'il se peut.
1 7A6. — Godet des Marais a Bossuet.
Voici, mon cher Seigneur, la copie collationnée que vous avez désirée1. J'en ai envoyé une pareille à Rome, il y a longtemps, signée et certifiée véritable.
3. L'Admonitio generalis, qui se trouve à la suite de la lettre du 3o juin, p- 28.
3. Dans un dîner auquel le cardinal avait invité l'abbé de Chantérac et l'abbé Bossuet. Cette scène est reproduite par Phelipeaux (t. II, p. i35 et i36; cf. la lettre précédente, p. g5 et 96).
Lettre 1146. — Inédite. D'après une copie de A. Floquet. Collection E. Levesque. Voir p. 3.