‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 96 sur 139 · MONTPELLIER · texte numérisé non relu

MONTPELLIER

Paris, 2 juin i862.

Monsieur,

J'aurais déjà dû depuis longtemps répondre à la consultation si honorable et si flatteuse qui m'est arrivée par

1. Il s'agissait de M. Edmond Scherer qui avait écrit dans le journal le Temps deux articles auxquels Sainte-Beuve avait ré-

M. Flourens. Je vous ferai ina confession sur Pindare : il m'a toujours dépassé par la difficulté de le bien entendre et d*ea jouir. Pendant les longues et heureuses aauées que j'ai pu m'occuper de lectures grecques en compagnie d'un grec savant et passionné de mes amis*, combien de fois n'a-t-il pas voulu ni'entraîner vers Pindare! Je le suivais tant qu'il parlait, tant qu'il me traduisait; je me rendais compte de la beauté et do l'élévation particulière, de l'éclat merveilleux de ce génie ; mais, de moi-même, je ne me sentais pas de force à recommencer le voyage, et je revins vite me reposer avec le grand et bon Homère dans les plaines d'Ionie. Votre appréciation de Pindare me paraît la plus vraie que j'aie lue, et, quand votre effort sur ce Pindare, plus admiré que fréquenté, et lé commerce étroit que vous avez entretenu avec lui ne vous auraient conduit qu'à cette justesse et à cette supériorité de critique, vous n'auriez pas perdu votre peine. Après cela, est-il possible de faire passer la poésie de Pindare dans la nôtre avec intérêt et charme, ce que doit .toujours chercher la poésie? est-il possible, en le traduisant avec fidélité et élégance, ce qui est un tour de force et ce que pourtant vous avez fait, d'y conserver cet agrément, cette lumière qui brille partout, cette grâce qui fleurit la vie? Je ne le pense pas. Ce qui était clair pour les Grecs est pour nous tout rempli d'énigmes; il faudrait une note et un éclaircissement presque à chaque mot. De plus, le tissu même de

l)on(lu comme on vient de lo voir. Uiric Guttinguer en avait pris occasion, pour faire à son tour un article, dans le recueil intitule la Mode nouvelle (n» du 12 mai 1862). 1. M. Pantasiilès.

notre langue poétique n'est pas assez ferme dans les tons élevés pour le revêtir tout entier... Ne luttez pas contre Fimpossible, monsieur ; mais qu'il sorte de vos veilles une étude sur Pindare où vos essais de traduction viendraient comme échantillons et à l'appui de vos vues, de vos admirations de critique qui sent si bien son modèle.

Pour Synésius, c'est autre chose ; vous me paraissez y avoir fort bien réussi. Les tons de Lamartine, les accents nouveaux que ce poète néo-platonicien et à demi chrétien nous a appris, suffisent à interpréter le vieil évêque et je crois qu'il ne perd pas à passer par les cordes de cette harpe éolienne que vous savez très-bien toucher.

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