‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 15 sur 139 · Une des filles de madame Desbordes-Valmore · texte numérisé non relu

Une des filles de madame Desbordes-Valmore

Quand je dis que la poésie est loin, j*entends du milieu de mes journées; car, le soir, avec les amis chez qui je suis, M. et madame OMvier, tous deux poëtes et vrais poètes, nous en parlons; ils m*en disent, ils me chantent de leurs chants ou des vôtres. Ceci n'est que vrai. L'autre soir, un de nos étudiants d'ici, M. Durand, jeune troubadour qui fait des chansons et les chante sur la guitare, nous a, entre autres choses et sans qu'on le lui demandât, chanté le Rêve du jeune mousse. Jugez de ma joie émue. Je me rappelais cette soirée chez madame de Simonis, et sa voix me revenait sous celle de notre jeune chanteur. Ainsi nous faisons. J'ai lu à mes amis ces vers à Pauline : comme ils ont compris ! remerciez-la de ses douleurs qui inspirent de telles plaintes et qui sont nées elles-mêmes d'une âme brisée dans ses chants. On est poète ici, on y est peu artiste; mais la poésie du ibnd y fleurit comme une fleur naïve. On y chante beaucoup. Les étudiants ont une société dite la société de Zofingue (c'est une sorte d'union entre tous les étudiants de la Suisse, qui s'assemblent une fois l'an à la ville centrale de Zofingue) : ils s'assemblent ici à Lausanne une fois par semaine, ils y lisent des morceaux de leur composition, et y chantent en chœur des couplets qu'ils font pour les solennités de l'histoire suisse. Ainsi, le jour de l'anniversaire du serment des trois Suisses au Rutli, j'assistai à cette réunion des étudiants et j'entendis chanter ces deux couplets que l'un d'eux venait de faire. Je vous les mets, pour montrer le sentiment profond, quoique les vers soient peu de chose; mais, dit en chœur par ces mâles et pures voix, c'était émouvant jusqu'aux larmes :

Souvenir immortel, Notre cœur est Tau tel Où rayonne ta gloire.

Soupirant dans les fleurs, Au lac mêlez nos pleurs, Fontaines de l'histoire!

D'eux nous n'avons plus rien.

L'étincelle du bien N'échauffe plus leur cendre.

Mais l'âme, eile, est aux cieax; La force des aïeux Peut encore en descendre!

Les étudiants, quand je suis arrivé ici, m'ont donné une belle sérénade à dix heures du soir, sous une lune argentée, moins argentée que leurs voix. 11 y avait des vers de ce jeune M. Durand à mon intention. Je vous les donnerai un jour avec ma réponse, que je viens seulement de leur achever, ayant profité pour cela de cette vacance du jour de Tan^. — Je suis un peu comme ce pauvre jeune hoaime qui faisait des tragédies le dimanche.

11 y avait ici un vrai et qui pouvait devenir grand poète : il vient de mourir à vingt-quatre ans durant un séjour en Allemagne. Il avait du génie. Je vous donnerai de ses vers, dont on m*a promis copie.

Cest avec tout cela et avec force étude que je me donne e change loin de vous.

Offrez tous mes hommages et mes vœux à votre belle amie, à qui j'écris en vous écrivant à vous-même. Recevez

1. Cette réponse se trouve dans les Noies et Sonnets (p. 289), qui terminent les Poésies de Sainte-Beuve, seconde partie (chez Michel Lévy Irères].

toutes mes pensées reconnaissantes et dévouées. Offrez mes amitiés à M. Valmore, qui n'a pas eu besoin de plus de temps pour me laisser voir en lui un ami. Je baise le front de votre chère petite, et la main de mademoiselle Ondine.

Vous m'écrirez au moins bientôt, encore.

A MADAME LA COMTESSE CHRISTINE DE FONTANES

Lausanne, ce mardi 27 mars 1838.

Madame,

Depuis bien longtemps je voulais avoir l'honneur de vous prévenir et de vous écrire pour vous demander quels étaient vos prochains projets pour Paris. 11 a fallu toute une occupation continuelle pour me faire ajourner jusqu'à ce moment et me laisser l'apparence d'une négligence dans une affaire que j'ai à cœur autant que jamais. Vous comptez, me ditesvous, partir pour Paris dans les premiers jours de mai au plus tard. Je n'y pourrai être tout à fait aussi tôt. Mon cours ne finit ici que le 31 mai : c'est le terme pour les cours de l'Académie.

Je ne serai donc à Paris que dans les premiers jours de juin; mais, à coup sur, à cette date, j'y volerai bien vite, et je serai alors tout à vos ordres.

Je ne désespère pas, sur les lieux, et quand l'édition sera toute prête, de voir M. de Chateaubriand se décider à

ajouter quelques pages à celles quMl a déjà écrites sur M. de Fontanes. Mais j'attendrai ce moment pour lui en parler.

Je puis dès à présent écrire à un de mes amis très-pa^ liculiers de Paris et qui connaît assez de libraires; vous pourrez alors en entendre quelques-uns lors de votre arrivée, même sans vous décider aussitôt. Mais il n'est pas mauvais qu'il y en ait plusieurs qui se présentent et qu'on sache que vous préparez, madame, cette publication des Œuvres de monsieur votre père.

