Tlantin à Jean Desserans
Au sire Jehan Desseran,
à Londres.
Sire Jehan Desseran, Pour response à vos lectres datcées le 2 du mois présent, je suis joyeux qu'ayés rendu bon compte et ne debviés rien, ainsi -que se vantoit Jaques du Puis, mais au contraire qu'il vous doive. Quand à moy, je ne le crains, à cause que la raison et la vérité est pour moy, et me garderay bien aussi. Dieu aidant, qu'il ne m'abuse par ses paroles. Il est mon obligé en argent et en livres, outre l'accord du Cours dont j'ay obligation de sa main, et n'aura rien de moy sans qu'il s'oblige.
Or, pour délaisser toute longueur de propos inutiles et quelque bon faict, j'ay délibéré de vous assortir selon vos mémoires et ce qui pourra recouvrir hors mis les livres de compagnie, desquels je ne suis pas d'intention de me charger,jusques à ce que je commence à recevoir sommes compétentes pour le payement desdicts livres que voudrois plustost achepter argent comptant qu'à termes, d'autant que ce sont livres de longue vente, chers, et de quoy on ne peut trouver advantage.
Quand au louement de boutique, vous ne m'escrivés pas combien il en faudroit payer par an, ni à quelles conditions vous l'entendriés louer. Parquoy je ne puis que vous en respondre. Mais voici les conditions qui, à mon advis, pourroyent estre propres pour vous et pour moy, c'est que me faciès un contract et obligation par lequel vous recongnoirsiés que toute la marchandise qui sera entre vos mains me sera obligée avec vostre personne et autres meubles de tout ce que je vous envoyé-
ray, de sorte que le tout soit mien, ce pendant que je vous fourniray et qu'aurés entre vos mains desdictes marchandises, ou que ne me les auriés rendues ou payées. Et pour vostre profEt,entretien en toutes autres choses, je vous donneray le sixiesme dernier de tout ce que recevrés ou vendrés de tous les livres ou autres choses qui seront de mon impression ou que j'auray en change, les voictures de Lyon, de Paris, ou d'ailleurs estant tousjours déduictes jusques en ceste ville d'Anvers. Et pour éviter fascherie de comptes desdictes voictures et autres menus frais d'emballage etc , je mettray toujours les livres de France rendus en ceste ville à monnoye pour monnoye, à sçavoir ce qui couste ung soûls de France à ung patar de Brabant, qui est la manière comme nous en faisons ordinairement en ceste ville les uns envers les autres. Et quand aux livres qui se doibvent achapter à l'argent, comme sont quasi tous ceux d'Allemagne, je vous en fourniray de catholiques ou en humanité, à la moictié de profit.
Bien entendu que j'auray en change, à moindre prix,
quelconques '.
ni en façon que ce soit, sans mon consentement, que je les mets à prix ordinaire aux autres marchants, c'est-àdire que je vous advoue de vendre le plus et mieux que pourrés en saine conscience et bonne fidélité lesdicts livres, encores que les vendissiés au mesmes prix que je les taxe. Et, en ce payant ce que vous aurés vendu d'iceux, vous retiendrés le sixième denier pour vous et payement de toutes aultres despences faictes depuis ceste ville à la vente et réception de l'argent dcsdicts livres, de sorte que d'un livre que je vends icy, en bouticle, 6 patars, vous n'en payerez, l'ayant vendu, seulement que la
valeur desdicts 6 patars que cinq, et ainsi le 6* patar sera vostre ; mais, si vous le vendez davantage, ce sera autant davantage de proSt tant pour vous comme pour moy et courage de bien vous assortir si vendez bien.
Il sera de besoing que cedit contract soit faict, tant pour l'ung que pour Taultre, pour ung an entier, dedans laquelle année vous et moy verrions si nous aurons profitté audit contract, et, en cas que l'ung de nous voulust changer ou rompre ledit accord, il sera tenu obligé de continuer les clauses contenues au project que vous envoyé lequel vous pourrés lire et aviser s'il est raysonnable.
