M CORRESPONDANCE
reste un certain nombre d'articles non recueillis; mais vraiment je crois, comme M. de Laborie, que celui que voici est le meilleur*.
J'ai l'honneur, madame, de vous offrir mon respectueux hommage.
A LA MÊME
Ce vendredi matin.
Madame,
Je viens de voir M. Hachette et de lui poser la difficulté. Il n'a pas paru convaincu et tient toujours à ce point, mais sans imaginer toutefois que ce puisse être une cause de ne pas définitivement s'entendre. Lorsque je lui ai témoigné le désir de le mener chez vous, il a désiré luini("me que le point en litige fût préalablement aplani; il voit M. Rousselle ce matin et le priera de vous expliquer, de vous justifier ce qui lui paraît convenable à lui éditeur, et ce qui resterait tout à fait en dehors de votre participation. Il priera M. Rousselle de s'en expliquer également avec M. Roger. M Hachette est, au reste, si porté à croire que œ ne peut être une difficulté essentielle, que je l'ai déjà trouvé occupé des arrangements pour imprimer. M. Rous-
1. Cet article sur madame de La Fayette avait paru dans la Revue des Deux Mondes du i*" septembre 1836. Il fait aujourd'hui partie des Portraits de Femmes.
selle vous verra probablement ou demain ou dimanche, madame; il est à regretter que M. Roger parle et que M. Rousselle ne puisse peut-être lui expliquer auparavant en quel sens il conçoit la chose.
Pour moi, voici encore ce qu'il me semble et que, pressé par le temps, je vous ai si mal expliqué hier :
Il faudrait vous effacer dans la publication (au cas où cet avis de Téditeur et signé de lui y entrerait), et ne pas mettre en tête du titre :
Publiées par madame sa fille;
mais seulement :
Publiées d'après les manuscrits^ etc. ;
Vous rappeler, madame, qu'il ne vous reviendra aucun avantage matériel de celte publication (car les malheureux mille francs ne comptent pas), et que votre délicatesse, par conséquent, ne peut être sérieusement compromise dans Tachât universitaire plus ou moins considérable et plus ou moins avoué;
Vous rappeler enfin, madame, que c'est uniquement le 7iom de monsieur voire père que vous mettez à même , en livrant les manuscrits, de faire naturellement et tout seul son chemin dans cette publication.
Mille pardons de tant d'insistance, madame ; mais il me semble que, tout en voyant de la sorte les choses en dehors et comme les verra le gros du public, je les vois en même temps assez en dedans aussi, du moins pour l'intérêt que j'y sens. Que les œuvres de M. de Fontanes paraissent, qu'elles soient publiées le plus complètement et le plus correctement qu'on le pourra, que cet anneau classique
se fixe dans la chaîne de notre littérature au rang qui lui est dû, et où on le cherche en ne trouvant jusqu'ici que son nom, — voilà ce qui importe, voilà la considération essentielle. SMl y a à vous quelque sacrifice, madame, à ne pas tenir compte d'autres considérations personnelles, ce sera un dévouement de plus ; vous y êtes accoutumée.
Au pis, voilà l'état des choses : on ne peut imprimer ni recueillir les œuvres de M. de Fontanes qu'avec votre autorisation : il y a veto de votre part; vous levez ce veto^ vous livrez et laissez aller les manuscrits. Le nom de M. de Fontanes trouve un éditeur qui fait les frais sans qu'il vous revienne rien (car encore un coup ces mille francs ne sont rien et rentrent dans les frais). Cette édition se fait le mieux possible, il n'y entre rien que de œnvenable par rapport au nom de Fontanes (et quoi de plus convenable à ce nom que cette note même de l'éditeur?). Je vous demande en quoi vous pourriez, madame, vous croire le moins du monde coupable, et ce que votre exquise délicatesse pourrait avoir à se reprocher.
Je voudrais bien que mademoiselle Led'huy fût moins de votre avis qu'hier; offrez-lui tous mes hommages et croyez, madame, à mes respects dévoués.
P,S. — Je saurai par vous, madame, s'il vous plaît, et aussi par M. Hachette, qui doit m'écrire, le résultat de votre entretien avec M. Rousselie.
A LA MÊME
Madame,
J'étais venu pour vous soumettre deux petites corrections qui sont pressées.
Dans le poëme sur VAstronomiBy dans ce vers :
Si pourtant, loin de nous, de ce vaste empyrée. Un autre genre humain peuple une autre contrée,
pour éviter ces deux de, je mettrais :
Si pourtant, loin de nous, en ce vaste empyrée.
