DE RENNES
7 août 4864.
Monsieur,
Je n'ai pu vous répondre qu'aujourd'hui; mais, dès le premier instant, votre lettre a réveillé en moi des souvenirs bien vifs, de tendres et vieilles sympathies. Boulay-Paty était un de mes plus anciens et fidèles amis : je l'avais vu arriver de Rennes à Paris vers 1830 avec son compatriote et camarade Hippolyte Lucas, et je me rappelle encore la y visite que je leur fis à tous deux dans l'hôtel où ils avûent débarqué, à un coin de la rue Saint-Honoré. — Depuis lors, je n'avais cessé d'être avec lui en de boas et excellents
DE C.-A. SAINÏE-BEUVE. 341
rapports plus fréquents pendant notre jeunesse, mais que le temps, en les rendant plus rares, n'avait ni rompus, ni même relâchés.
Aujourd'hui, je comprends bien ce que vous voulez appeler la responsabilité délicate qui vous est échue. 11 s'agit de choisir, d'élaguer, de remplir le vœu dernier d'un poêle en n'admettant rien qui soit de nature à nuire à sa mémoire, ou à affaiblir l'idée qu'on veut donner de son talent.
Boulay-Paty ét^it un vrai poëte, c'est-à-dire qu'il était cela et pas autre chose ; il avait le feu sacré, la religion des maîtres, le culte de la forme; il a fait de charmants sonnets dont je comparais quelques-uns à des salières ciselées, d'un art précieux; mais les salières n'étaient pas toujours remplies : il avait plus de sentiment que d'idées ; il appartenait, par bien des côtés, à l'ancienne école poétique, en même temps qu'il avait un pied dans la nouvelle : ce n'est pas pour rien qu'il s'appelait Évariste : il tenait de Parny, son parrain poétique, plus que d'Alfred de Musset.
Je m'estimerais heureux, monsieur, de pouvoir aider en quelque chose à cette courte survivance de mémoire que, tous, nous ambitionnons ; — nous sommes (je me le suis dit souvent) comme des nageurs destinés tous à nous noyer un peu plus tôt, un peu plus tard; mais celui qui a un peu plus de force ou de bonheur soutient l'autre quelque temps sur l'eau, jusqu'à ce que lui-même coule. , . C'est là l'histoire de notre immortalité. — 11 y a quelques années, j'eusse été bien plus en état que maintenant d'être associé par vous à une part de ce travail poétique et pieux qui concerne notre ami. Je suis las, sans aucun loisir (à la lettre), sans un momcat à moi dans lu semaine, écrasé sous une
lAche hebdomadaire que je sens de plus en plus pesante, et qu'il ne me sera peut-être pas donné d'alléger.
Quoi qu'il en soit, nous tâcherons de faire ce qu'il faut et je m'estimerai très-heureux et très-honoré, monsieur, si je puis répondre à quelque degré à votre confiance, et remplir une partie des devoirs de survivant envers un brave et digne poëte qui a eu le rôve et la chimère de la postérité *.
Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes sentiments respectueux et les plus distingués.