‹ Correspondance de Bossuet. Nouv. éd. augm. de lettres inédites et publiée avec des notes et des appendices sous le patronage de l'Académie françaiseChapitre 73 sur 224 · Voir t. IX, p · texte numérisé non relu

Voir t. IX, p

4. M. de Noailles avait envoyé sa Réponse à M. de Cambrai avant qu'elle fût publiée (cf. p. 20). Il avait donc lieu de croire que la réponse qui lui était faite par Fénelon et où il était vivement pris à partie lui serait communiquée en même temps qu'aux cardinaux. Elle ne fut envoyée qu'à Rome, et seulement en 25 exemplaires. L'abbé Bossuet cherchait à s'en procurer un pour l'envoyer à M. de Noailles. On comprend que les cardinaux qui l'avaient reçue en communication confidentielle, n'avaient pas à la laisser voir. Mais cet abbé s'étant plaint devant eux que les agents de Fénelon fissent mystère d'un tel écrit, M. de Chantérac chercha diverses excuses pour expliquer cette conduite. La véritable raison donnée par Fénelon se verra dans la note suivante(Cf. Corresp. de Fénelon, t. IX, p. i^oet OEuvres.t. V,p.443).

i32 CORRESPONDANCE |aout 1698

cette Réponse telle qu'elle était imprimée, parce qu'il y avait quelque chose à corriger, qu'elle n'était pas tout à fait exacte, qu'elle traitait un peu durement M. de Paris, qu'il voulait ménager à cause de Mme de Maintenon et du Roi 5 ; mais que bientôt elle paraîtrait corrigée avec la réponse à votre Relation, telle qu'il convenait. Voilà la manière d'agir de ces Messieurs : ils n'osent publier ce que leur maître imprime. Il leur suffit de dire qu'on a répondu, que la pièce est imprimée; après quoi ils la suppriment sous prétexte qu'ils ne veulent pas fâcher Mme de Maintenon et le Roi, qui s'intéressent à ce qui regarde M. de Paris. II est aisé de voir que ces manières ne doivent pas faire un bon effet pour eux. Néanmoins les partisans de M. de Cambrai n'en publient pas moins insolemment qu'on répond à tout. On a fait remarquer toutes ces choses au Pape et aux cardinaux.

M. de Cambrai veut à présent faire pitié. M. de Chantérac va supplier, en pleurant, qu'on sauve l'honneur d'un évêque dont les intentions, selon lui, sont si droites et les mœurs si irréprochables. Il n'est, plus question maintenant de mettre le livre à couvert; mais on veut empêcher une qualification particulière, et même une condamnation générale du livre comme contenant une doctrine hérétique, erronée, etc. On voudrait, après tout ce qui s'est passé, après un examen aussi long et aussi solennel, qu'on se contentât de défendre le livre en général, ou bien seulement comme contenant quelques propositions équivoques, auxquelles en rigueur on peut donner un mauvais sens, et qui ont besoin d'explication.

5. La véritable raison de cette manière d'agir était la crainte que le crédit de Noailles donnait à Fénelon d'achever de perdre ses amis à la Cour ; mais il ne voulait à aucun prix alléguer publiquement ce motiF. « Les causes de mon silence sont si délicates qu'il faut bien se garder de les divulguer. On me ferait un grand crime, si on pouvait me convaincre d'avoir dit qu'on a chassé mes amis pour m'imposer silence. Ce n'est pas l'intention du Roi, mais c'est celle de mes parties, et il faut que cela soit remarqué du public sans que je le dise moi-même... » (A. Chantérac, i3 juin 1698, t. IX, p. i65, 166, i85 et 208). Force était donc aux agents de Fénelon de donner d'autres explications de sa conduite.

août 1698] DE BOSSUET. i33

Pour moi, je soutiens que si le Saint Siège commet une pareille bassesse, il donne gain de cause à M. de Cambrai, et fournit mo\en de renouveler la pernicieuse doctrine des quiétistes. C'est aussi à quoi je m'oppose de toutes mes forces, et à quoi il faut que l'on s'oppose du côté de la France, et que le nonce écrive fortement là-dessus. Le Pape m'a promis solennellement une décision sur la doctrine du livre, qu'on doit déclarer bonne ou mauvaise. C'est pour y parvenir qu'il a voulu qu on fit un examen si autbentique, et plus sérieux qu'on ne l'a fait dans aucune affaire de ce siècle, puisqu'on entend les examinateurs les uns après les autres, qui parlent autant qu'ils veulent et qui laissent leur vœu par écrit. Si donc on ne faisait autre ebose que de défendre le livre, sans déclarer la doctrine mauvaise, sans même qualifier les propositions, ce serait l'effet d'une ignorance trop crasse ou d'une mauvaise volonté trop publique. Je ne puis m'imaginer qu'on commette une pareille indignité : c'est pourtant la seule ressource du cardinal de Bouillon et de la cabale, qui est plus forte que jamais certainement, malgré votre Relation, malgré le parjure démontré de M. de Cambrai, malgré l'évidence des faits plus claire que la lumière du soleil. Et la raison est que c'est un parti pris par cabale et par engagement, dont on ne peut sortir qu'en cberchant à déshonorer le Saint Siège, et qu'en mettant en péril évident la religion par une décision qui ne dise rien, et qui par conséquent laisse le quiétisme en vigueur.

