‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 91 sur 139 · A M. NEFFTZER · texte numérisé non relu

A M. NEFFTZER

Ce 12 février 1862.

Monsieur,

J'ai à vous remercier de l'attention que vous avez accordée à cet article sur l'Académie *. Un de mes buts est déjà

1. L'article intitulé Des prochaines élections de l'Académie (20 janvier 1862), et recueilli depuis dans les Nouveaux Lundis^ t. !•'.

'i^S CORRESPONDANCE

atteint, puisque j*ai provoqué dans la presse les réflexions sérieuses et les conseils désintéressés d'écrivains tels que vous. J^aurais bien des choses de détail à dire en réponse à quelques-unes de vos observations. Je n'ai jamais songé à présenter dans cet article un plan de réforme complet pour l'Académie. J'ai désiré et je désire encore la discussion intérieure des titres des candidats. Mais, quand on parle do cela à quelques académiciens et qu'on leur propose l'exemple des autres classes de l'Institut, ils vous objectent que ces autres classes ont des sections et que l'Académie française n'en a pas. De là la presque nécessité de leur montrer qu'on peut, à la rigueur, concevoir des sections à l'Académie française. C'est ainsi que j'ai été amené à présenter cette division en sections, laquelle, je le crois, pourrait se défendre contre vos objections à vous-même. M. Biot, par exemple, n'est entré à l'Académie française que parce qu'il savait pratiquer Yart d'écrire dans son application aux sciences; ce qui le rangerait dans la sixième section. — En proposant cette idée, est-il besoin de vous déclarer que je n'ai été inspiré ni soufflé par personne, et que je n'ai prétendu non plus inspirer personne? J'ai voulu saisir le public et l'opinion de la question ; voilà tout. — Mon désir serait qu'au sein de l'Académie, et sans qu'il y ait division officielle par sections, on observât une certaine convenance et analogie dans la plupart des choix, et qu'on fit, en un mot, comme à l'Académie des inscriptions, où il y a discussion de titres sans qu'il y ait sections. Mais cette dernière Académie suppose mentalement qu'elle pourrait en avoir, et elle agit et procède en conséquence. Croyez bieu^ monsieur, que, depuis dix-huit ans déjà que

je fais partie de rAcadémie, je n'en suis pas à me dire que rAcadéniie est ou doit être un salon, et le scUon français (comme vous le dites très-bien) par excellence. Mais ce n'est pas ma faute si, depuis dix ans à peu près, elle a cessé d'être un salon et si elle Test moins que jamais aujourd'hui. Un vrai salon n'a pas besoin de règlement; il a pour sauvegarde suffisante la politesse et le tact. J'aurais trop de choses précises à alléguer sur ces deux points pour pouvoir les énumérer par lettre. Ce qui est certain, c'est que l'Académie est en voie plus que jamais de ne procéder dans ses choix ni comme une compagnie ni comme une assemblée délibérante, mais comme un conclave, c'est-à-dire avec des tours de main et des dessous de cartes perpétuels; et elle n'a pas comme le conclave l'inspiration assurée du Saint-Esprit.

Agréez, monsieur, avec mes remercunents, l'expression de ma considération la plus distinguée.

P.-5. — Il va sans dire que cette lettre n'est que pour vous, pour M. Neflftzer scui, et non pour le rédacteur en chef du Temps, Veuillez la faire lire seulement à notre ami, M. Scherer, si vous y pensez.

A CHARLES BAUDELAIRE

Ce 15 février 1862.

Mon cher ami,

Votre lettre a été lue avant-hier; votre désistement n'a p;is déplu ; mais, quand on a lu votre dernière phrase de

reniercînient, conçue en termes si modestes et si polis, on a dit tout haut : Très-bien! Ainsi vous avez laissé de vous une bonne impression : n'est-ce donc rienf Tout à vous.

Page 1