Mon cours m'occupe si absolument trois fois par semaine (et même tout le reste du temps pour le préparer), que je ne vois guère jour à aller à Genève. Il n'y a pas de vacances de Pâques ici, et on n'a que le dimanche pour toute fête. Ainsi, de ce moment à la fin de mai, nous n'aurons pas un seul congé, et j'ai encore vingt-six leçons tant à débiter qu'à composer.

Si donc je ne pouvais aller à Genève pour avoir fhonneur de vous y entretenir, nous remettrions le premier rendezvous à Paris. En y arrivant au commencement de mai, vous auriez déjà eu le temps d'y être comme établie. Dès le lendemain de mon arrivée, j'aurais l'honneur de vous y voir, et nous nous occuperions, si vous le permettiez, tout aussitôt, de ce qui concernerait l'édition.

Mon dessein a toujours été d'écrire une notice détaillée et une espèce de portrait, autant que jo le pourrais, de monsieur votre père. Je n'osais aspirer à l'honneur de figurer dans l'édition même : si cela vous agréait^ je ne pourrais qu'en être profondément reconnaissant. Mon désir serait qu'il y eût quelque chose et de M. de Chateaubriand, et de M. Roger et de M. Villemain, en un mot des prin-

cîpaux amis littéraires de M. de Fontanes; et, sur las lieux, cela, j'imagine, pourrait très-bien s'arranger.

Soyez assez bonne, madame, pour me vouloir bien donner de vos nouvelles, me tenir au courant de votre départ, et me dire si mes dispositions, telles que je viens de vous les soumettre, ne contrarient pas trop les vôtres.

Croyez que je n'éprouverai jamais de plus vrai plaisir que quand je tiendrai dans mes mains les volumes publiés de M. de Fontanes.

Recevez, madame, l'expression de mon plus respectueux hommage.

A M. WILLIAM ESPÉRANDIEU

Lausanne, n avril i838.

Je suis bien sensible, cher monsieur, à votre appel amical et réitéré. J'ai en effet donné congé pour le vendredi saint; mais cela ne m'a avancé que juste, car j'étais à bout de mes munitions et je n'avais pas ma suivante leçon prête. Il me faut donc, ces jours-ci, reprendre de l'avance et il me serait impossible de porter à Vevey autre chose qu'un esprit préoccupé et embrouillé de son sujet. J'aurais eu plaisir sans cet embarras à vous aller joindre, à saluer messieurs vos parents, à tenir envers l'aimable madame B... une promesse déjà ancienne. Tout cela est ajourné. Je

médite bien plutôt de lâcher de finir vers le 15 niai, et d'avoir ainsi les dernières semaines libres et légères, pour jouir un peu des amis que j*ai ici, parmi lesquels je ne compte aucun plus que vous. Croyez-moi bien le vôtre.

P,-S. — Olivier, qui vous dit beaucoup d'amitiés, est dans mon cas. Il pousse très-vivement son Histoire ^, et compte avoir terminé vers juillet.

A MADAME LA COMTESSE CHRISTINE DE FONTANES

Jeudi, midi.

Madame,

Je viens de voir M. de Chateaubriand, et ces trois quarts d'heure de conversation ont éclairé bien des choses. J'ai son avis sur les deux ou trois points qui nous importent le plus. J'aurai l'honneur d'aller vous en rendre compte demain vers midi. Nous sommes tombés aisément d'accord sur VÉpitre à Boisjolin, Quant à la proposition des libraires, M. de Chateaubriand juge celle de M. Hachette la plus acceptable convenablement; la proposition de l'autre libraire, en effet, reste subordonnée à une négociation trop officielle, dont je vous conterai le détail.

1 . Études d'histoire nationale : le major Davel 14725}^ Voltaire à Lausanne (4756'4758). la Révolution helvétique {1780-4830). Ce volume, auquel M. Juste Olivier travaillait alors, ne parut qu'en 184:2 à Lausanne.

Enfin , madame, j'irai demain vous expliquer tous ces

points.

Recevez mon respectueux hommage et veuillez l'offrir à

mademoiselle Led'huy.

XXYIII.

Ce mercredi.

Madame,

J'aurais eu l'honneur de vous aller saluer aujourd'hui, si je n'avais été repris de mon mal de xx)ix : j'ai pourtant passé chez le libraire deux fois sans trouver personne autre que sa femme, laquelle n'a pu me donner le dernier mot, tout en m'en donnant un avant -dernier très -favorable Je lui ai lu le passage de votre lettre, madame, qui concerne l'extrême bonne volonté de M. de Salvandy. Le libraire doit m'écrire demain. Je n'ai pas encore reçu de réponse de Lyon. Je compte aussi écrire à M. Hachette, pour avoir son mot en tout cas; il aura ma lettre demain. Je suis, croyez-le bien, aussi impatient que vous, madame, d'une conclusion à laquelle nous touchons, je l'espère. — Yoici le morceau sur madame de La Fayette : beaucoup d'autres articles de moi ont été recueillis dans un second et un troisième volume de Critiqties et Portraits qui se trouvent dans les cabinets de lecture, très-aisément; je regrette bien de n'en pas avoir à ma disposition un seul exemplaire. Il

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