L'autre correction est dans le Jour des morts. Au lieu de :
Lk, d'un fils qui mourut en suçant la mamelle,
Une mère au Destin reprochait le trépas
Et sur la pierre étroite elle attachait ses bras...
(c'est ainsi que sont les vers partout imprimés, mais c'est trop païen), je lis dans la copie de madame Duvivier :
Là d'un fils qui mourut en suçant la mamelle. Quelque Rachel encor déplorait le trépas...
Mais encor se trouve répété trois fois en dix vers et je proposerais :
Quelque Rachel en deuil ne se consolait pas...
il regrette qu'il n'y ait plus de Malherbe, Cette idée, qui se retrouve encore dans Tode sur la Littérature de 4842^ où il ne voit plus de VirgilCy hélas ! mais seulement lui un Siliusy c'est-à-dire un adorateur à distance de Virgile, cette idée achèverait bien cette série de poésies. Elle honore d'ailleurs son goût, plus qu'elle ne condamne sa sagacité ; les Malherbes de depuis (si Malherbes il y a) étaient fort imberbes alors; et cette sévérité qui récidive sur la littérature dite de l'Empire ne fait que l'en séparer mieux. Veuillez y songer encore, madame, et, au cas où vous consentiriez, m'envoyer sous un pli la feuille de ces deux dernières strophes coupée de la copie de madame Duvivier.
J'ai vu une fois déjà M. Rousselle et je dois le revoir au premier jour.
Veuillez recevoir tous mes hommages respectueux, madame, ainsi que mademoiselle Led'huy.
P. 'S. — Cette idée si familière à M. de Fontanes, et àplusieurs reprises et finalement dans cette ode exprimée par lui, ecit très-fondamentale, elle explique même jusqu'à un ceitain point comment il a si peu fiiit : de l'école de Racine, il sentait que les grandes places dans cette ligne étaient prises depuis plus d'un siècle; il se voyait dans un siècle de décadence et ne pouvait s'empêcher de regretter ces âges de la grande gloire desquels il était parent'; ce regret lui échappe une dernière fois dans la dernière ode, La notice le dirait ainsi. Ces deux strophes enfin sont, sinon bien belles, du moins assez caractéristiques.
N.'B, — Dans l'ode des Embellissements de Paris^ veuillez voir la strophe :
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. Gl
A sa voix marchent vers nos rives Nos > i nvîncibles légions, Traînant les dépouilles caplives Et l'or de trente nations.
On porte devant Vimmortelle Ces dieux, enfants de Praxitèle...
Devant Vimmortelley ce me semble, ne se comprend pas bien : est-ce la légion immortelle? est-ce la nation immortelle? On est arrêté; je proposerais :
Il t'apporte, France immortelle, Ces dieux
Veuillez relire l'ensemble des strophes : je crois que cela marcherait sans difficulté. Comme je n'ai de cette ode qu'une copie faite par M. Dourdain *, soyez assez bonne pour consulter la copie de madame Duvivier.
Dans rode sur le Château de Colombes^ à la quatrième strophe :
"Sage RollinI dans ces prairies, Sur ces bords que tu vins fouler, Jusqu'à moi de tes mœurs chéries Le charme semble s'exhaler.
Je proposerais « le parfum » parce que la troisième strophe finit par cJiarmes. Comme d'ailleurs je n'ai encore de cette ode que la copie faite par M. Dourdain, il faudrait vérifier sur celle de madame Duvivier s'il y a bien charme.
1. Voir sur M. Dourdain l'article intitulé Mes secrétaires^ Nouveaux Lundis^ t. IV, p. 457.
4 LA NÊJfE.
Samedi.
Madame,
Selon votçp désir, j'ai essayé de mieux marquer, par quatre vers ajoutés, la Vénus-Uranie qu'adore la fille d'Aristide et qui vous avait paru trop pareille à l'autre; cette Vénus (Uranie dans les cieux) m'a paru dans les champs être une espèce de Vénus-Cérès^ et dans les cités une espèce de Vénus-Minerve ; en un mot, l'ordre, le travail en même temps que la grâce et le plaisir, et ces derniers subordonnés. Voici mes quatre vers sur la feuille ci-jointe*; veuillez, madame, les juger en place, et me renvoyer la feuille avec votre avis.
