‹ Correspondance de Christophe Plantin (volume 2)Chapitre 143 sur 204 · Plantin à Çayas · texte numérisé non relu

Plantin à Çayas

Monsigneur Çayas,

Me persuadant que Vostre Magnifique et Révérendissime Signeurie aura maintenant reçeu pour le moins l'une de mes trois précédentes contenantes la résolution que j'ay peu donner du coust du papier et des Bibles entières es quatre langues, je n'en feray ici autre répétition. Et sera ceste pour acertener V. R. S. que j'ay receu le livre de Monsigneur le Docteur F. Mena, médecin de Sa Majesté, lequel il vous a pieu m'envoyer, et qu'après avoir obtenu le privilège de le pouvoir imprimer, j'en envoyeray, par le premier qui partira, une espreuve de l'œuvre commencée. '

Cependant j 'envoyé à V. R. S. les restes des livres dont par cy-devant je luy ay envoyé les commencements, et davantage quelques feillcs d'un livre d'exemples de lectres françoises que j'ay ordonné pour la commodité des pauvres enfants qui n'ont le moyen d'estre entre-

1. Ferdiiiandi DtCena, docloris et medici cuhiciilarii ThiUppi régis Hispaniarain, Methodns febrium omnium. Plantin, 1568, in-4°.

tenus aux escoles '. Pour auquel livret donner auctorité envers le vulgaire (ainsi que la face et nom royal donne valeur à la monnoye), j'ay délibéré de préposer quelques petits vers, au nom de la grandeur de nostre Prince très souverain, fils de Sa Majesté, afin d'induire ainsi peu à peu la jeunesse croissante à recongnoistre, révérer, admirer et aimer ce nostre Prince souverain, héritier légitime des royaumes, signeuries, et qui plus est des vertus héroïques de nostre grandissime Roy très chrestien et très catholique et aux justes commandements duquel, par conséquent, ils devront un jour fidèlement obéir.

Or me tiens je comme asseuré que plusieurs estimeront, jugeront et condamneront telle faceon de faire, d'oser, comme ils diront, prophaner, par impression, le nom d'un tel Prince en une chose totalement enfantine. A quoy je pourroys, entre autres arguments, respondre que, si tels considéroyent, à droict, combien il importe à un Prince, pour le gouvernement de ses paiis, comment la pauvre jeunesse y soit instituée et duite, dès l'enfance, à aimer, révérer et prester toute obéissance à ceux sous l'auctorité desquels ils sont eslevés et nourris, quelle chose y soit imprimée et quelle est pour l'instruction décidée, ils trouveroyent, à mon advis, que l'instruction des pauvres enfants, par laquelle on leur donne l'adresse

I. P. Heyns. ABC oftexempîen oui dehnderen lequamelick te leeren schr)'ven. Id. ABC pour apprendre à escrire en français, Plantin, 1568, in-80 oblong. Dans la lettre adressée à Çayas, le 15 décembre 1567, on verra que Plantin abandonna ce projet et n'inséra «pas, dans le livre d'écriture, la pièce de vers dont il parle ici. L'ouvrage ne renferme que quelques vers signés par Plantin, dans lesquels il n'est fait aucune allusion au fils du roi. (Voir sur ce livre F. Van der Hae- GHEN, 'Bihliotheca 'Belgica. H, 52.)

à devenir bon peuple et à se contenir et contenter de chaicun son estât, ni le faict de l'imprimerie, par laquelle on publie la doctrine aux absens ou qui n'ont le moyen de se trouver assiduellement aux escholles, ne sont de moindre importance pour la grandeur d'un Prince, asseurance, tranquilité et heureuse prospérité de ses paiis et subjects que les enseignements des disciplines plus graves, ou le battement des monnoyes pour le traffic public, ausquelles, tant s'en faut qu'il y ait celuy qui tourne à profanation ou vitupère de la majesté d'un prince que son nom soit imprimé, voire aux plus villes ou de moindre valeur que ceux mêmes, qui s'ingéreroyent d'en faire autrement, seroyent accusables et à bon droict punissables de crime de laese-maj esté. Nonobstant lesquelles raisons, toutesfois je n'oserois pas entreprendre de faire telle chose, sans l'appuy que je prends sur vostre Magnifique et Révérende Signeurie qu'icelle, par sa prudence, m'impétrera de Sa Grandeur la grâce et faveur que telle chose ne soit mal prinse, ou bien m'advertira incontinent que je ne le face. A quoy j'obéiray volontairement et d'aussi bon cueur que je prie Dieu continuer envers V. R. S. sa saincte faveur et grâce, et m^entretenir en la vostre. D'Anvers, ce 24 novembre [1567].

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