‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 56 sur 139 · A M. FRÉDÉRIC SAULNIER · texte numérisé non relu

A M. FRÉDÉRIC SAULNIER

17 novembre issi.

Monsieur,

Je suis au regret de n'avoir pu, dans mon surcroît de corvée, me donner l'honneur de vous voir.

C'est en causant que la question que vous voulez bien me faire pourrait surtout s'éclaircir. Il y a, en effet, beaucoup à dire sur Chapelain. 11 a été un moment le centre et Torgane de la littérature officielle, le premier commis de la littérature sous Colbert. Mais, quoique ce fût après tout un homme d'esprit, comme dit le cardinal de Retz, je ne crois pas qu'il y ait moyen de le ressusciter. 11 manquait essentiellement de génie, d'étincelle, et il n'était judicieux que dans les matières solides. L'histoire de son époque, rattachée à son nom, ne serait que celle de la littérature qu'a eu raison de chasser et de déblayer devant lui Boileau, le vrai romantique d'alors, par rapport à Chapelain et à toutes

1. En 1851, M. Saulnier, à l'occasion d'un travail sur les poèmes épiques inspirés par Jeanne d'Arc, avait cherché à appeler de nouveau l'attention sur la Pucelle de Chapelain et sur Chapelain lui-même. Il n'avait voulu rien tenter de sérieux, avant d'avoir eu l'avis de l'homme qu'il jugeait être le plus compétent, — de Sainte-Beuve, qui voulut bien, avec une grâce charmante, répondre à toutes les questions de son jeune correspondant. Le conseil de l'éminent critique a été suivi et la résurrection de Cbapelaîn est restée en projet. (Note de M, Saulnier,)

ces perruques solennelles. Pour parler de Chapelain, avezvous, monsieur, tous les documents? Et je parle des plus essentiels ; par exemple, le recueil manuscrit de ses lettres, dont Camusat n'a donné qu'un infiniment petit extrait ? Ces lettres ne formaient pas moins de six volumes in-quarto. Le hasard fait que j'en possède cinq volumes manuscrits sur six 1 : le plus intéressant ou le moins enuyeux des volumes, celui qui se rapportait à l'époque de la publication de la Pucelle est perdu. Après avoir pris connaissance de ces volumes, dans l'intérêt de mon travail sur Port-Royal^ je puis vous assurer qu'il n'y a rien de moins gai. Pourtant c'est très-curieux pour les gens du métier, car les lettres à Balzac y sont. Je crains qu'un travail, comme celui que vous voulez entreprendre, ne puisse se bien faire qu'à Paris, en usant des riches dépôts qu'on ne trouve pas ailleurs.

Quant à Chapelain lui-même, je vous le répète, c'est le moins intéressant des hommes, à mon gré, pédant, compassé, cérémonieux, judicieux jusqu'à un certain point dans las choses connues et établies de son temps et dans sa jeunesse, mais sans ombre de fraîcheur, de nouveauté ni d'invention. Voilà un bien long bavardage; excusez-moi, monsieur, puisque je ne fais que vous répondre. Agréez mes remercîments pour votre aimable bienveillance, pour vos gracieux vers, dont Chapelain dirait que c'est une belle de nuit et dont je dirai simplement que c'est un accent du cœur 2.

1 . Cette Correspondance manuscrite de Chapelain a été donnée, après la mort de Sainte-Beuve, par son légataire universel, à la Bibliothèque nationale.

2. M. Saulnier avait adressé en même temps à Sainte Beuve une binette intitulée une Fleur au bal.

Offrez mes amitiés à Turquely et croyez-moi, monsieur, Tout à vous.

P,^S. — Un de mes amis que je consulte au sujet de Chapelain me dit que tous les efforts de la critique et de l'érudition ne feront pas que Chapelain ressuscite avant \& Jugement dernier.

Page 1