Que si vous avisés de quelques aultres poincts qui soyent propices et raysonnables et équitables vous m'en pourrés advertir et les y adjoucter ; car, quand à moy, je ne cherche rien, sinon l'équité, et ne demande aultre chose, sinon que d'avanzer aultruy à mon pouvoir, ainsi que j'espère que entendrés par les conditions que j'ay couchés audit projet du contract icy inclos qui, à mon advis, est fort avantageux pour vous, veu que je ne vous oblige qu'à ce qui vous sera vendu, me confiant en vous que ne me demanderés pas des livres que ne sachiez quasi comme vendus, en quoy faisant vous ferez vostre debvoir et nostre commun profict, et si, avec le temps, vous avez le moyen ou dès mayntenant, je seray bien d'advis de faire la paine de achapter et faire venir pour vous les livres que demanderez de la religion (desquels je ne me veulx pas mesler aultrement pour mon compte et aultres aussi). Bref, si l'expérience me monstre vostre diligente loyaulté et heur, je m'employeray de tout mon pouvoir en toutes manières possibles et, pour commencer, j'ay desjà faict le premier pour Lyon, avec espoir de faire
.\ Francfort raccomplissement de celluy d'Allemagne, et, si je reçois devant mon partement celluy de Paris, je feray aussi le pareil. Pourquoy mandés le hardiment le plus tost que pouvés, car encores que je fusse parti, mon serviteur le mandera bien à Paris, et rescriveray qu'on accomplisse. Bref,j'ay bien délibéré de vous assortir peu à peu et selon les ventes et mémoires qu'envoyerés; en quoy aussi je vous prie, de rechef, d'estre prudent et sage et bien avisé et diligent et ne bailler pas grans ny longs termes,car il vault mieux estre aultant plus patient après le terme echeupt que de se accoustumer à longs termes.
(Dans les minutes de la correspondance de Plantin cette missive vient après une lettre datée du 5 août et précède une autre datée du 10 août 1567.)
Le projet de contrat dont parle la lettre précédente était de la teneur suivante :
Nous, Jehan d'Esseran et Christofle Plantin, congnoissons et confessons avoir faict marché, accord et obligation par ensemble, telle comme s'ensuict ; à sçavoir, que moy Christofle Plantin promects audict Jehan Desseran de luy envoyer à Londres, toutes sortes de livres communs et permis, que ledict Desseran me demandera par ses mémoyres, tant de mon impression que de toutes autres, desquels j'auray la commodité d'en avoir en change, tant de ces païs de par deçà, que de Paris, Lyon et d'ailleurs, et ce au prix ordinaire de ceste ville d'Anvers, sans luy mectre les prix des livres de France plus hauts qu'à monnoye pour monnoye, à sçavoir, les sols à patars de Brabant, sans les luy enchérir davantage pour quelques voîctures ou autres frais
— lyo —
par moy faicts jusques en cestedicte ville d'Anvers, et ce pour vendre lesdicts livres au mieux et plus haut prix qu'il pourra, au-dessus dudict prix ordinaire que je luy auray rescrit, et de tout ce qu'il vendra desdicts livres, à quelque prix que ce soit, pourveu que ce ne soit audessoubs dudict prix ordinaire, que je luy auray rescrit en la facture de la marchandise envoyée. Je laisseray audict d'Esseran le sixiesme denier pour ses peines, vacations et frais, depuis ceste ville d'Anvers jusques au payement desdicts livres vendus que ledict d'Esseran sera tenu de me faire, ou à qui je l'ordonneray à chaicunne fois qu'il aura vendu marchandise au comptant et dedans six mois après, de toutes les marchandises susdictes qu'il aura vendues à crédict, sans aucuns autres miens frais ne despenses que du change de Londres, lequel change je prendray à ma charge, proffict ou perte.
Item, moy ledict Plantin, je promects en outre audict Jehan Desseran de l'assortir et fournir en temps compétent et convenable les mémoires des livres recouvrables et permis, sauf ceux des compagnies qu'il m'envoyera, lesquels livres ledict d'Esseran me payera aussi comme dict est des autres, quand il les aura vendus, et pour ses peines, vacations et frais, depuis ceste ville jusques audict payement, il aura la moictié de cela que se montera sadicte vente, outre l'achapt et frais par moy faicts jusques en cestedicte ville d'Anvers.
