A M. LE PASTEUR CHAVANNES
Le 22 juin i84f».
Monsieur,
Toute sorte de motifs de retards, d'ennuis et de petite^ maladies m'ont privé d'avoir l'honneur de répondre aussi vite que je l'aurais voulu à votre aimable et poétique envoi ; j'en ai pourtant joui en silence*. Il y a, en effet, dans votre
1. M. le pasteur Chavannes avait envoyé à Sainte-Beuve nn poëme intitulé le Pasteur de campagne, dont voici le sujet : a A
poëme beaucoup de douceur, de charme, et il y circule un air comme salutaire, tel que je Tai respiré quelquefois dans votre cher canton, au seuil de ces cures si fraîches, si riantes, et déjà désertes, hélas! C'est bien là le pasteur vau- (lois tel que j'en ai connu avant ces derniers orages et tel qu'on en a vu s'asseoir sur la petite terrasse de Montreux*. Vous avoz fait preuve d'un art véritable dans le maniement de l'octave; pourtant (et je crois que M. Vinet a fait cette remarque déjà), il arrive que la pensée est quelquefois gônée dans son développement par cette sorte d'arrêt rond et court (comme dit Montaigne), qui revient à chaque instant. C'est un peu l'inconvénient du couplet. Déranger l'a senti, et, dans son recueil inédit de chansons (qui ne paraîtront qu'après lui, mais dont plusieurs amis ont entondu la lecture), il a cherché à se dégager de l'entrave du couplet sans la rompre entièrement; et pour cela il a choisi "précisément Yoctave. Mais ce qui est pour lui un relfichemont et un élargissement relatif ne laisse pas de demeurer une gêne si on le compare au récit qui se déroule moyennant des alexandrins. — Vous avez racheté et comme recouvert, monsieur, celte sorte de liens avec beaucoup de grâce et on Toublie volontiers en vous suivant. 11 y aurait eu un temps où j'aurais aimé à discuter ces
la suite de la révolution qui avait eu lieu à Lausanne en février 1845, un grand nombre de pasteurs de l'Église nationale du canton de Vaud avaieul donné leur démission, devant les empiétcui(3nts du pouvoir civil. Ils avaient abandonné leurs cures H se trouvaient, pour la plupart, dispersés au loin. » {Note de M. le pasteur Chavannes).
1. Allusion à M. le doyen Bridel, mort pasteur à Montreux, peu do temps auparavant.
questions dans quelque article de la Revue, et à suivre à cette occasion Tliistoire de la poésie religieuse et domestique en Angleterre et en Allemagne. Mais je me trouve en ce moment éloigne pour longtemps de toute distraction pareille et obligé de mettre enfin la dernière main à un gros livre commencé chez vous, monsieur, et qui courrait risque de ne pas s'achever (grâce à la vie disséminée d'ici), si je ne prenais un violent parti. Je m'y suis donc remis avec le vœu de ne [ilus écrire ailleurs jusqu'à entier achèvement *. Excusez-moi donc : recevez mes remercîments sincères et l'expression de mes sentiments les plus distingués et obligés.