A M. LE COMTE COLONNA VVALEWSKI
12 janvier 1863.
Monsieur le ministre,
Ce n*est pas sans' avoir hésité que je viens porter à la connaissance de Votre Excellence et soumettre à son appréciation un fait, bien petit, qui me concerne, mais je me reprocherais de ne pas vous en informer.
L'administration du Moniteur a cru devoir, dès les premiers jours de cette année, me supprimer renvoi de ce journal, qui n'est le sien qu*à demi.
Venant de la partie financière et mercantile du journal, cette manière d'agir n'a rien qui puisse me surprendre. J'y écrivais, je n'y écris plus; je n'y ai pas inséré d'article pendant une année révolue ; elle fait ses économies comme elle l'entend.
Mais ce n*est point en traitant avec cette partie marchande du Moniteur que j'y suis entré il y a dix ans : c'est par les seuls représentants du gouvernement que j'ai eu l'honneur d'y être introduit. C'est à eux, c'est au ministère d'État que j'ai eu constamment affaire dans le cours de ma longue rédaction : si j'ai rendu quelque service d'un ordre élevé au journal, c'est à eux, avec tout le public, de l'apprécier.
Votre Excellence peut se rappeler dans quelles circonstances et en quels termes je me suis éloigné du Moniteur, Je ne passais pas à Tennemi, J'ét£^is détaché (au i^oins^ j'ai-
mais à Tentendre de la sorte, et le silence de Votre Excellence ne m'a pas démenti) pour porter ailleurs une autorité liltéraire également mise au service d*un gouvernement dont j'ai été le partisan dès le premier jour, dès la veille même, et auquel je suis dévoué par bon sens encore plus que par enthousiasme.
N'attendant, ne désirant, ne voulant, pour mon compte , de ce gouvernement rien autre chose que ce que toute la France lui doit, la sécurité et Thonneur, je suis peut-être plus sensible que d'antres à des procédés et à des égards, les seules faveurs particulières qui puissent m'atteindre et pour lesquelles j'aie du goût.
La suppression du Moniteur m'avertit que mon compte, en ce lieu-là, est réglé, qu'on y tient mes services passés pour liquidés, mes services futurs pour inutiles, et que la porte par laquelle je suis sorti et que je me croyais touj«)urs ouverte est fermée.
J'ai peine cependant à en rester sur cette dernière conclusion avant de vous en avoir informé, monsieur le comte.
Vous ne vous étonnerez pas que j'aie pris assez de confiance en votre esprit de haute impartialité et de bienveillance pour vous entretenir d'un fait si peu important pour tout autre que moi.
Veuillez agréer, monsieur le ministre, l'expression de mon respect.
A M. CAMILLE DOUGET.
Ce 19 janvier 1863.
Mon cher ami,
M. Champfleury me demande un mot d'introduction auprès de vous pour vous entretenir d'un projet qui me paraît fort exécutable et assez littéraire ou artistique (pardon du vilain mot). Vous connaissez l'auteur de ce projet aussi bien que moi ; c'est un galant homme et qui a des idées, jointes à des intentions droites et honnêtes. Je crois qu'on n'aura jamais à se repentir de l'avoir servi *.
Je profite de cette occasion, mon cher ami, pour vous offrir et mes souhaits et mes compliments bien affectueux.
A M. RENÉ BIÉMONT,
Ce 3 avril 1863.
Cher monsieur.
Recevez tous mes remercîments pour vos gracieux envois. Vos poésies ont des accents touchants. Je lirai ce Petit-Fils
1. M. Champfleury désirait obtenir le privilège du théâtre des Funambules, qui lui fut accordé en effet, mais à la veille du décret sur la liberté des théâtres, qui dispensait de tout privilège.
d'Oherman. J*ai lu vos appréciations de la critique moderne, et jo vous dois pour ma part de grands tributs de gratitude ]H)ur les éloges que vous me donnez. Paurais eu à yous faire plus d*une objection sur vos classements et vos degrés. La critique est un métier à part qui demande bien des précautions et d&s préparations. Cbantez, chantez, et laisseznous cette ennuyeuse con'ée de juger.
Tout k vous.
AU MÊME
Ga 17 aviiL
Mon cher monsieur.
Je dicte, étant un jmîu indisposé. Vous n*avez à vous soucier en rien de mes dispositions à votre ^rard, qui sont toujours les mêmes et des plus reconnaissantes. Vos divers Essais imprimés ne peuvent qu*in$pirer de PintérSt pour la personne qui, occupée d'autres tra^nux administratifs trouve le loisir de se distraire de cette manière délicate. Mon observation n'a porté que sur votre tentative d*histoire crilique. En pareille matière, rien ne supplée à l'habitude 4 la connaissance des détails. — Par exemple, vous parlez de M. de Barante comme d'un employé du ministère, — d'un petit commis. — Vous classez M. Nisard à une date antérieure et qui n'est pas la sienne. — Moi-même que vous connaissez pourtant, vous me faites sortir de la Soeieié des gens de kttrcSs à laquelle je n'ai de ma vie appartenu. Tout
DE C.-A. SAÎNTE-BEUVE. 311
' cela n'est pas bien grave ; mais il vaut mieux, quand on peut faire de jolis vers et exprimer des sentiments touchants, ne pas s'aller jeter sans nécessité dans ces ronces et ces broussailles de la critique et de l'histoire littéraire.
J'irai vous voir un jour que je passerai devant notre ancienne mairie, en allant ou n'allant pas à l'Académie.
Agréez, cher monsieur, l'expression de mes sentiments dévoués.
A m; octave feuillet.
Ce 17 avril 1863.
Cher confrère.
Pour un homme qui écrit tant, je suis le pire des correspondants, car j'ai mal très-souvent au bras droit, et, quand je ne dicte pas, je griffonne, je me sens illisible, et je ne développe pas ce que je veux dire.
Je voudrais pouvoir vous expliquer comment, envers vous si aimable, si ingénieux écrivain, si indulgent confrère, je me suis trouvé conduit, presque malgré moi, à être si sévère et si revêche à propos de Sibylle *. Je me trouve, malgré la légère confusion que j'en éprouve vis-à-vis de vous, à peu près absous à mes yeux par les lettres que j'ai reçues à ce sujet de lectrices anonymes, mais d'une orthodoxie austère, — selon moi plus austère que bien entendue, — qui ont pris fait et cause contre moi pour votre
1. Dans les Nouveami Ltmdis^ t. Y, articles sur M. Octare Feuillet.
héroïne. Ce nest plus à un public d*art qu'on a affaire, c'est à un public d'Église, à TÉglise même. Et c'est en cela que vous avez fait dans ce roman plus peut-être que vous ne pensiez faire. Une dissidence littéraire telle que celle que j'ai exprimée devient un cas de conscience pour lequel il faudrait appeler, à titre d'arbitre, un confesseur ou un directeur éclairé.
Je persiste (même sur ce terrain) à penser qu'un directeur éclairé ne prescrirait pas à Sibylle de rompre net avec Raoul, mais qu'il l'engagerait, tout en se surveillant avec prudence, à essayer auprès de lui quelque raisonnement et les voies de persuasion.
Mais, quand le roman mène à une telle question, ne sortil pas des limites de l'art et de l'observation morale proprement dite, surtout quand l'auteur n'indique en rien qu'il présente un simple tableau, mais semble partager le point de vue de rhéroïiie et l'approuver?
Excusez encore une fois, cher et aimable coofirère, ces chicanes d'un esprit critique qui vous apprécie cependant pour tant de charmants mérites, el croyez à ma haute eslime.
GCXLIV.