‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 41 sur 139 · Le cours de Vinet sur Chateaubriand et madame de Staël · texte numérisé non relu

Le cours de Vinet sur Chateaubriand et madame de Staël

pas un mot, j'ai Pair d*un ingrat: je ne le suis pas, je vous assure. Votre lettre m*a touché, honoré ; mais je me trouve toujours sans paroles devant vos éloges, m'en sentant si peu digne, passé que je suis à l'état de pure intelligence critique et assistant avec un œil centriste à la mort de mon cœur. Je me juge et je reste calme, froid, indififé rent ; je suis le mort et je me regarde mort sans que cela m'émeuve et me trouble autrement. D'où cet étrange état? Hélas! il y a des causes anciennes et profondes. Voilà que je vous parle tout d'un coup comme à un confe:?seur; mais je vous sais si ami, si charitable^ et c'est ceci, ce dernier point qui est tout, et que le monde appelle vulgairement le cœur, qui est mort en moi. L'intelligence luit sur ce cimetière comme une lune morte.

J'ai reçu et lu avec intérêt votre volume, et j'en profiterai pour mes réimpressions de critique, heureux de m'appuyer le plus souvent à vos paroles.

Mille respectueuses amitiés, et j'offre aussi mes hommages à madame Vinet.

A M. EDOUARD TURQUETY.

S3 décembre 1845.

Mon cher ami,

Je suis passé l'un des derniers jours de la semaine dernière à l'hôtel du Rkône^ et j'ai eu le regret de vous savoir parti de la veille. Je voulais vous remercier de votre beau

volume * où je retrouve tant de belles et douces poésies qui sont déjà pour moi des souvenirs et qui en valent par là encore mieux pour le cœur, car c'est de souvenirs que j'ai surtout à le nourrir. J'ai vu la note obligeante que vous avez bien voulu mettre à Tune de vos préfaces *; vous avez été trop bon de vous souvenir de je ne sais quelle petite chicane que j'avais si parfaitement oubliée, ainsi que tout le monde. Continuez, mon cher ami, de cultiver cette Muse élevée et pure : vous méritez qu'elle vous reste fidèle, tandis qu'elle nous a fuis au milieu de cette vie sans cesse excitée et troublée. — Que d'amis ont manqué à votre appel à ce dernier voyage! cet excellent Labitte 3qui me parlait toujours de vous; le bon Ernest Fouinet, digne de vous connaître et comme compatriote et comme cœur poétique et simple *.

i. La 4« édition des Poésies d'Edouard Turquety, publiée à la fin de 1845 et portant la date de 1846. (Paris, Bray, 1846, in-18 anglais.)

2. Voir la préface de Poésie catholique dans l'édition mentionnée ci-dessus, p. 172, à l'occasion d'un article de Sainte-Beuve sur Amour et Foi^ l'un des premiers recueils poétiques de Turquety dans le numéro de la Revue des Deux Mondes du l^"*^ septembre 1833, page 594. Sainte-Beuve reprochait principalement au poëte breton d'avoir empiété sur le terrain des sermonnaires. — Cet article n'a pas été reproduit dans les Premiers LundiSy parce qu'on ignorait qu'il lût de Sainte-Beuve, et on ne l'apprend que par cette lettre et le commentaire qu'a bien voulu y joindre M. Saulnier (de Dieppe), l'ami dévoué de furquety. (On l'a seulement signalé, comme non signé, dans une note, au bas de l'article sur Achille du Clésieux, Premiers Lundis, t. II, p. 260.)

3. Charles Labitte était mort le 19 septembre 1845. (Voir l'article que Sainte-Beuve lui a consacré dans les Portraits littéraires, t. III.)

4. Ernest Fouinet, poëte et romancier, né à Nantes en 1799, mort à Paris en 1845 : son œuvre la plus connue est un roman publié en 1834, le Village sous les sables»

Je suis à vous, mon cher Turquety, à travers tout, n'en doutez jamais.

AU MÊME

Ce 18.. Cl 845 OU 1846].

Mon cher ami,

Il m'est très-doux de recevoir de vous cette marque de souvenir; hélas! moi, aussi, je ne vis que par le passé, moins heurejix que vous qui y mêlez les seules aurores d'avenir qui ne trompent pas et qui éclairent vos ombres. La mort de notre pauvre ami Labitte a été, pour moi, comme le déchirement dernier du lien qui m'attachait encore aux jeunes générations ; je communiquais avec elles par lui. — Il m'était dit que ce serait lui qui me rendrait les devoirs littéraires suprêmes que je lui ai payés contre toute attente. 11 avait beaucoup d'amitié pour vous et il m'a souvent parlé de vous, de votre talent élevé et chaste, en homme qui sentait votre grâce de poëte et vos trésors de cœur. — M. Vinet dont vous me parUiz et dont j'ai reçu une lettre, il y a peu de jours, est à Lausanne. Il suffit de lui adresser là avec cette suscription : à M, Alexandre Vinet ^ professetAr à V Académie de Lausanne. Voilà un homme encore digne d'être aimé, à travers toutes les dissidences de communion ; il est de cette religion que vous définissez : Religio Christi caritas. 11 voulait écrire une vie de saint François de Sale^,

tant il est peu exclusif. Écrivez-lui, nietlez-vous en rapport avec lui; vous lui ferez un vrai plaisir, j'en réponds.

Je suis tout h vous, mon cher Turquety, à travers les distances et les absences.

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