CCXXVIII
AU MÊM£.
J'ai été un peu confus de me voir cité par vous comme poète *. Ce m'est toujours un étonnement et une confusion de voir mes vers détachés et cités en public et au grand jour. Ils ne sont pas faits pour cela, ce me semble. Us sont boiteux, pressés, enfermant moins de mots que de sens. Ce sont des vers de chambre faits pour Pombre et non pour le soleil. Oh ! que Pindare est différent î Achevez de nous le donner... Vous avez là, pour le fond de votre vie, une occupation immortelle.
1. M. Camp avait cité des vers des Pensées d'aM dans un discours de distribution de prix.
A. M. ÉTIENNE-JEÀN DELÉGLUZE.
Ce 15 juin 1862.
Monsieur,
J*ai rhonneur de vous remercier d'avoir pensé à moi pour le volume de vos Souvenirs^ Ces souvenirs, en effet, dans une bonne partie, sont aussi les nôtres; vous avez rendu à merveille le mouvement d'idées de 1819 à 1825, par des récits et par des tableaux ou des portraits familiers et fidèles. Je dirais volontiers mon avis au public, si je me sentais libre sur tous les points. Ma prétention, en effet, est que cet Etienne qui fait le sévère sur ce qu'il appelle la bourrasqite romantique, y a lui-même aidé à son point de vue et du fond de ce qu'il appelle sa modeste encoignure. Oui, Etienne qui a Mi Mademoiselle de Liron et qui a osé nous la montrer un peu grasscy quoique sensible; Etienne qui nous a rendu certain conteur italien dans sa bonhomie naïve et fine; celui même qui a montré au naturel, dans deux dessins fort curieux, les costumes de 1814; qui a toujours préféré sous sa plume le naturel direct et le vrai à la noblesse et à la fausse élégance, ou même à l'élégance telle que les derniers classiques l'entendaient; qui, dans ses portraits d'hommes qu'il a connus, ne craint pas de
1. Les Nouveaux Lundis^ t. III, renferment deux articles piquants sur ces Souvenirs de soixante années^ par Étienne-Jean Delécluze.
nous faire voir le visage de Ballanche, non par le beau côté du profil, mais par le côté concassé, celui-là n'est pas un classique,— en pratique du moins; et, si j'osais, je le revendiquerais comme nôtre, fût-ce malgré lui.
Agréez, mon cher monsieur, et avec moins de cérémonie que vous n*en mettez envers une ancienne connaissance, l'expression de mes sentiments respectueux et très-distingués.
A M. JULES TROUBÀT.
Ce 23 juin 1862.
Cher ami,
Nous attendions de vos nouvelles. Je vois avec plaisir que le voyage s'est passé à souhait. Vous avez fait et vu bien des choses, tandis qu'ici nous avons été monotones et stagnants. Je ne vous rendrai donc aucunes nouvelles en retour des vôtres. Le mariage de . . . s'est célébré assez tristement, m'a dit l'un des assistants et témoins : on craignait un esclandre de la défunte maîtresse jusqu'au pied de l'autel : de là l'heure de minuit choisie, car, à cette heure, n'entre pas à l'église qui veut. — J'ai eu tout le détail du procédé de madame de S... envers madame A...; il est bon que le baron ^ sache cela, car c'est un de ses torts. Je dois dîner un jour avec cette dame A. . .
1. En ce temps-là paraissait au Constitutionnel un courrier de Paris hebdomadaire et fort cancanier, signé « baron Stock », qui souleva bien des réclamations auxquelles était chargé de répondre
i93 CORRESPONDANCE
Je travaille à bâtons rompus et ne ferai rien qui vaille jusqu'à votre retour. J'aurais bien voulu être asses alerte et fringant pour vous accompagner et jouir de Thospitalité aimable de votre famille. Je vous prie de présenter à vos parents mes remercîments et mes respects : c*est eux qu'il faudra décider à faire le petit voyage de Paris. Jouissez, cher ami, de ces bonnes journées, et croyez à tous mes sentiments d'amitié et de dévouement.
A M. DE FRÀRIÈRE ^.
Ce 25 Juin 1862.
Monsieur,
Il n'est pas besoin de tant de recommandations auprès de moi ; je ne suis pas si grand seigneur, je ne suis que très-occupé et, par conséquent, de nul loisir. — Je viens pourtant de prendre connaissance de vos idées. L'idée essentielle me paraît juste, incontestable, l'influence de la mère et de ses dispositions sur l'enfant pendant la gestation. Mais, monsieur, vous compliquez cette idée de quan-
M. Jules Troubat. C'était convenu entre M. Boniface et Sainte- IJcuve, pour cacher le véritable nom de l'auteur; mais ce fut bientôt le secret de Polichinelle. On peut livrer aujourd'hui à la postérité, sans indiscrétion, les noms des principaux écrivains et gens d'esprit qui collaborèrent à cette œuvre du baron Stock : c'étaient madame de Solms, le comte Alexis de Pomereu, le prince de Polignac, M. Tony Révillon, etc.
1. Auteur du livre intitulé: Éducation antérieure. — Influences malemelks pendant la gestation^ etc. •
tilé d'hypothèses, de questions, selon naoi, superflues et des plus obscures, Pâme, le moment où comme un oiseau elle vient se loger dans le corps, le libre arbitre, etc. J'aurais aimé vous voir traiter cette question physiologique en homme de science ; vous avez des faits, des observations, multipliez-les; tâchez de les avoir le plus authentiques que vous pourrez.
• J'ai moi-même un fait à vous produire à l'appui de cette influence. — Ma mère a perdu mon père la première année de son mariage, elle était enceinte de moi, elle m*a donc porté dans le deuil et la tristesse; j'ai été abreuvé et baigné de tristesse dans les eaux mêmes de l'amnios; eh bien, j*ai souvent attribué à ce deuil maternel la mélancolie de mes jeunes années, et ma disposition à l'ennui.
Mais tout cela est bien vague, difficile à déterminer dans la juste mesure: je voudrais voir chez vous des faits, encore des faits et toujours des faits soigneusement recueillis, vériflés. Au lieu de cette méthode, vous vous jetez dans toute sorte de questions les plus vastes, les plus vagues et presque insolubles ou, pour mieux dire, qui le sont tout à
fait.
Pour moi, je n'aime à parler que de ce que je sais bien : pour traiter la question des influences maternelles dans le fœtus et sur le fœtus, il faut être physiologiste ; pour en parler pertinemment dans un journal en critique compétent, il faut être physiologiste aussi. Je n'ai que l'aperçu de ce qu'il faudrait, et je ne me* sens pas de force à discuter un problème de cette nature, ni à y porter lumière ni jugement.
Vous m'excuserez donc, et daignerez agréer, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
CCXXXH.
A M. LE VICOMTE JULES DE GÈRES
Paris ce 14 juillet i8d2.
Le vieil homme a raison de ne pas mourir en nous, monsieur, quand ce vieil homme est, comme chez vous, rhomme jeune, sensible, poétique, qui sait les choses du cœur, et qui a le secret d'en bien parler.
11 n'y a pas de prescription contre les Muses, elles reviennent quand elles veulent, et on ne peut que les recevoir avec gratitude. Ainsi vous les recevez, et ainsi je les reçois de vous.
Agréez, monsieur, Texpression de mes sentiments les plus distingués.
CCXXXIIi.