Vous pouvez compter que nous n'oublierons rien pour prendre un bon parti, et j'ai lieu d'espérer qu'on s'y déterminera. Mais, pour assurer la chose davantage, je serais d'avis que vous fissiez un mémoire court sur cela, où vous montreriez la nécessité de prononcer sur la doctrine en l'état où sont les choses. Il serait nécessaire que le Roi le remit6 inces-

C. On a pu trouver étrange que Louis XIV intervînt dans une question de doctrine. Mais il avait bien le droit de demander une solution qui mît fin au trouble causé par cette affaire dans son royaume On ne saurait nier toutefois qu'il ait dépassé la mesure en demandant, au

i34 CORRESPONDANCE [août 169*

samment entre les mains du nonce ; et si l'on pouvait dépêcher ici un courrier pour le porter, cela ferait à merveille et assurerait les qualifications. 11 faut de la diligence, parce que la première chose que les cardinaux feront quand les qualificateurs auront fini, ce qui arrivera à peu près à la mi-septembre, sera de s'assembler sur le modus agendi; car, à cet égard, on n'a pris encore aucune résolution. C'est alors qu'on déterminera si l'on qualifiera les propositions, et de quelle manière on procédera : ainsi tout dépend de cette première détermination. Vous voyez donc combien il serait nécessaire que le Roi parlât sérieusement au nonce avant ce temps. Le Pape, qui est jusqu'à cette heure bien intentionné, sera jaloux de le satisfaire ; et si le Roi témoigne désirer une décision forte et précise, on ne pourra lui refuser une demande si juste. Or, pour que nous ayons gain de cause7, il suffit qu'on se détermine à juger si la doctrine des propositions est bonne ou mauvaise. Toute la finesse de la cabale consiste à présent à précipiter l'affaire; mais il est de l'intérêt de la vérité de l'empêcher : car il nous faut une bonne décision ; et, pour l'obtenir, il est essentiel qu'elle soit demandée de nouveau avec instance par le Roi et par le nonce.

Votre Quietismus redivivus viendra fort à propos : on souhaite il y a longtemps voir le parallèle des propositions de M. de Cambrai avec celles de Molinos et des quiétistes. La préface mettra ici de mauvaise humeur les défenseurs de M. de Cambrai.

Depuis huit jours, on dit ici publiquement que le Roi veut envoyer un nouvel ambassadeur : la plupart des lettres de France en parlent ; les avis de Venise l'assurent, et d'une manière qui a fait de la peine au cardinal de Bouillon, parce qu'on y loue fort le cardinal de Janson. On dit M. de Catinat nommé; d'autres, le prince de Monaco: on voit bien qu'il n'y a encore rien de sur, ou au inoins que la Cour n'a pas

moins dans la suite, non seulement qu'on décidât dans un sens ou dans un autre, mais que la décision fût contraire a Fénelon. 7. Voir plus loin, p. i5i, n. 7.

août 1698] DE BOSSUET. l35

encore déclaré son choix. Mais quoique vous ne me donniez aucune instruction sur ce fait, par tout ce qui me revient, je juge qu'il doil y avoir quelque fondement à tous ces bruits. Quoi qu'il en soit, tout le monde approuve fort la résolution du Roi là-dessus ; et rien n'est plus nécessaire dans les circonstances présentes qu'un pareil changement, non seulement pour notre affaire, mais encore pour toutes les autres. On dit actuellement plus que jamais, chez M. le cardinal de Bouillon, qu'après la Saint-Louis8, ce cardinal va à Frescati. Il y a quatre jours qu'il eut une légère indisposition, que les uns croyaient simulée pour avoir prétexte de changer d'air. Vous savez ce que je vous ai mandé à ce sujet dans mes précédentes. Les dispositions sont les mêmes, et tout ira bien si le cardinal part. Je ne crains que son vœu. parce qu'il est le premier du Saint Office à donner son avis.

Vous ne m'avez jamais mandé si vous aviez vu Mme de Lanti : c'est une dame d'un mérite très grand, à qui j'ai bien des obligations, et qui sera ravie de vous voir assurément. Je ne doute pas qu'elle ne vous voie, en quelque état qu'elle puisse être.

Je crois aussi avoir oublié de vous écrire une circonstance assez remarquable. Lorsque M. le cardinal de Bouillon jugea à propos de me dire, aussi bien qu'à M. de Chantérac, qu'il voulait aller à Frescati pour ne pas assister au jugement de l'affaire, M. Poussin3, secrétaire de cette Éminence, vint me trouver et me dit tout ce qu'on peut imaginer contre l'imprudence du cardinal. Il m'assura qu'il n'avait nulle part à cette résolution, qui ne pouvait manquer de nuire infiniment à Son Eminence, en faisant voir au Roi et à tout le public sa partialité : il me pria de vouloir bien écrire en France, que lui, Poussin, n'entrait pour rien dans tout ce que faisait son maître, et qu'il ne l'approuvait pas. Il faut que vous sachiez que ce secrétaire fait ici le petit ministre, et prétend

Page 1