‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 33 sur 139 · LXXVII · texte numérisé non relu

LXXVII

A M. VICTOR GOCJSIN.

Ce mercredi 12 juillet 1843.

Je reçois le volume de Mélanges que vous voulez bien m'envoyer, et je voudrais pouvoir vous en remercier complètement. J'y trouve les lettres de madame de Longueville que vous n'avez pu résister à publier; il n'est pas tout à fait exact, comme vous le dites à la première page, qu'on ignorât jusqu^ici ce qu'était devenue la correspondance de cette princesse. Je crois que c'est de ma main que vous avez reçu le manuscrit où vous les avez lues pour la première fois, et la copie en est dans mes tiroirs, ainsi que celle des Pensées de Domat. Et permettez-moi ici de rompre un silence que j'ai trop gardé sur des procédés que les obligations que je vous ai ne peuvent m'empêchcr de trouver peu aimables, peu convenables, et que vous ne vous

{(eriez pas permis à IN^gard de vos xmh et t^gaiix confrères.

C'est la troisième fois depuis un an que vous étendez la main pour prendre devant moi directement le plat dont j'allais me servir, et que je me croyais réservé par une sorte de droit des gens et de civilité qui, en effet, n'existe plus.

n m'est évident, et il doit l'être à tous ceux qui ont lu mon deuxième volume de Port-Royal^ que, si vous m'aviez laissé continuer l'examen de Pascal, j'aurais dit sur le^ Pensées plus d'une des choses que vous avez prélevées si impétueusement : je les aurais dites avec moins d'éclat assurément, mais, je crois pouvoir l'assurer, avec plus de mesure.

Mais enfin le nom de Pascal est si grand, la nouveauté de vos résultats vous a paru si incontestable, que je conçois que ce gros morceau vous ait tenté (quia nominor ko) et que vous Tayez cru trop fort pour moi.

Mais Domat ! — je n'eusse en efifet jamais songé à en faire l'éclat que vous en avez tiré :' toutes ces pièces, pourtant, je les ai; ce sont les documents nécessaires ^ inévitables^ du livre que j'achève et où je retrouve Domat, lors de la publication de son grand ouvrage.

Aujourd'hui, c'est madame de Longueville, Le portrait que j'en ai donné par avance ne saurait être aussi complet, eu égard à sa pénitence, que ce qui doit entrer dans Port- Royal même. Cependant vous n'hésitez pas à étendre encore une fois la main et à vous servir à votre convenance, quoique cet hiver, si je ne me trompe, vous ayez dit tout haut en fort bon lieu que vous vous feriez scrupule de me causer ainsi préjudice au cœur de mon sujet.

Vous m'allez dire que le préjudice n'est pas grand, que ce ne sont que des paperasses que vous publiez, que cela aide à grossir un volume, pas à autre chose. — Je méprise tellement tout ce qui est publicité, tapage, apparence, que je suis assez de cet avis ; mais le procédé n'en subsiste pas moins, et c'est trop.

Si vous demandiez à M. Mignet tel manuscrit de la Bibliothèque royale qu'il peut avoir sur Calvin et dont il a fait prendre copie pour sa prochaine Histoire, iriez-vous demain publier ex abrupto la matière de ce manuscrit, que vous savez être d'ailleurs en si bonnes mains? — Vous ne le feriez pas.

Si je vous demandais communication d'un manuscrit sur Descartes, et si j'y trouvais des lettres qui devraient entrer comme documents dans un travail de vous sur le carter»sianîsnie, irais-je me jeter dessus, crier à la découverte, occuper le Journal des Savants^ deux Académies, toute la presse ? — Non, quand je le pourrais, je ne le ferais pas.

Voyez-vous, quand je dis que l'homme n'est pas libre et que je ne crois pas à la liberté, c'est que je sais bien que vous n'êtes pas libre de ne pas faire ces choses et de résister à l'entraînement de votre appétit.

Quoi qu'il en soit, de ce que j'ai consenti à être votre obligé dans une circonstance importante, durable par ses conséquences et qu'il m'est impossible d'oublier *, il n'est

1. La nomination de Sainte-Beuve à la Bibliothèque Mazarine. — Dans les Causeries du Lundi, tome XI (Notes et Pensées^ p. 472), Sainte-Beuve, parlant de la passion de Cousin, a dit encore : <c...J'ai tenu à expliquer une bonne fois comment il s'est pu faire que je me sois trouvé légitimement délié envers lui des sentiments d'amitié respectueuse qui auraient gêo^ ma parole et

pas dit que je doive supporter ce manque d'égards, de procédés qui, dans votre entrain, ne s'arrêtera sans doute pas là; je veux au moins, de moi à vous, m'en plaindre et vous dire que je le ressens.

Toutes ces pièces sont à tout le monde, et chacun est libre de les publier ; mais les circonstances où vous l'avez fait par rapport à moi sont telles, que, si vous aviez eu h tâche de découi^ger un travail pour lequel je n'ai jamais demandé encouragement à personne, vous ne vous y seriez pas pris autrement. C'est ce que pourtant je voulais vous exprimer, réservant d'ailleurs tout entiers les sentiments de respect, d'admiration et de reconnaissance que je vous dois.

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