‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 95 sur 139 · A M. EDMOND SCHERER · texte numérisé non relu

A M. EDMOND SCHERER

Ce 6 mai 1862.

Cher monsieur,

Je serais bien difiicile et bien déraisonnable si je n'élais encore plus content et flatté de ce second article que du premier. Il ne m'appartient pas d'exprimer une louange à cause du sujet; mais le sujet a tressailli en se sentant touché à tous les endroits essentiels et qui, pour les médecins qui l'avaient traité jusqu'ici, étaient restés à peu près cachés. C'est vous qui m'aurez philosophisé ; j'ai maintenant mon brevet, et mieux qu'en poche; je puis passer tête levée devant ceux qui me jugeraient simplement léger. Vous avez dit de bien belles choses sur la sincérité critique; vous en avez dit de justes sur d'autres points, un surtout où j'ai cédé au plaisir de l'ironie t je n'ai pas su résister à la démangeaison de tirer mon coup de fusil, un jour que j'étais en sentinelle et que les gens qui passaient sous le rempart me paraissaient trop bruyants et ridicules : de là un acte pltis

sérieux en fait qu'il ne Vêtait dans ma pensée *. Mon changement d'idée sur l'humanité, et particulièrement sur l'humanité française^ date de bien avant 1848; je crois l'avoir consigné dans certain articlte La Rochefoucauld, antérieur. Je comptais que vous m'auriez tancé plus rudement sur mon illusion finale et infinie ; je vous ai trouvé bien indulgent, et je rêve sur cette fin de votre- article, en y cherchant la direction de vos propres pensées dont je suis très-curieux.

Parler de nos mœurs littéraires me paraît bien difficile; si l'on espérait d'y corriger quelque chose, à la bonne heure! mais la probité est rare, et c'est ce vice capital qu'il est interdit de dénoncer : cela touche de trop près à la peau.

Vivons donc en ce monde mêlé, en choisissant de notre mieux nos amis : il me sera à jamais précieux et honorable, cher monsieur, d'avoir rencontré en vous un critique à qui je ne puis, sans ingratitude, donner d'autre nom dorénavant que celui d'ami.

Tout à vous.

A M. ULRIG GUTTINGUER.

Ce U mai 1862.

Cher Ulric,

Vous êtes -donc incurable! vous êtes resté Thomme de nos belles et jeunes années, de nos ardeurs qui ne vivent

1. Sainte-Beuve répond ici à une critique assez sévère que M. Edmond Scherer avait faite de son fameux article des RegretSf qui lui a été si souvent reproché par tous les partis, bien qu'il s'adressât surtout aux doctrinaires.

plus qu'en vous et en un autre ami que peut-être vous avez oublié, Victor Pavie, d'Angers; celui-là encore un fidèle, un chapelain resté pieux, de notre chapelle ardente! Nous, nous avons trop vécu de la vie assujettie et productive, de la vie prosaïque et mercenaire, et la Poésie, cette maîtresse jalouse, s'en est enfuie. Vous nous avez vu dans ces deux ou trois années de véritable ivresse, vous m'avez vu dans ces six mois célestes de ma vie qui m'ont fait faire les Consolations ; vous avez contribué à m'y inspirer par ce mélange de sentiments tendres, fragiles et chrétiens que vous agitez en vous et qui sont un charme. Merci donc pour ce cri d'autrefois, dussé-je vous trouver injuste pour le critique trois fois indulgent, dont la sévérité habituelle a fléchi à mon égard *. Mais vous, vous n'êtes pas un critique, vous êtes le frère aîné de cette jeune école à laquelle vous survivez. . .

Nos cœurs du moins s'entendent toujours, et le mien vous remercie.

GGXXVII.

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