‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 59 sur 139 · A MADAME DESBORDES- VALMORE · texte numérisé non relu

A MADAME DESBORDES- VALMORE

Ce i9 février I853i

Vous dites bien wai, chère dame et amie, et mère si éprouvée : j'ai ressenti toute votre douleur *. Depuis longtemps et de loin, je suivais raffaiblissement de celt^ jeune santé déclinante, et je tremblais en silence d'une fin trop prévue. Vous êtes véritablement une mère de douleur ; ici du moins, il y a tout ce qui peut adoucir^ élever et consoler le souvenir : cette pureté d'ange dont vous parlez, cette perfection morale dès l'âge le plus tendre, cette poésie discrète dont elle vous devait le parfum et dont elle animait modestement toute une vie de règle et de devoir, celte gpa-

1. Madame Valtnore venait de perdre, le 12 février 1853, sa flUe Ondine, mariée depuis peu.

vite à la fois enfantine et céleste par laquelle elle avertissait tout ce qui Fentourait du but sérieux et supérieur de la vie. Dans les années heureuses où je la voyais assez souvent, et avant que toute mon existence fût retournée, en 1848, combien n*ai-je point passé auprès d'elle de doux et salutaires moments! C'étaient mes bonnes journées que celles où je m'acheminais vers Chaillot à trois heures et où je la trouvais souriante, studieuse, prudente et gracieusement confiante. Nous prenions quelque livre latin, qu'elle devinait encore mieux qu'elle ne le comprenait, et elle arrivait comme l'abeille à saisir aussitôt le miel dans le buisson. Elle me rendait cela par quelque poésie anglaise, par quelque pièce légèrement puritaine de William Cowper qu'elle me traduisait, ou mieux par quelque pièce d'elle-même et de son pieux album qu'elle me permettait de lire :

Vous qui ne pleurez plus, vous sôuvient-il de nous*?

C'est à vous, poète et mère, qu'il appartient de recueillir et de rassembler toutes ces chères reliques, toutes ces reli-

1. L'impression du souvenir que lui avait laissé Ondine Valmore ne s'était jamais effacée de Tesprit de Sainte-Beuve. On la retrouve, avec plus de développement encore, mais en termes presque identiques, dans les articles qu'il écrivait, dans les derniers mois de sa vie, sur l'inconsolée poète, mère d'Ondine : a Ondine, y est-il dit, étudiait beaucoup. Elle passa plusieurs années comme sous-maîtresse et plutôt encore comme amie dans le pensionnat de madame Bascans, à Chaillot. J'allais quelquetois l'y visiter. Elle s'était mise au latin et était arrivée à entendre les odes d'Horace; elle lisait langlais et avait traduit en vers quelques pièces de William Cowper, notamment celle des Olney Hymns, qui commence ainsi : God moues in...; une poésie qui rappelait les Cantiques de Racine et toute selon saint Paul. Elle lisait aussi Pascal... » (Articles sur Madame Desbordes-Valmore^ Nouveaux Lundis^ t. XII, p. 169*)

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ques virginales, car je ne puis m*accoutumer à l'idée qu'elle ait cessé d'être ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère lui avait commandé de rester toujours. Rassemblez toutes ces traces de poésie, toutes ces gouttes de parfum qu'elle a laissé tomber dans son passage : un jour, quand le temps aura coulé sur cette plaie trop saignante et quand nos cheveux auront encore plus blanchi, nous les parcourrons ensemble avec une bienfaisante tristesse. — Ma vie, depuis quatre ans, est tellement une corvée continue et assujettie, une vie de prolétaire littéraire qui fait son temps, que je n'ai pas couru à vous et que je laisse cette lettre vous arriver sans moi. Mon cœur, croyez-le bien, reste fidèle au passé, et inviolable dans ses souvenirs. Serrez pour moi la main au brave et douloureux M. Valmore, à votre excellent Hippolyte, et croyez-moi, chère amie, tout à vous et présent à vos pensées,

A M. RENÉ BIÉMONT.

Paris, i"' juin.

Monsieur,

L'extrême surcharge d'occupations où je suis m'a empêché de répondre plus tôt à votre aimable et honorable consultation. C'est en effet à votre ou plutôt â noire mairie t

1. M. René Biémont, auteur de deux volumes de vers et de prose, le Petit-Fils d'Oberman et Flors de lys, était sous-chef à la mairie du VI" arrondissement de Paris. Il y a laissé le souvenir d'un homme de bien et d'un très-délicat ami. Il vit aujourd'hui dans une studieuse et poétique retraite.

que j'ai vu plus d'une fois Fontaney. La poésie lui a été à la fois bonne et fatale. Si c'est elle qui lui a fait quitter son modeste emploi * pour les chances de la vie littéraire, elle Ta déçu, puisqu'il est mort à la peine, sans atteindre même à ce peu qu'on appelle la renommée. La poésie, telle que je la conçois dans certaines positions et dans une certaine mesure, c'est, monsieur, un accompagnement du travail, une consolatrice au logis, une récréation aux heures de relâche. C'est une musique de l'esprit qui en entretient la douceur et la délicatesse, et qu'on cultive en vue d'elle-même et de soi-même. Je ne conseillerais donc à personne de se priver de l'usage de cet aimable talent quand il est naturel, facile et qu'il se confond avec la sensibilité. De même je ne conseillerais à personne de s'y confier assez pour y mettre toutes ses espérances et pour vouloir faire par là son chemin...

A M. PAUL CHÉRON

20 avril i853 (mercredi).

Mon cher monsieur.

Vous m'avez bien manqué hier quand je suis allé pour compléter mon bagage sur Guy Patin. Mon ami M.Lacroix, porteur de ce billet, vous remettra l'édition du Médecin charitable que j'ai emportée l'autre jour, l'édition de i634,

1. Le poëte Fontaney était employé au bureau des mariages de la même mairie.

et dans laquelle ne se trouve pas le traité composé par Guy Patin. Ce petit traité intitulé : Traité de la Conservation de la Santé par un bon régime et le légitime usage des chosci requises pour bien et sainement vivre, a été joint au Médecin charitable de Guybert, mais seulement dans una édition subséquente qu'il s'agit de trouver. Si vous pouvez mettre la main dessus, vous m'obligerez. J'espère que vous êtes mieux.

Tout à vous

A M. RENÉ BIÉMONT.

Ce i5 mai 1853.

Mon cher monsieur,

Je vous remercie bien de votre aimable attention et de votre poétique cadeau. Je n'ai pas oublié vos douces romances; vous continuez d'aimer la poésie, celle des humbles et des âmes naturelles. Jeanne d'Arc, cette vierge héroïque, en était; elle vous a inspiré des accents après ceux de Casimir Delavigne. Continuez, mon cher monsieur, de respirer ainsi ce parfum des fleurs intérieures et d'en orner votre fenêtre les jours de fête et de dimanche. Si je n'étais pas si absorbé et obéré de travail, j'irais vous serrer la main.

Croyez-moi tout à vous.

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