A M. DE SALVANDY
Ce 21 février 184U.
Monsieur le ministre,
J'éprouve un petit regret de n'avoir pu avoir l'honneur de vous parler un moment k part, et sur un terrain autre que l'officiel, de Tafifaire à laquelle je n'ai été mêlé qu'indirectement, mais dans laquelle j'ai pourtant assez trempé pour tenir à ce que le vrai caractère n'en soit pas dénaturé. Il serait, je le crois, entièrement inexact et il ne serait vraiment pas juste à l'égard de ceux qui ont touché du doigt et de la plume à ce projet de publication du mémoire sur Louis XV, de n'y voir de leur part qu'une affaire de scandale et de laisvser peut-être entrevoir cette idée devant les membres de la famille La Rochefoucauld, qui n'a qu'à s'honorer, je le pense, de l'aïeul dont émane cet écrit. Le ministre a entendu ses devoirs d'une manière prompte et précise :
1. Au sujet du récit de la mort de Louis XV qu'il avait empêché la Revue des Deux Mondes de publier, et que Sainte-Beuve a imprimé tout au long dans les Portraits littéraires ^ t. III.
récrivain qui s'était chargé (les autres difficultés, dans lesquelles il n'entrait pas, étant d'ailleurs supposées aplanies), — qui s'était, dis-je, chargé de la présentation au public, croit pourtant n'avoir pas eu l'idée un seul instant de manquer à ses propres devoirs ni à ses errements habituels. L'histoire a aussi ses droits; je regrette que le temps ait manqué pour qu'elle pût être admise ici à les faire valoir. Ce qui est propriété de l'État est sacré sans doute comme toute propriété, et, en ma qualité de bibliothécaire (je prie le ministre d'en être bien assuré), je saurais au besoin m'en montrer le gardien jaloux; mais, à moins de mettre un manuscrit de vingt pages sous le scellé et d'en interdire la communication, il est impossible (s'il offre de l'intérêt) qu'il ne soit pas bientôt connu, analysé, extrait. D'une telle divulgation à la publication, la limite est délicate ; il ne s'agit plus d'ailleurs de la franchir, le ministre Ta posée et elle subsiste, bien que l'interdiction ne soit pas irrévocable.
Ce ne peut être, en eflfet, qu'une question de temps. Il avait semblé ici que les délais d'usage étaient probablement révolus. 1774-1846, c'est-à-dire soixante-douze années entières avec 89 et 1830 dans l'intervalle, n'était-ce pas un laps suffisant? Si l'on s'est trompé dans l'appréciation du terme convenable, ce ne saurait être que de bien peu.
Dans l'ancien régime, on était moins scrupuleux; les Mémoires de M. de La Rochefoucauld (et que n'y lisait-on pas?) paraissaient de son vivant ^. La duchesse du Maine était à peine morte, que Voltaire écrivait à madame du DeflFand :
1. Absolument comme de nos jours ceux du vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld, où se lisent aussi bien des choses et où il joue par trop le rôle du duc d'Aumont. (Note de S.^B,)
« On peut songer maintenant à publier les Mémoires de madame de Staal. »
Je suis loin d'ailleurs de ne pas reconnaître et comprendre les honorables scrupules du ministre; mais il me pardonnera d'avoir aussi les miens. Je tiens fort à son estime, et c'est pourquoi je tiens fort aussi à ce que, dès à présent, la pensée sérieuse dans laquelle on concevait cette publication lui soit connue. J'ai l'honneur, à cet efi'et, de lui adresser un exemplaire de l'épreuve; de telles pièces, une fois signalées, ne sauraient s'abolir, et colle-ci, en particulier, sera désormais une des pièces justificatives essentielles de toute histoire de Louis XV.
J'offre à M. le ministre, avec mes excuses pour la longueur de ces explications dont j'avais besoin, Texprossion de mes humbles respects et celle de mes sentiments tout particuliers pour lui.