‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 85 sur 139 · Dans la Revue européenne du 15 février · texte numérisé non relu

Dans la Revue européenne du 15 février

pousser et enfoncer. Je vous remercie surtout de ne m*avoir pas l'ait (ce que je ne suis pas) un ennemi de la mémoire de Chateaubriand. Les lecteurs français ne savent pas comprendre une pensée double ou, pour mieux dire, deux pensées à la fois ; ils sont si faits pour la partialité, qu'ils ne prennent dans un livre complexe que ce qui leur convient, ce qui les arrange ou ce qui les choque (selon la veine du moment), et qu'ils vous en louent ou vous en blâment à tue-tête, suivant leur parti pris. 11 n'y en a pas eu chez moi, monsieur, et vous avez bien voulu le marquer et le reconnaître. Il y a si longtemps que je vous lis et que je vous goûte sur toute sorte de sujets de littérature ancienne ou étrangère, qu'il m'est particulièrement doux et agréable de vous avoir une obligation toute^personnelle dans une occasion où je suis si fort conti'oversé.

Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments de gratitude et de haute estime.

A M. ALEXANDRE PIEDAGNEL.

20 février 1861.

Ils sont heureusement nés, ces vers ^, et bien naturels ; ils sont dignes de celui que vous regrettez, monsieur, — que

1. M. Alexandre Piedagnel avait composé au lendemain de la mort d'Henry Murger la jolie pièce de vers qui suit :

HBNRT MUR6ER.

Laissant pour la douce paresse Sa porte ouverte à deux battants,

nous regrettons tous; et, quoique je ne l'eusse jamais connu personnellement ni rencontré, j'aimais à me le représenter comme vous le faites ; je me suis fait bien souvent chanter son joli chant de la Tonnelle, — Hélas! de loin, nous ne voyons que le riant de cette vie, et des amis qui l'ont partagée m'en ont dit souvent aussi les côtés tristes et amers.

Il aimait surtout la jeunesse,

Et les effluves du printemps.

Sa gaîté rêveuse, attendrie.

Nous racontait bien des douleurs...

Car il égrena de la vie

Non les sourires, mais les pleurs I

Il gardait mainte épave chère :

Reliques disant du passé

L'illusion trop éphémère,

L'amour — éternel — effacé.

Puis, quand ces débris pleins de charme

Évoquaient un songe enivrant,

Sur sa main tombait une larme

Qu'il essuyait en soupirant.

Le soir, dans l'ombre vaporeuse, Il croyait entendre la voix D'une belle et folle amoureuse L'appelant, tout comme autrefois.

Son cœur alors battait plus vite :

Musette écoutait sa chanson Que commentaient la marguerite Et le rossignol du buisson.

Mimi penchait sur son épaule

Son doux visage rose et blond;

Ou bien, assise au pied d'un saule,

Sur ses genoux posait son front.

Oubliant les longs jours d'orage,

Les froids hivers — où l'on eut faim !

Il retrouvait dans un mirage

Ses vingt ans, perdus en chemin.

Vingt ans I — Jusqu'à la dernière heui e, Son cœur eut cet âge béni !

Sous l'humble toit de sa demeure L'hirondelle avait fait son nid...

Mais pourquoi pleurer le poëte.

Puisque son nom toujours vivra?

Dès avril, à Rose, à Ninette, L'écho des bois le redira.

Mais le souvenir arrange tout cela; on regrette Musette quand on ne Ta plus :

Vamour — étemel — effacé I

est un charmant vers.

Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments trèsreconnaissants et très-distingués.

A M. LE DOCTEUR GAÈRIEL TOURDES, DE

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