U CORRESPONDANCE
Cela répond à tout. Ce qui ne m*empéche pas de penser (et j'en ai le droit à cause même de mon indépendance) qu'il est peu convenable à un homme qui, comme moi, approuve fort Tordre actuel, le régime actuel, et qui estime que la société en a grandement besoin^ de venir exalter sans nécessité un poète de grand talent sans doute, mais qui a fait en sorte que son nom fût désormais un nom de guerre. — Vous voyez que j'ai plus d'une raison à Pappui de mon silence.
Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.
A MADAME BL ANCHEGOTTE.
Ce 21 mai 1856.
Chère madame.
Ce qui m'ennuie, c'est qu'on ne puisse savoir contents ceux qu'on aime, qu'on ne puisse les avoir près de soi ou être près d'eux; c'est que la vie, à partir d'un certain moment, ne soit qu'une déroute ou un refroidissement graduel, comme on nous le raconte des astres que la vie abandonne et qui vont se modifiant. Je suis un peu effrayé de vous savoir à Lyon sans personne; je croyais qu'en vous attachant au caprice, vous le fixeriez; mais le mariage, je le vois, n'est pas encore fait, et il se pourrait qu'on vous fit attendre plus qu'il ne faut.
11 y a là, à Lyon, un poëte bien distingué, M. Victor de Laprade, professeur à la Faculté des Lettres; c'est un ami tout naturel que vous avez là; vous devriez profiter du temps de loisir et d'intérim où vous êtes pour le voir, pour le connaître. Son père est médecin, tout le monde vous donnerait son adresse.
Lyon est une ville où je suis allé souvent : les deux dernières fois que j'y suis allé, à peu de mois de distance, c'était pour y voir madame ***, malade de la maladie dont elle devait mourir, et ma meilleure amie alors, mais une amie qui n'a pas su l'élre, hélas I comme il le faut au cœur pour qu'il soit entièrement rempli et satisfait, — heureux d'un plein bonheur, — puis uniquement désolé. J'avais déjà passé l'âge de ces bonheurs qu'on ne mérite jamais, mais qu'on obtient sous le rayon de la jeunesse. Que sera-ce depuis?
Soignez- vous, c'est mon refrain; revenez-nous saine et sauve, et avec une force de plus; enfin, ayez votre avenir tout entier, — trop heureux si nous en recueillons de loin une parcelle. — Vous savez tous mes vœux et mes sentiments dévoués.
P.-S. — J'ai la goutte au doigt avec lequel on écrit, et mon bras prend vite la crampe.
Tenez-moi bien au courant de vos vicissitudes.
216 COUllESPONDANCE
A LA MÊME
Ce mercredi 28 mai 4810.
Chère madame,
Vous m'écrivez une fort jolie lettre; je la reçois seulement ce matin, ce qui m'indique la distance. Je vois que le voyage, au milieu des inévitables ennuis, aura pour vous ample récolte de sensations, d'images, de vie enfin. J'y prends part de loin, mais un peu comme un impotent dans son fauteuil qui voit des jeux d'enfants sur le rivage. Ne cherchez pas à travailler avec vos bouquins latins et les choses qui se font dans le cabinet, les persiennes baissées ; buvez l'air et la lumière et vivez par tous les pores. Profitez de cette veine active qui vous est offerte; faites comme si vous étiez née dans ce monde-là, trouvez-vous-y à l'aise comme cela vous est si naturel, devenez (car Tesprit peut tout, et il peut surtout quand il désennuie les autres) ; devenez aussi amie qu'on peut l'être des personnes qui, après tout, apprécient l'esprit, en ayant elles-mêmes: prenez votre rang, prenez votre e:?sor, revenez-nous avec des provisions inépuisables et avec un icint acquis que vous ne perdiez plus. — Nous sommes toujours assez sClrs de retrouver votre bon cœur, et il ne faut pas être d'ailleurs trop égoïste avec les gens qu'on aime.
11 fut un temps où, pour les suivre, je me serais fait servant à la suite, où j'aurais ambitionné d'être moi-même du cortège, et où un quart d'heure d'émotion divine eu redes«
cendant des Charmettes m'aurait payé de toal. Mais il faut subir la loi des choses, et faire de la prose en dévorant tout seul son ennui. — Rompons là-dessus.
Vous savez que M. Amédée Renée est devenu directeur du Constitutionnel et du Pays. Un de ses premiers actes de gracieuse souveraineté a été de faire parler des Rêves et Réalités ^ par M. Paulin Limayrac, et de faire répéter, dans les journaux de province, la lettre, à vous adressée, de M. Mocquard.
11 est arrivé à M. Villemain un accident qui aurait pu être des plus graves : il a été renversé près du Palais-Royal par un cabriolet qui lui a passé sur Tépaule. Il n'a rien de cassé, mais il est sur son canapé, fort souifrant depuis ce jour-là, vous pouvez rimaginer; mais on espère qu'il n'y aura aucune suite.
Bonsoir, chère madame; tenez-moi au courant de ce que vous sentez de nouveau et d'agréable.
Agréez mes sentiments d'attachement respectueux.
A M. l'abbé Léonce couture*.
Paris 27 octobre <8S6.
Monsieur,
Que je suis confus d'avoir tant tardé à répondre à votre aimable et docte communication ^ ! Mille affaires me sont