A M. JUSTE OLIVIER
Ce 10 novembre 1854.
Je vous remercie de votre lettre et de l'intention qui l'a dictée. Je n^entre dans aucune explication : car, si détaillées
1. Léopold Robert, auquel Sainte-Beuve consacra deux articles, recueillis dans les Causeries du Lundis t. X. — Le même tome X renferme trois articles sur le peintre Ramond, dont il est question dans cette lettre.
que soient celles que vous prenez la peine de me donner, je ne les crois pas encore complètes. Un seul point importe à mes yeux : lié comme je Tétais avec vous, et sans que je pusse avoir d'autre tort que celui d'être depuis cinq ou six ans sous le fardeau d'un travail incessant et qui n'est pas devenu plus facile en se continuant, travail qui m'a interdit tout entretien de relations mondaines ou amicales, et m'a forcé de laisser croître l'herbe dans le chemin de l'amitié, — je me suis un jour aperçu tout d'un coup, et sans m'y tromper, que les ronces avaientpoussé entre nous et qu'il n'y avait plus de sentier. Je ne suis pas de ceux qui disent tout ou rien en fait d'amitié : aussi eussé-je accepté et agréé avec reconnaissance tout ce qui m'aurait prouvé que le passé tenait entre nous. Mais évidemment vous aviez accueilli cette idée que notre amitié pouvait entièrement cesser, el les choses, en tant qu'elles dépendaient de vous, se sont passées en conséquence. Là est pour moi la blessure. Car j'aurais admis tout le reste, diminution, ajournement, tristesse et voile à demi sombre sur le passé. Mais ce qui domine désormais mes souvenirs en ce qui vous concerne, c'est cette abdication et cette résignation volontaire et continue que vous avez faite de notre passé. Une lettre telle que celle que je reçois aujourd'hui, venue plus tôt et à temps, m'aurait certes suffi et m'aurait touché; mais, après des années révolues, comment renouer la chaîne? E»t-ce ma faute si j'ayais cru que, malgré tout et à travers les absences et les nécessités de la vie imposées à chacun de nous, il y avait quelque chose de sûr et d'essentiel, j'oserai dire d'insoluble dans- notre amitié, et si je ne puis plus le croire? Au moins qu'il reste de vous à moi une disposition
é^^^ale et tristement bienveillante; c'est celle que votre lettre nie paraît assez bien exprimer et qu'elle a aussi produite en moi, une estime durable d'homme à homme.
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