‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 118 sur 139 · A UN PRÊTRE · texte numérisé non relu

A UN PRÊTRE

Ce 8 août 1864.

Monsieur,

Je ne saurais vous dire combien votre confidence me préoccupe, me touche et m'embarrasse. Pour commencer par la fin, je conçois vos délicatesses en ce qui est de livrer votre nom et de proclamer un changement de foi et de doctrine. Je me suis quelquefois posé le cas d'un prêtre cessant de croire, et je n'ai pas même eu à me le poser, puisque j'ai eu l'exemple vivant de Lamennais sous les yeux. Je puis dire que j'ai assisté à sa métamorphose, et j'ai toujours été étonné qu'un homme qui, la veille ou Pavant-veille,

1. Une partie de cette lettre a été reproduite dans un article sur Roulay-Paty. (Articles sur la Poésie en 4865, Nouveattx lundis, t. X, p. 177 et suiv.)

me prêchait, moi et les autres, dans un sens (car un prCtre prêche), vînt me prêcher, le jour ou le lendemain, dans un sens tout contraire. J'aurais voulu que, pour prix de cetle première erreur, il s'imposât du moins un long silence, une quarantaine austère, afin d'être à peu près sûr qu'il ne se trompait pas une seconde fois. Je comprends trèsbien, cependant, ce besoin d'un compte rendu à soi-même, et cette espèce d'apologie philosophique qu'on se doit pour expliquer à soi et aux [autres et justifier le changement opéré. Mais il n'y a pas de milieu, ce me semble; votre livre tiendra en grande partie son intérêt de la position de celui qui l'aura écrit et de ses antécédents. Il y a, à l'heure qu'il est, plusieurs de ces livres faits par des prêtres de la veille : même en ce qu'ils ont de vrai, ils offrent, je vous l'avoue, quelque chose de répugnant. Rien de pareil ne s'attacherait sans doute à une explication toute élevée, philosophique, mais la coïncidence sera fâcheuse et inévitable. Permettez-moi de vous parler de la seule chose que je sache mieux que vous, le monde d'ici. Vous ne le connaissez que de loin et par les livres. La philosophie proprement dite n'y est nullement en faveur. Sans nom d'auteur ou même avec votre nom, il sera difficile de trouver un éditeur qui fasse les frais du volume; et, si vous-même vous faites ces frais, il ast douteux qu'il s'en vende plus d'une centaine d'exemplaires, en comprenant tous ceux que vous donnerez. Le succès de Renan ne prouve rien, et c'est une exception dont vous vous rendez parfaitement compte. On achète le Dictionnaire de Liltré, mais ses livres philosophiques se débitent peu, même avec le cachet d'une école. Un livre isolé, une explication philosophique, une vue de l'uni-

:Wi CORRESPONDANCE

vors, intérpssora dix ou douze lecteurs, et ce sera tout. Ce que j'oserais vous conseiller, ce serait, en vous séparant de vos fonctions, de vous ménager un métier, un gagne-pain, une occupation honorable ; vous savez quantité de choses que vous pouvez enseigner, les langues anciennes, l'allemand, etc. Si vous pouviez mettre un intervalle assez long entre vos déterminations, venir ici voir les hommes (ce qui est aisé à Paris, cela ne coûte pas), causer avec eux, en trèspeu de temps vous en sauriez plus que je ne pourrais vous en dire; vous tâteriez le terrain, et vous vous détermineriez alors on toute connaissance de cause. Vous y gagneriez de plus de vous séculariser peu à peu et de délier en quelque sorte vos liens de sacerdoce sans les rompre ni les briser d*un coup.

Je ne saurais répondre à Tofifre si confiante et si honorable que vous me faites de vous lire avant tous, par un refus; mais sachez bien que, dans Tétat actuel de ma vie, s'il n'y survient pas de changement, je suis un homme de corvée, faisant un métier hebdomadaire, y appliquant forcément toutes mes lectures et ne pouvant que jeter un coup d*œil rapide sur ce qui n*y rentre pas. L'idée la meilleure que je pourrais prendre d(; votre explication philosophique et de votre vue de l'univers réel ne saurait modifier ce que je vous ai exprimé d'abord et qui tient aux conditions extérieures, à votre cas particulier et à l'état du monde d'ici. Kant, Scheliing, Hegel, Malebranche, tous réunis, ne changeraient rien à la question. Vous allez me trouver bien pessimiste; mais je crois qu'en partant de là, on est sujet à moins de mécomptes et qu'il vaut miQux caver d'abord an plus bas,

Je ne vois guère auquel de mes amis je pourrais communiquer rintérét de ma lecture; M. Renan est bien engagé et il serait sans doute tout d'abord d*avis qu'on brûlât ses vaisseaux. M. Littré, absorbé par son Dictionnaire, n'a pas un instant. L'aimable et savant M. Taine aurait certainement un avis de fond, car lui-même il médite une philosophie pareille uu parallèle; mais il ne saurait être un conseil pour ce qui est opportunité et à-propos. 11 ne voit que les choses mêmes. Hors de là, et ces messieurs à part, je ne vois guère que les spiritualistes purs comme MM. Janet, Lévêque; mais, outre que je les connais peu, leur avis est tout formé d'avance. Je garderai donc pour moi seul votre bonne confidence, et je vous prie de ne voir dans tout ce que je vous ai dit précédemment d'un peu triste et fâcheux, que la preuve de mon estime et de ma reconnaissante amitié.

P.S. — Tous les moyens pour envoyer un manuscrit me sont indifférents; il faut prendre le plus sûr. Mon adresse est rue du Mont-Parnasse, n<> 11.

GCLXX.

4 M. JULES GLÀRETIE.

Ce U août 1864.

Monsieur,

Je vous donnerai volontiers une lettre pour le docteur Roulin, bibliothécaire d3 l'Institut; mais je doute fort qui3 cette Bibliothèque ait le volume des Reliquiœ. Moi-même, je

ne Tai pas, et peut-être le plus simple serait de demander h M. Hachette ou encore mieux à M. Géruzez, ami ituime de Farcy, et légataire de ses papiers, de vous le prêter. M. Géruzez demeure rue d'Assas , 8 ou 16 , et vous auriez d'ailleurs son adresse exacte à la Sorbonne. Vous pourriez tout sliiii)lement lui dire que c'est moi qui vous ai adressé à lui. Vous y gagneriez d'avoir une conversation qui vous placerait au vrai point de vue pour juger un homme mort trèsjeune sans doute, mais déjà fait et complet, du moins pour l'esprit. Je ferai, au reste, demander si on a les Reliquùs à la Bibliothèque de l'Institut.

Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments trèsdistingués.

GCLXXl.

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