A M. HACHETTE
Liège, ce ii février 1849.
Cher monsieur,
Je voudrais, avant de vous voir à Pâques, vous demander une première réponse sur quelques points qui m'intéressent fort. Je n'ai d'autre désir que de mettre la main à mon quatrième volume de Port-Royaly que je terminerai en une année de liberté; mais je ne puis m'en occuper tant que dureront mes cours.
Ces cours finiront vers le 45 juillet.
Je voudrais me ménager pour cette date quelques res-
raire sous V Empire (1861), Les chiffres portés à son nom sur les listes de fonds secrets, quand elles parurent dans la Revtie rétrospective de M. Taschereau, s'élevaient à la somme de cent francs. Sainte-Beuve se souvint alors qu'on avait dû, à un certain moment, dépenser cette somme pour le raccommodage d'une cheminée qui fumait dans son logement à la Bibliothèque Mazarine. a La note obligeante, dit-il, que M. Taschereau a cru devoir y joindre, et qui suppose une fraude commise en mon nom par un officieux^ n'a plus même d'objet. Je n'en étais pas à demander cent francs à M. Duchâtel, pas plus, j'ose le dire, que lui à me les demander : l'impossibilité morale était la même. Et personne n'eût osé se permettre une telle demande auprès de lui en mon nom : il n'y aurait pas cru. En voyant ce chiffre de cent francs, un éclair a traversé ma mémoire; j^ai pensé à ma cheminée et au tuyau d'octobre 1847, qui avait dû coûter, somme ronde, à peu près cela. La dépense, ordonnancée par le ministère, s'était faite trop tard pour être portée au budget de 1847. Telle est mon explication. Qu'en disent mes anciens amis du ministère Garnot? »
sources, sans manger alors d'avance le prix de ce quatrième volume. Voici ce qui serait mon meilleur désir :
J'ai un volume presque fait (du travail de mon cours) qui serait le premier de V Histoire littéraire des cinquante premières années de ce siècle^ et qui contiendrait Chateaubriand, Fontanes, Joubert, ChônedoUé, c'est-à-dire ce groupe d'écrivains traités par moi de nouveau. Pour en relever l'intérêt, j'ai à y insérer nombre de lettres confidentielles et inédites de Chateaubriand, provenant des papiers de Chênedollé. Si vous vouliez me prendre ce volume (qui fera un bon volume), je me mettrais dès à présent à en préparer la copie au net pour l'impression, qui pourrait se faire cet automne, dès mon retour à Paris .
Secondement, j'ai un volume tout prêt de Portraits littéraires à recueillir. 11 existe déjà, de ces Portraits^ six volumes publiés chez Didier, qui se sont très-bien vendus. Géruzez doit les avoir et pourrait vous édifier là-dessus. Le nouveau volume que j'ai 'tout prêt à imprimer serait en outre augmenté de pensées tout à fait inédites sur des auteurs ou sur des points de critique. (Didier n'est pas en mesure de s'en char^^er en ce moment.)
Ce volume d'une part^ — de l'autre, celui sur Châteaubriand seraient donc tout prêts à mettre sous presse dès le lendemain de mon retour à Paris.
Avec ce qui m'en reviendrait, j'aurais moyen de couvrir mes dépenses et de me mettre immédiatement alors et sans plus de distraction à la confection de mon quatrième volume de Port- Royal.
Je puis vous assurer (sans me faire illusion ^ hélas 1 je ne m'en fais plus) que ces deux volumes seraient d'un
intérêt littéraire réel. Vous régleriez vous-même d'ailleurs ce qu'il vous paraîtrait coQvenable de me payer. Aujourd'hui, je ne vous demande qu'une première réponse, sur quoi je puisse me mettre en mesure pour que tout soit prêt.
En un mot, mon plus grand désir serait que vous fussiez mon libraire éditeur en tout, comme vous Fêtes pour Géruzez. Je sens tout le prix d'être en bonnes niains el de ne plus changer.
A vous d'amitié.
P.-S, — Bien des compliments, s'il vous plaît, à M. Breton.
A M. LE PASTEUR GHAVANNES ^
Liège, le 19 mai 1849.
Monsieur,
Il y a longtemps que j'aurais écrit pour vous remercier de votre exceUent et précieux souvenir que m'a transmis la Revue suisw^ mais j'ai été en voyage; j'étais à Paris h Pâques, et ici j'ai trouvé à mon retour bien du travail : tout cela m'a retardé. Rien n'est plus doux pour moi, monsieur," au milieu de cet exil où je vis, que de sentir que, de loin, tous les liens ne sont pas rompus avec le passé; que j'ai des amis fidèles de ma pensée, et que je leur dois de ne pas
1. M. Gbavannes était alors pasteur de l'Église wallonne à Amsterdam. Il venait de publier dans la Revue suisse un article sur le troisième volume de Port-Royal,
me laisser ralentir dans ce que je poursuis en silence et à Ira vers les complications de la vie. Votre appréciation critique m'est également cbère, monsieur, par les objections qu'elle soulève et dont je ne suis pas le dernier à sentir la justesse. Ce à quoi j'ai surtout tenu en avançant dans Touvrage, c'est à ne rien dire de plus que ce que je pensais, à rester plutôt en deçà de ce que je croyais à certains moments, afin que ma parole même, toujours respectueuse, eut plus d'autorité comme témoignage historique. Tant de gens affichent littérairement une certaine croyance, que cela m'a dégoûté et m'a fait me montrer plus dépouillé qu'il n'eût convenu peut-être même à la rigoureuse vérité. Je voudrais pouvoir vous dire que je vais bientôt vous soumettre le quatrième volume, mais les déplacements m'ont fort retardé. J'ai ici la paix, mais je n'ai pas le loisir. Je veux de plus profiter du voisinage de la Hollande pour aller à Utrecht étudier ce qui reste du jansénisme vivant : je ne pourrai faire ce petit voyage que dans deux ou trois mois. C'est alors seulement que je compte me mettre sans désemparer à cette rédaction définitive du dernier volume. Mon seul vœu d'ambition ici-bas est de le terminer dignement ; après quoi, j'aurai fini ce que je puis faire, et je n'aurai plus qu'à laisser tomber ma plume.