Et en cas que je voulusse me retirer de ce contrat, je le pourray faire, reprenant tous lesdicts livres envoyés, qui pour lors resteront à vendre, et payant le port d'iceux de ceste ville d'Anvers à Londres, et sera tenu ledict Desseran de me les livrer entiers et nets, ou à qui je l'ordonneray, et l'entier payement de tout ce qui
aura esté vendu, comme dict est, ou bien de me bailler bonne et léale caution et piège à mon contentement de ce faire, dedans six mois après que j'auray demandé ou faict demander compte audict Desseran et renoncé à ce contract ou accord.
Et en cas aussi que ledict Jehan Desseran voulust se retirer et renoncer à ce présent contract, il le pourra faire m'en advertissant six mois auparavant, et me payant ce qui sera vendu alors, rendant tous les autres livres restants nets et entiers, où il me plaira les recevoir de ces deux villes ici, assçavoir Londres en Angleterre ou bien Anvers en Brabant, selon que pour lors il me semblera bon, ou bien me les payant tous au comptant ou à six mois de terme, en baillant piège à mon contentement, et rabatant de mes sortes ledict sixiesme denier, et payant les estrangers dix pour cent, outre le prix de Tachapt, sans que je sois tenu de luy payer aucune chose pour le port ni autres frais.
Et moy, Jehan Desseran, je promects et m'oblige audict Christofle Plantin de m'employer totalement, loyalement et en bonne conscience à envoyer les mémoires audict Plantin des sortes que je sçauray estre vendables au pais d'Angleterre, et de faire toute diligence et devoir possible de vendre ce que j'en auray receu, au meilleur profict que je pourray, et de payer audict Plantin, ou à qui il l'ordonneroit, l'argent de ce que j'auray vendu en la manière spécifiée ici devant ; à sçavoir, le total de la vente des livres de l'impression dudict Plantin, ou qu'il aura eu en change direct, retenant pour mes peines, va:ations et frais depuis Anvers jusques au payement desdicts livres, le sixiesme denier. Et de tous autres livres achaptés, soit au comptant ou à
credict, retenant aussi, comme dict est, pour mes peines, vacations et frais par moy faicts jusques au jour dudict payement, la moictié du proffict de la vente d'iceux. Et de rendre bon compte et reliqua audict Plantin ou son commis, chaicune fois qu'il le demandra en la manière spécifiée ici-devant, à sçavoir de luy payer, quand bon luy semblera, tous les livres vendus et luy restituer ou à son commis à Londres ceux que je ne luy payeray, en me rendant le port seulement desdicts livres depuis la ville d'Anvers jusques en ladicte ville de Londres, ou bien de bailler piège audict Plantin, à son contentement d'accomplir ce que dict est, dedans six mois après.
Et en cas aussi que je voulusse renoncer à ce contract, je promects tout ce qui est dict cy-devant, à sçavoir d'en advertir ledict Plantin, six mois devant, et luy rendre compte et reliqua comme dict est, à sçavoir le payement entier des livres vendus et les restes nets et entiers à Londres ou à Anvers, sans que ledict Plantin doibve rien payer de port ni autres frais desdicts livres d'Anvers à Londres ne de Londres aussi à Anvers, en cas qu'il luy pleust les y recevoir et non à Londres, ou bien de payer comptant alors lesdicts livres restants audict Plantin, en baillant piège à son contentement de les luy payer dedans six mois après, comme dict est, et ce les sortes duditt Plantin, en rabattant le sixiesme denier et augmentant le prix des estrangers de dix pour cent. Et à ce j'oblige ma personnne, biens, meubles et immeubles, présents et advenir, et renonce à toutes exceptions, coustumes ou droicts faisans au contraire de ce présent contract, me confessant et rendant par cestes pour jugé et condamné, et me submectant à l'exécution de tous juges pour l'accomplissement du présent con-
tract, et mesmes à la restitution et satisfaction entière de tous despeuFes, dommages et intérests que ledict Plantin, ou autres ayant cause, pourroyent faire ou souffrir pour la poursuite de l'accomplissement et entière satisfaction de cedict contract, accord ou obligation. Le tout sans fraude ni mal engin quelconques. En tesmoing de quoy, nous avons faict faire deux lectres d'une mesme teneur, lesquelles nous avons signées de nos signes manuels cy mis. Le