A M. ALEXANDRE VINET
Lausanne, ce i»' janvier 1838.
Je suis, monsieur, plus touché que je ne puis vous dire de votre démarche^ si superflue d'ailleurs, mais dans laquelle
1 . M. Vinet avait communiqué à Sainte-Beuve, avant de la publier, la partie la plus sévère d'un jugement écrit par lui, sur la nouvelle intitulée Madame de Pontivy^ qui venait de paraître, quelques mois auparavant, dans la Revite des Deux Mondes du 15 mars 1837, cl qui fait aujourd hui partie des Portraits de femmes (chez les éditeurs Garnier frères). — C'est à la communication de M. Vinet que Sainte-Beuve répondait dans cette lettre. •— On peut consulter, sur les relations de Sainte-Beuve avec M. Vinet, le livre intéressant et détaillé de M. E. Rambert, 'Alexandre Vinet, Hisloire de sa vie et de ses ouvrages (2 vol., Lausanne, 1876). Sainte- Beuve a consacré lui-même plusieurs articles à M. Vinet, (Voir ce nom dans la Table générale qui termine les Premiers Lundis, t. III (chez Michel Lévy frères), et dans la Table de Port- Royal, publiée en 1871 (à la librairie Hachette).
je suis heureux de saisir une preuve affectueuse de plus. Tout ce que vous direz et écrirez sera bien reçu. Je sais quel embarras, lorsqu'une fois on se connaît, il y a à écrire Tun sur Tautre. L'éloge me paraît alors au moins aussi embarrassant que la critique, et c'est Péloge surtout qui m'embarrassera venant de vous. Vous avez été trop indulgent, et d'avance je reconnais très-fondée l'objection qu*on a tirée de Madame de Pontivy. Je nie souviens que, la première fois que je revis madame de Broglie, bien des mois après, elle commença, dès que nous fûmes seuls, à me reprendre là-dessus, et je n'eus guère rien à répondre. Le malheur des natures qui n'ont que des inspirations et des inclinations sans la foi est d'être à la merci d'un souffle et d'une vicissitude. Quand j'écris, quand je parle, je me sens presque involontairement amené à suivre un certain ordre de vérités et je ne trouve que là les réflexions dont mon esprit et ma plume ont besoin. Mais si, par malheur, d'autres inspirations se présentent quelquefois, si d'autres souffles me rapportent durant quelque loisir des parfums oubliés, je m'y laisse reprendre, et ma plume alors et mon esprit se livrent à cet ancien et nouvel attrait. Quant à Madame de Pontivy y je sais mieux que personne la cause; celle qne vous rapportez à mon goût de psychologie fine est même plus spécieuse que vraie. Et cette nouvelle n'a été écrite qu'en vue d'une seule personne et pour la lui faire lire et pour lui en faire agréer et partager le sentiment. En ce faisant,' je n'étais pas même fidèle à ce rôle devant les hommes qu'il faut au moins soutenir avec conséquence et bonne grâce, quand une fois on l'a pris en main, et je ne m'étonne pas que des personnes sérieuses et qui veulent
bien être attentives à mon égard aient démêlé à cet endroit le faible et le faux.
Voilà, monsieur, ma confession là-dessus, et vous voyez combien vous êtes loin d*avoir pu dire ce que je me dis.
Mais laissez-moi vous remercier de votre attention si délicate, si affectueuse. Je sens, croyez-le, tout le prix de cette affection en laquelle j'ai confiance plus encore que jo ne le témoigne et que je ne la cultive. La meilleure façon de répondre à ces sortes d'affections serait, je me le dis, d'entrer dans les sentiments tout sérieux qu'elles vous souhaitent pour votre bonheur; et, tant qu'on n'est pas fixé dans ces sentiments, tant qu'on en est bien plus loin qu'on n'ose l'avouer, il semble alors qu'on doive mettre, par respect même, une discrétion extrême à ces amitiés qui seraient si précieuses, et qui le sont puisqu'on croit déjà les posséder. Mais, je vous le répète, le respect même du fond fait qu'on est plus discret dans les témoignages.
J'offre tous mes hommages et mes vœux à madame Vinet.
A MADAME DESBORDES-YALMORË.
Lausanne, ce 2 janvier 1838.
Il faut que je vous remercie d'abord bien vivement pour le bonheur si vrai que m'a fait votre lettre. Si je pouvais douter combien je vous suis ami, la joie que j'ai eue en voyant de votre écriture, et en lisant et vos détails et vos vers si pleins de larmes, me l'aurait appris. J'espère,
madame, que ce mot vous trouvera mieux portante, et remise au moins de corps, M. Valmore aussi. Pour moi, je vais, mais assez juste et ayant besoin, pour ne pas faire naufrage de santé, de bien des précautions. Grâce à Dieu, voilà deux mois finis sans encombre, et je n'en ai plus que cinq^. Après quoi, vous me verrez vous arriver. Je ne fais qu'une seule et unique chose en tout ce temps, mon cours, toujours mon cours. Les pauvres vers et le loisir qui les berce sont ajournés. Pourtant, en venant ici, dans la route, il y a plus de deux mois, j'ai fait ce sonnet que je veux vous dire, comme une pauvre petite fleur à offrir de loin à mademoiselle Ondine^ : je voudrais y joindre un petit bonbon pour votre autre charmante enfant. — C'est en traversant le Jura:
Sur ce large versant, au dernier ciel d'automne, Les arbres étages mêlent à mes regards Les couleurs du déclin dans leurs mille hasards, Chacun différemment effeuillant sa couronne.
L'un, pâle et jaunissant^ amplement s'abandonne ; L'autre, au bois nu mais vert, semble au matin de mars; D'autres, près de mourir, dorent leurs fronts épars D'un rouge glorieux dont tout ce deuil s'étonne.
Les sapins cependant, les mélèzes, les pins,
D'un vert sombre, et groupés par places aux gradins.
Regardent fixement ces défaillants ombrages,
Ces pâleurs, ces rougeurs ayant de se quitter,... Et semblent des vieillards, qui, sachant les orages Et voyant tout finir, sont tristes de rester.
i. C'était l'année où Sainte-Beuve faisait son cours sur Port- Royal, à Lausanne.