Agréez, monsieur, mes sentiments les plus reconnaissants et les plus unis aux vôtres dans cet ancien souvenir de Lausanne qui reste pour moi ineffaçable et qui est aussi comme une vraie patrie*
DE C.-A. SAliNTE-BEUVE. 167
AU MÊME
Utrecht, le 23 juillet 1849
Cher monsieur,
Permettez-moi d'employer cette expression qui répond mieux à mes sentiments, à nos sentiments. Me voici depuis hier à Utrecht. J'ai visité ce matin les archives jansénistes, qui me retiendront quelques jours; je vais demain à Amersfoort voir M. Karsten*. Je ne resterai d'ailleurs à Utrecht que le temps indispensable; je n'ai fait que traverser Amsterdam en venant dimanche. Quand j'y repasserai vendredi prochain, ou samedi, où pourrai-je vous saluer et vous serrer la mainî Je ne voudrais guère y rester que vingtquatre heures.
Veuillez, par un petit mot à Utrecht, poste restante, me dire votre adresse précise et les chances que j'aurais de vous rencontrer.
Tout à vous.
AU MÊME
Utrecht, ce jeudi [26 juillet iS49].
Cher monsieur,
Je reçois à la fois vos deux aimables mots. Je ne saurais vous dire ma reconnaissance pour tant de bons soins et de
1. Professeur et directeur du séminaire catholique d'Amersfôort. [Voir ce nom dans la table de Port-RoycU, publiée en 1871.]
prévenances d'ami. Voici ce que je voudrais que vous me permissiez de faire. Laissez-moi tout bonnement descendre à l'hôtel, où je vis depuis des années en tout pays. Je suis fatigué, avec mille petites infirmités que je cache de mon mieux. Cela ne m'empêchera pas d*être votre hôte dans le vrai sens : tous mes instants seront à vous, et je ne perdrai rien de votre aimable compagnie. Je compte arriver demain dans la journée ; si rien ne s'y oppose, après m'ètre un peu refait et reposé, ce dont j'ai besoin pour les plus petits voyages, j'irai vous chercher dans la soirée à l'heure où vous pourrez être rentré. Dans tous les cas, j'aurai l'honneur de saluer madame Ghavannes; ainsi ne vous souciez de rien; et à bientôt.
Tout à vous.
A M. EDOUARD TURQUETY ^
Ce 7 septembre i»50.
Mon cher ami,
Vous êtes mille fois bon de vous souvenir de moi avec tant de grâce et d'attention aimable. Vous me prenez par mon faible en me parlant du xvi« siècle; ce livre-là est
1. Edouard Turquety, ayant découvert, dans une bibliothèque mise en vente à Rennes, des éditions originales de ïltlustralion et de VOlive de Du Bellay, crut être agréable à Sainte-Beuve en lui faisant cadeau de ces deux plaquettes. La lettre ci-dessus est en remerciment de cette pensée. (Note de M. Saulnier.)
mon premier-né et le fruit de mes amours d'étudiant : i s'en ressent à bien des égards et pourtant je Taime à causi même de ses espiègleries et de ses jeunes licences. Toul janséniste que je suis et critique à triple sourcil, je n'en puis vouloir aux folles gaietés de mon cher Olivier de Magn}' et de Tahureau.
Vous avez bien fait d'embrasser cette histoire de la poésie moderne : il y a là toute une floraison. Ce que j'ai écrit ne peut servir que de mémoires et d'impressions à consulter. Vous aurez été gêné pas une seule chose dans celte histoire, c*est que, pour qu'elle fût complète, vous auriez dû vous y placer vous-même.
Je suis si occupé, mon cher ami, que je ne puis que vous remercier en courant et me dire
Tout à vous.
AU MÊME
Ce 11 novembre (1850).
Mon cher ami,
J'ai reçu le précieux volume, précieux et par le fond et par les circonstances, amreus liber; mais pourquoi cette
1. Cette lettre fait suite à celle du 7 septembre 1850. Turquety, qui avait trouvé parmi les livres de M. Baron du Taya, alors eu venle, une édition de V Illustration de la langue française (Je Du Bellay, 1550, eut l'idée de la faire relier élégamment et d'eu faire hommage à Sainte-Beuve. En septembre, ce dernier remerciait de l'aimable inteolion ; en novembre, il accuse réception du livre qui lui est parvenu. {Note de M, Saulnier.)
dorure dont il pouvait si bien se passer? J'attends maintenant votre Illustration de la poésie^ 1850, trois siècles juste après celui de Du Bellay, 1550. Voilà des anniversaires.
Je suis si occupé à ma tâche, que je n'ai que le temps de vous réitérer ma reconnaissance et de vous serrer la main.
Tout à vous