On m'a donné des remords sur l'omission que je voulais faire du morceau de Juvénal traduit par M. de Fpntanes. Il tenait beaucoup, il paraît, à ce morceau; il avait gagé avec Suard, Morellet, etc., qu'on pouvait traduire ce morceau (horrible en laidn) et le faire supporter en français par le sérieux et l'énergie même. Il croyait avoir réussi.
Voici le morceau en question; si vous me le renvoyez, j'en conclurai, madame, que je puis l'insérer en son lieu, moyennant une petite note explicative.
1. Cette feuille manque. Les vers de Fontanes auxquels Saintc-Bcuvc lait ici allusion se trouvent dans les fra^mcnt^ de la Grèce sauvée^ pages 365 et 366 du tome I*' des Œuvres d^ M. de Fontanes, Paris, 1839.
A sa voix marchent vers nos rives Nos «invincibles légions, Traînant les dépouilles captives .
Et l'or de trente nations.
On porte devant rimmortelle Ces dieux, enfants de Praxitèle...
Devant IHmmortelley ce me semble, ne se comprend pas bien : est-ce la légion immortelle? est-ce la nation immortelle? On est arrêté; je proposerais :
Il t'apporte, France immortelle, Ces dieux
Veuillez relire Tensemble des strophes : je crois que cela marcherait sans difficulté. Comme je n'ai de cette ode qu'une copie faite par M. Dourdaia *, soyez assez bonne pour consulter la copie de madame Duvivier.
Dans rode sur le Château de Colombes^ à la quatrième strophe :
'Sage RoUinl dans ces prairies, Sur ces bords que tu vins fouler, Jusqu'à moi de tes mœurs chéries Le charme semble s'exhaler.
Je proposerais « le parfum » parce que la troisième strophe finit par charmes. Comme d'ailleurs je n'ai encore de cette ode que la copie faite par M. Dourdain, il faudrait vérifier sur celle de madame Duvivier s'il y a bien charme.
1. Voir sur M. Dourdain l'article intitulé Mes secrétaires^ Nonveatix Lundis^ t. IV, p. 457.
Cy\ CORRESPONDANCE
dans une variante que propose M. de Fontanes, on supprimerait les quatre vers
Paré de ses malheurs et de ses cheveux blancs
jusqu'à Catalans, et il ajoute pour raison que la Catalogne n'est pas de ce côté. Mais les quatre vers sont beaux, sonores (i je les regretterais. Rien n*est aisé comme d'arranger les Caktlans, venus d'un peu plus loin, en ajoutant ce vers :
Pèlerins accourus pour la fête bénie.
Et l'on continue :
Et l'air retentissait d'une sainte harmonie.
L'harmonie même, en ce genre de rimes redoublées, y gagne.
Un autre endroit est à la fin de la pièce :
Mais, au sein de Paris, quand je vois mes journées, Couler dans de vains jeux, le tumulte et 1 ennui.
Pour la correction, il faudrait répéter dans le tumulte. Je proposerais :
Couler dans de vains jeux, dans la pompe et Tennui.
Si rien ne vous paraît faire pli en ceci, madame, ne prenez pas la peine de répondre; votre silence vaudra continuation. Sinon, vous seriez assez bonne pour le faire le plus tôt possible.
Mille hommages respectueux, madame, et aussi à mademoiselle Led'huy.
DE C -A. SAINTE-BEDVE 65
XXXY.
Mardi.
Madame,
J'aurai rhonneur de vous aller saluer demain avant le dîner; ce ne sera pourtant pas une séance^ s'il vous plaît, mais une visite où je vous ferai seulement quelques questions. Elles ne seront pas si pressées que celles que je vous ai adressées coup sur coup la dernière fois où j*ai eu rhonneur de vous voir.
J'écris la notice et j'avance lentement. On imprime aussi un peu plus lentement selon votre désir : j'ai pris sur moi quelques petits amendements dans le Vieux Château que j'ai trouvé d'une extrême faiblesse et plein de répétitions qui prouvaient qu'il n'avait jamais été relu avec soin et qui exigeaient modification; je vous les soumettrai demain, madame, un peu après coup, bien que ce ne doive pas être trop tard, s'il y avait à rétracter.
Mille hommages respectueux, madame, ainsi qu'à mademoiselle Led'huy, s'il vous pldt.
A LA MÊME
Ce mercredi.
