‹ Correspondance de Christophe Plantin (volume 2)Chapitre 129 sur 204 · Tlantin à Çayas · texte numérisé non relu

Tlantin à Çayas

Monsigneur Çayas,

Estant en doutes diférentes ou que V. S. n'ait pas receu l'une des cinq miennes lectres différentes et envoyées à diverses fois, ou bien que l'envie de quelques malveillans et calumniateurs, envieux de la sincérité d'autruy, vous ayent aliéné de l'amitié que par cy-devant m'avés desmonstré, ou bien (qui plus m/ennuyeroit) que V. S. soit mal disposée, j'ay prins la hardiesse de vous advertir que, grâces à Dieu, je suis avec tout mon mesnage en bonne santé et prospérité, de laquelle j'espère bonne augmentation, veu que, à louange de Dieu et à l'honneur de Sa Majesté et de son bon conseil, nous sommes délivrés des craintes qu'avons eu des gens outrecuidés et opiniastres.

Et davantage, en suivant encores l'ordonnance première de V. S., i'envoye ici un calendrier que j'ai imprimé ces jours passés *. J'ay faict d'autres choses, qui, ci mon advis, vous plairont bien, mais n'estant (après si long silence) asseuré si V. S. est en bonne santé et ait encores quelque plaisir à ouir bien parler de moy et voyre de nos ouvrages, je n'ay osé envoyer davantage, ce que je feray très volontiers, quand il luy plaira me le commander. Je désire aussi de sçavoir ce que je doibs espérer de l'impression des Bibles en 4 langues et des œuvres de Monsigneur Sepulveda sur Aristote.

Quant à mes particularités de la maison et de ma traffique de l'imprimerie et de toutes autres affaires, je me suis totalement séparé d'avec quelques-uns qui cy-devant m'avoyent assisté de deniers pour fournir aux despents de mon imprimerie -, de sorte que je fay maintenant moins que par avant, mais mieux à mon gré, d'autant que je ne suis pas lié à personne. Et aime beaucoup mieux de faire moins doresnavant que d'estre subgect à des gens de qui, à l'avanture, je ne serois pas seur ni de volonté, ni du faict de la religion catholique, à laquelle je me suis tousjours maintenu (encores que j'aye eu beaucoup d'assauts et vitupères des ennemis de ladicte religion cathoHque) et maintiendray, avec la grâce de Dieu, jusques au dernier souspir de ma vie sous l'obéissance de la saincte Église catholique et romaine et de la

1 . Calendrier et première instruction des enfants en latin et en français, 1567, in-i6o.

2. De 1563 à 1567, Plantin était associé avec Charles et Corneille de Bomberghe, Jean Goropius Becanus et Jacques de Schotti pour l'exploitation de son imprimerie. (Voir Max Rooses, Christophe Tlantin, chap, V.)

Majesté de nostre Roy très catholique, l'heureuse venue de laquelle nous attendons avec grande dévotion et espérons fermement. Or combien, comme j'ay ci-dessus dict, que je me sois du tout séparé et ayes payé ou rendu à ceux qui m'avoyent par cy-devant assisté d'argent, ce que leur apartenoit, et que je n'aye pas maintenant tel moyen de beaucoup besongner comme par avant, si est ce que, grâces à mon Dieu, je besongne encores à 4 presses, car je n'en ay quicté que la besongne de trois, lesquelles trois presses j'ay encores avec toutes mes lectres et autres ustensiles ou besongnes servantes à l'imprimerie, car le tout a tousjoùrs esté mien et n'ay onques voulu m'associer ou donner part à homme vivant en mon imprimerie.

Ces choses ay je un peu récité trop au long à V. S, pour cause que (pour la longue silence) je ne doute que quelques-uns, mal informés de moy et de mes affaires, auront peu advertir Vostre Signeurie que, depuis ung an en ça, je n'ay pas tellement continué à tant imprimer que par avant, et que par cela auront pensé que je n'aurois pas le moyen de continuer quelque labeur d'importance, tel que seroit la Bible en 4 langues, encores que j'y fusse aidé par Sa Majesté. Mais j'asseure à V. S. que je n'ay moindre moyen à la faire, par la faveur de Sadicte Majesté, que quelque autre, qui qu'il soit. Toutesfois, si je ne suis digne de tel bénéfice ou qu'un autre le puisse mieux faire que moy, je suis prest de luy favoriser, tant s'en faut que j'y portasse envie, ainsi que je suis adverty et que j'ay assés aperceu qu'aucuns mesmes de mes voisins ont et font envers moy. Et pourtant, Monsigneur, je loue Dieu de ses grâces de m'avoir faict ce bien de n'estre de rien envieux sur

autru}', et luy prie qu'il favorise tous ceus qui taschent à radvancement du bien public, de l'esglise catholique, et ainsi serés vous des premiers à la bonne grâce de la Signeurie, duquel je me recommande très humblement, suppliant V. S. d'avoir quelque petit mot de response pour l'appaisement de mon esprit doubteux d'où peut venir ceste defFaveur que je n'aye eu lectres de Vostredite Signeurie depuis 7 mois en ça. D'Anvers, en haste, partant pour aler à Francfort, ce 30 aoust 1567.

Page 1