STRASBOURG
Ce i8 mars I86i.
Mon cher Gabriel,
Si j'étais en veine critique, comme autrefois, je pourrais m'occuper du livre de M. Dubois; mais je n'écris que rarement au Moniteur^ et je ne puis engager une polémique que je n'aurais pas le temps de soutenir. Je dis une polémique, car le livre de M. Dubois en a déjà soulevé une. Dans tous les cas, j'y regarderais à deux fois; car remarque? que cet estimable et savant ouvrage plaide pour une cause, pour un régime qu'il y a huit ou neuf ans on pouvait croire nôtrCy et qu'il est évident, aujourd'hui, que ce n'était qu'un régime provisoire et une transition à un retour parlementaire. Je ne juge pas, je ne blâme pas, mais il serait ridicule, à nous qui sommes en dehors, de venir plaider
l.Au sujet du livre sur Tacite de M. Dubois-Gucban.
avoc vivacité pour un ordre de clioses que César lui-même parait abandonner. 11 ne faut pas être plus impérialiste que César. Je conçois la plaidoirie de M. Dubois ; le régime des empereurs a été trop dénigré, par les chrétiens d*abord et aussi par les pompéiens de collège: et nous sommes tous, si nous n*y prenons garde, plus ou moins chrétiens ou pompéiens: c'ast Teffet de l'éducation. Pom» réagir contre, il faudrait puissance, habileté, accord, suite, et il n*y en a pas eu. L'Empire n*apas eu son théoricien, son doctrinaire, ou 11 n*a eu que M. Troplong, homme de mérite et de savoir, mais de peu de tact, et trop orfèvre pour ne pas ^'tre suspect. l/Ère des Césars me paraît donc assez entamée. Ce qui serait à dire là-dessus de juste, de piquant, d'impartial, ne saurait se dire dans le Moniteur^ c'est-à-dire dans le vestibule du palais de César. On n'y est pas à l'aise pour jouer avec ces grosses questions. La France est un pays ou un salon, où les Prevost-Paradol auront toujours raison, par l'ironie et un mélange adroit de générosité, des tlièses un peu tardives en faveur du pouvoir, où il ny a pas le plus petit mot pour rire. Le mérite de l'ouvrage de M. Dubois est incontestable; il soulève quantité de questions ; j'en dirais bien mon avis dans quelque page de mes livres; mais dans un journal, mais entre deux piliers du Moniteur, mais en plein vent, — non. Voilà, cher Gabriel, mon excuse. Son heure est passée; et, comme on dit vulgairement, c'est de la moutarde après dîner.
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A M. l'abbé CONSTANTIN ROUSSEL.
Ce 26 mars i86l.
J'ai reçu, monsieur Tabbé, votre aimable et poétique confidence, ce petit cahier où vous avez exprimé la fleur de votre âme et de vos sentiments. Je ne saurais vous dire combien j'en ai été charmé, touché, et, aussi, heureux d'avoir servi à faire jaillir cette étincelle. Vous avez bien le ton et Pespnt du sonnet, de cette forme, hélas! qui se rapporte à une époque littéraire très-ancienne ; nous autres, rénovateurs, nous n'avons réussi et pu réussir qu'auprès de quelques-uns, du bien petit nombre. Le siècle est ailleurs. Je conçois que, dans la paix de votre vie pastorale, vous ayez bien des loisirs et un superflu de sensibilité que vous cherchez à placer délicatement dans l'étude, dans le rêve poétique. Si vous saviez l'anglais, vous auriez des trésors où vous pourriez puiser. Ils ont une littérature poétique bien supérieure à la nôtre, et surtout plus saine, plus pleine. Wordsworth n'est pas traduit ; on ne traduit pas ces choses ; on va les respirer à la source. Laissez-moi vous donner ce conseil : apprenez l'anglais, vous le pouvez presque seul; il suffirait, au début, de quelque assistance. La syntaxe n'est rien, la lecture et la pratique sont tout. En un an ou deux, vous en seriez maître, et vous auriez un trésor poétique, intime, à votre usage. Je n'ai été.
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[ cote, qu'un ruisselet de ces beaux lacs poétiques, mélan* coliques et doux.
Merci encore de vos touchantes inspirations qui me rap- I)ellent les sonnets de Bowles.
Agréez, monsieur, l'expression de mes respects et de mon dévouement.
CCVIÏI.
Ce 1» mai i8dl.
Monsieur,
J'ai à vous remercier de votre honorable confiance, si flatteuse pour moi. Je vous parlerai avec franchise : ces Essais que vous voulez bien m'envoyer et qui prouvent un emploi si élevé de vos loisirs, ne se rencontrent pas, ce me semble, avec le courant d'idées et de préoccupations qui entraîne aujourd'hui les esprits, — et même le petit nombre d'esprits qui cultivent encore la poésie. La question du merveilleux divin n'est plus à l'ordre du jour; elle y était du temps de Boileau, elle y était à peine du temps où M. de Chateaubriand écrivait les Martyrs^ lesquels (ne l'oubliez pas) n'eurent presque aucun succès. Que dirais-je aujourd'hui des tentatives telles que celles que vous combinez dans votre solitude? Excusez cette franchise; j'aurais besoin d'appuyer sur bien des raisons, le temps me manque. Agréez, monsieur, avec mes remercîments, l'expression de ma considération la plus distinguée.
P.-S. — Vous pouvez faire prendre chez moi le manuscrit à votre adresse.
DE C.-À. SÀlNTHl-BÉUVË. 27;
A M. JULES LEVALLOIS
Ce 29 mai 1861.
Cher ami,
J'ai reçu de vous les articles sur les critiques et celui sur madame Sand*, très-remarquables, et ce dernier de la plus pressante et victorieuse polémique. Michel Lévy vous parlera sans doute d'un travail à faire sur une édition qu*il projette de lettres, en grande partie inédites, des amis de Rmisseau ; c'est le dépôt des papiers Moultou, D'Alembert, Duclos, Diderot, madame d'Épinay, etc., y défilent et y figurent^. J*ai cela chez moi jusqu'à samedi. Michel Lévy y viendra vers une heure. On me dit que vous avez la bonne pensée de venir ce jour-là. Je dois dîner en ville et sortir vers cinq heures. J'aurais trop de regret de vous manquer encore! Vous avez dû avoir bien de l'écho sur l'article George Sand, même des beaux arbres de Saint- Cloud.
Tout à vous.
1. Il s'agissait dn grand prix que devait décerner TAcadémie française et qui fut accordé à M. Thiers. M. Jules Levallois avait pris en main et chaudement la cause de madame Sand.
2. M. Jules Levallois avait été en effet chargé de préparer ce travail, qui, retardé pour diverses causes, ne parut qu'en 1865 sous ce titre : Jean-Jacques Rousseau^ ses Amis et ses Ennemis.