Madame,
Veuillez ne pas vous trop étonner de ma longue absente et de mon silence. Je n'ai pas encore tout à fait copié, bien
que très-avancé. Nous imprimons la fin du premier volume et j'en suis à corriger les épreuves du dernier chant de la Grèce sauvée. Il n'y a eu (quant au texte) que de petites corrections à la lois indispensables et insignifiantes. Je vous les dirai en bloc la prochaine fois. Ce sera bientôt. Sans mes palpitations qui me reviennent très-fréquemment, j'aurais eu l'honneur de vous aller voir pour causer, pour vous porter l'article de M. Roger, sur lequel j'ai marqué les points à rectifier, Je presse le plus possible nos imprimeurs, mais leur fougue première ne revient pas. Au premier moment, madame, je tenterai l'avantage de vous rencontrer; mais je n'ai pas voulu avoir l'air d'être soudainement tombé en négligence; c'est que ce second article est beaucoup plus long que le premier et qu'il y avait, chemin faisant, à retoucher davantage. Croyez que je serai bien fier quand je vous le porterai, madame, écrit de mon mieux.
Veuillez recevoir, ainsi que mademoiselle Led'huy, l'expression de tous mes hommages dévoués.
A LA MÊME
Ce dimanche soir.
Madame,
J'ai un grand désir de vous entendre, et aussi j'ai besoin de concerter avec vous la note sur madame de Staël, qui devra être envoyée à l'impression avec l'article au pre-
mier moment. Je ne puis demain soir avoir Thonneur de vous voir : s'il y avait moyen, malgré votre sortie du milieu du jour, de vous atteindre un moment, ne fût-ce que vers cinq heures et demie, cela suffirait pour la note, et peut-être aussi pour que vous me dissiez les points en question dans Tarticle. Si, sans rien contrarier de vos projets et de vos afifaires, vous croyez que je pourrais vous rencontrer un moment après cinq heures, je le tenterais. Sinon, ce serait à mardi vers deux heures. Votre silence voudra dire que je puis tenter demain. Votre réponse par la poste, s'il y en a une, voudrait bien venir cour du Commerce^ s'il vous plaît. Je l'aurais à temps.
Veuillez recevoir, madame, l'expression de mon respectueux hommage.
A LA MÊME
Madame,
Je me reproche bien de ne vous avoir pas écrit, ni vue toute cette semaine; il n'y a pas eu autant de ma faute qu'il a pu vous sembler. J'ai eu quelques distractions forcées, un ami arrivé d'Angleterre ; puis j'ai fini ma notice seulement mardi matin. J'avais promis à madame Récamier de lui en lire, ce jour-là même, ainsi qu'à M. de Chateaubriand, une partie, uae moitié ; je l'ai fait, mais cela m'a mis tellement la poitrine hors de combat, que je n'ai pu encore
leur faire entendre la lin. Ce sera demain que j'achèverai de la leur lire; j'aurai ainsi, avant d'avoir Thonneur de vous voir, l'avis de M. de Chateaubriand, et, comme je n'avais jamais causé avec lui de la biographie de M. de Fontanes, cela lui donne occasion de m'indiquer quelques faits au passage. Il a paru très-content; et, en entendant l'usage assez abondant que j'ai fait en un endroit de ses lettres et de ses propres paroles, il a bien voulu se reconnaître sans s'inquiéter de la source. Il n'y avait, outre madame Récamier et lui, que M. Ballanche, madame Lenormantet un ami à moi, M. Magnin, qui se trouvait prévenu par madame Lenormant. Je serai donc à même de vous communiquer, madame, mon travail désormais tout au complet; et ce n'est plus pour moi qu'une question de voix: il faut que je sois relevé un peu de ma première lecture. Si je copie pour que vous puissiez lire, ce sera un peu de temps encore qu'il faudra. — Notre impression a marché assez lentement; on en est à la fin de ^ Maison rustique. J'ai eu peu de petites retouches pour toute cette partie, et si petites qu'il m'a paru suffire de vous les dire à loisir. — Nous ferions lundi, si vous le vouliez, notre séance de prose, vers trois heures. Si vous vouliez bien faire demander à M. Rousselle son exemplaire de VEssai sur Vhommej nous ne tarderons pas à en avoir besoin. J'espère vous aller saluer un moment, toutefois, avant lundi; mais je n'ose vous dire le jour et je laisse le soin de la rencontre à ma bonne fortune.
Veuillez recevoir, madame, ainsi que mademoiselle Led'huy, l'expression de mes hommages et de mes sentiments respectueux.