MADAME MITCHELL
Ce 6 novembre 1864.
Chère mademoiselle, chère madame,
l'aurais dû déjà vous répondre, si je n'étais le plus écrasé des hommes. Cet article * dont vous me parlez est réimprimé depuis fort longtemps, et il a fallu ma lenteur et le peu de temps dont je dispose pour que le volume n'ait point encore paru. Je commencerai par vous dire que je comprends parfaitement votre bon sentiment en ceci comme en tout ; vous avez été femme de cœur, vous avez été reconnaissante pour un bon procédé qui ne s'adressait pas seulement à vous ; vous vous êtes liée avec un homme d'esprit, d'un commerce fort agréable 2. Je serais tenté de vous en féliciter. En ce qui me concerne, il me serait
1. Article sur les Jeudis de madame Charbonneau, Nouveaux Lundis, t. IIL
t2. M. de Pontmartiq,
trop long de vous expliquer par letlre Torigine, les détails et la suite de tout ce démêlé. Je le ferai de vive voix à la prochaine occasion. Je puis vous assurer que je n'ai jamais été que sur la stricte défensive. Plus je vais, plus je deviens indifférent ; seulement, les jugements se forment en moi et, une fois établis, après deux ou trois secousses ou épreuves, ils sont affermis et ne délogent plus. Je crois, d'ailleurs, n'avoir aucune animosité. Remarquez que je n'ai pas assez de temps pour cela; les animosités elles-mêmes demandent à être cultivées. Obligé si souvent de déplacer mon esprit et mon intérêt, de l'attacher et de l'enfoncer en des écrits et des auteurs si différents, y cherchant chaque fois le plus de vérité possible, je me blase assez vite sur les irritations et les piqûres, et, au bout de quelque temps, je ne sais presque plus de quoi il s'agit. Mais, je vous le répète, chère madame, c'est le malheur et un peu l'honneur de l'esprit critique, mes jugements demeurent en moi. S'ils sont faux et s'ils doivent le paraître quand je les exprime, ils n'auront nulle influence au dehors. ^ Ne craignez donc de ma part, au sein de votre bonne et chaleureuse amitié, aucun conflit ni aucune incompatibilité. Je ne puis vous promettre que tous vos amis soient ou paissent devenir les miens ; mais il y a la trêve de Dieu dès qu'ils sont chez vous et tant qu'ils y sont. Agréez mes respectueux et tendres hommages.